Glissement digressif

Glissement digressif

Dans la droite ligne de Borges, un jeu de piste labyrinthique plein d'humour, de non-sens et de fantaisie.

Si César Aira était architecte, il élèverait des châteaux aux allures gothiques dont l'intérieur ressemblerait à ces maisons de fou de fêtes foraines où le sol se retrouve au plafond quand il ne se dérobe pas sous vos pas. Mais César Aira est écrivain, argentin - donc borgesien, même si cela nous peine d'en venir à ce cliché. Mais comment épingler autrement l'auteur d'un livre sur un romancier gothique devenu riche en écrivant, de nos jours, tous les classiques du genre signés par d'autres au XIXe siècle ? Et qui, pour renoncer à l'écriture, achète une dose d'opium de la taille d'un lave-vaisselle à l'intérieur de laquelle se trouve enfermée la clé de son dealer ? D'autant que ledit dealer, appelé l'Huissier, est un quasi-fantôme : à mesure que le roman progresse, il disparaît... Et de même les certitudes du lecteur, qui apprend en cours de roman que la maison du narrateur est elle-même une sorte de château gothique, qu'il y cache une femme, mi-servante mi-maîtresse, et aussi « mi-marsouin, mi-bacchante domestique »...

C'est peu dire que César Aira se moque du réalisme et ne s'interdit rien : son roman ne cesse de changer de forme (au cours d'un bref interlude, il vire même policier), des précisions qui, dans une fiction moins ludique, passeraient pour essentielles y sont citées comme en passant, des intrigues sont lancées pour ne jamais retomber. Tout cela est un jeu, bien sûr, aux dépens du lecteur, qui cherche en vain des éléments solides auxquels se raccrocher. Seule solution : lâcher prise et se laisser emporter par la fantaisie et l'humour d'un auteur que n'effraient aucune digression, aucun non-sens, ni aucune image. Mais, si ce roman est une blague, celle-ci n'a rien de gratuit : tous les pouvoirs de la fiction, de la métaphore, y sont convoqués pour infliger à la réalité de joyeux outrages. Et en ces temps où la littérature étouffe, corsetée par le marketing, réduite à ses sujets, cantonnée au réalisme mimétique, ce livre donne l'impression de rouvrir l'horizon.

 

À lire : Prins, César Aira, traduit de l'espagnol Argentine par Christilla Vasserot, éd. Bourgois, 172 p., 15 €

Nos livres

À lire : Révolution aux confins, Annette Hug, traduit de l'allemand Suisse par Camille Luscher, éd. Zoé