Gare au backlash

Gare au backlash

Le bleu est passé au rose ! Merveilleux engouement populaire pour le foot féminin qui a enfin conquis les prime times, les unes des journaux, et même celle de L'Équipe, dont 98 % des pages consacrées au ballon rond en 2017 étaient... masculines. La percée est notable, célébrée en fanfare de compliments hyperboliques - indexés aux recettes publicitaires en hausse. Une semblable ferveur a déjà soulevé l'opinion à la fin du XIXe siècle, puis pendant la guerre de 1914-1918 et un peu après, quand les premières joueuses disputèrent des matchs enthousiasmants. Jusqu'à ce que ces messieurs prissent ombrage de cette concurrence déloyale : les médecins découvrirent subitement que « la fertilité pouvait en être affectée » ! Fini la plaisanterie : les compétitions féminines étaient supprimées. Priorité à la natalité : les femmes devaient rester à la maison. Ainsi se produisit ce qu'on appellerait aujourd'hui un « backlash », phénomène dont nous avons tenu à vous parler plus longuement (lire p. 18-23) car les avancées féministes sont menacées par ces retours en arrière dont nous sommes loin d'avoir pris vive conscience.

L'alarme vient des États-Unis. Alabama, Géorgie, Kentucky, Louisiane, Missouri, Tennessee... Tous reviennent sur le droit à l'avortement, avec le soutien de Trump, des républicains et des mouvements religieux « pro-life ». Et l'on y punirait plus lourdement les médecins avorteurs que les violeurs. Au nom de « la défense de la vie », des années de lutte des femmes se trouvent balayées à la joie des obscurantistes de tous bords qui veulent maintenir l'autre sexe en soumission.

Certains diront que tout cela ne nous concerne pas. Sauf qu'en Europe de nombreux pays sont atteints de fièvre anti-avortement et, au-delà, anti-égalitaire, comme en Pologne et en Italie. On entend chez nous monter la même musique : halte au « terrorisme féministe », comme le titrait récemment Valeurs actuelles, après Causeur. Ce que disait autrement le philosophe de la nostalgie Alain Finkielkraut lorsqu'il s'agaçait des revendications des « mauvaises joueuses », qui ont accès à tous les métiers mais persistent à se plaindre... Sans parler des violences et des viols, des inégalités salariales ou des métiers inaccessibles, l'académicien très myope devrait regarder autour de lui : il n'y a que 5 sièges occupés par des femmes à l'Académie française (sur 35 actuellement).

Pis encore, après la déferlante #MeToo, qui a permis une salutaire libération de la parole, on voit revenir en force la contre-offensive, qu'on pourrait ainsi résumer : les prétendus progrès des femmes feraient leur malheur, celui de leurs enfants, de leurs amants, et même de la civilisation qui n'aurait rien à voir avec la domination d'un sexe sur l'autre. À prétendre combattre une soumission « fantasme », les féministes en viendraient à détruire la « galanterie française et la famille », à déviriliser une société qui a besoin de chasseurs, de guerriers, de modèles masculins pour se perpétuer. Ainsi irait à vau-l'eau, et donc au naufrage, un vivre-ensemble fondé sur un partage des rôles immuable dont la remise en cause produirait l'infertilité, les maladies et la délinquance infantile, voire l'alcoolisme et le cancer généralisé !

Le disciple de Raymond Aron, Nicolas Baverez, peut bien écrire, chiffres à l'appui, que « la femme est l'avenir de la croissance et que son investissement dans l'entreprise garantit les profits de tous », ce qui monte, si l'on n'y prend garde, c'est : « L'égalité, ça suffit, la bataille du féminisme a été gagnée et cessons de gommer les différences entre sexes ! » Refrains repris par des femmes, telles les journalistes lucioles de l'ancien monde, Eugénie Bastié ou Élisabeth Lévy. Les maîtres ont toujours trouvé des esclaves pour les défendre, lesquelles s'octroient le vernis de l'affranchie.

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À lire : La tempête qui vient, James Ellroy, éd. Rivages/Noir

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF