García Lorca, premiers pas

García Lorca, premiers pas

Impressions et paysages, rassemblant les textes de jeunesse du poète andalou, sont réédités. Des Impressions soleil levant en l'occurrence. Partant à la découverte de son pays, García Lorca en rapporte des croquis fulgurants, excellant aussi bien dans le panorama que dans le plan rapproché.

La jeunesse est un moment terrible pour qui veut écrire. On écoute trop le sang battre dans ses veines, et le monde nous paraît mort, au mieux un corps mou et âgé d'où toutes les forces depuis longtemps, et au profit d'autres que nous, ont été extraites. Le jeune poète se croit toujours fort vieux. Ses yeux ont la fatigue blanche et trouble du regard des centenaires. Il agite dans ses vers et ses lignes de prose le drapé un peu raide et trop orné de la mélancolie. Il se croit le dernier alors qu'il n'est que le suivant.

Tous nous sommes passés par ces chemins obligés et sauvages, écrivant des textes qui alors nous ravissent et puis, les années passant, nous terrifient par leur médiocrité pompeuse quand, au hasard d'une malle ou d'un antique fichier informatique ouverts, nous nous trouvons face à ce reflet difforme de ce que nous avons été. On a honte soudain. Étions-nous à ce point si naïfs et si fats ? Et si aveugles pour ne pas nous être aperçus que ce que nous écrivions ne valait pas tripette ? Si bien des oeuvres se nourrissent d'adolescences enfuies, d'enfances perdues, rarement la jeunesse produit des oeuvres. N'est pas Rimbaud qui veut.

Pour autant, dès lors qu'une oeuvre s'est construite, prendre le pouls de ses prémices n'est pas une tâche idiote. Il y a là pour le lecteur un plaisir de Pygmalion à débusquer dans des écrits parfois mal ajustés les balbutiements de ce qui constituera la force d'une voix majeure. Ainsi parcourir Impressions et paysages, que Federico García Lorca écrivit quand il n'avait pas 20 ans, nous amène-t-il dans l'antichambre du grand théâtre de sang et de chaleur, de piété et de fièvre, que le poète espagnol n'aura de cesse d'établir jusqu'à sa mort précoce advenue, on le sait, sous les balles franquistes, dans le bel été de Grenade, la ville qu'il aimait tant.

Il fut un temps où les récits de voyages formaient les jeunes écrivains. Et, lorsqu'un peu de bien familial permettait de prendre la route, on allait sur elle justement, pour y user ses semelles et le soir venu transcrire dans de grands cahiers ce qu'on avait vu. Double bénéfice : on auscultait la vie, la terre, ses peuples, et on travaillait la forme pour dire tout cela. Même si les voyages de García Lorca n'ont pas l'amplitude de ceux effectués par Flaubert et Du Camp, on sent bien tout de même que le jeune homme se rattache à cette tradition pédagogique qui faisait visiter et raconter les lieux d'importance mais aussi croquer le portrait de femmes monstrueuses, de gueux et de bêtes, tout en faisant éprouver à celui qui s'adonnait à cet usage de l'histoire et de la géographie le plaisir vif d'être au monde.García Lorca ne choisit pas d'aller loin : il va profond. C'est dans son pays et dans sa langue qu'il s'enfonce, dans ses « campagnes, immenses symphonies de sang séché », dans son histoire aussi qui lui fait sentir la présence de « chevaliers d'autrefois enterrés dans les murs » des églises qu'il ne cesse de fouiller, apparition que le jeune homme exprime grâce à des descriptions empruntant au plus caravagesque des baroques lorsqu'il note, par exemple, que dans « quelques recoins, on voit des tombeaux oubliés avec des gisants mutilés et des tableaux qui ne sont plus qu'une tache confuse d'où surgit parfois, comme une énigme, une jambe nue ou un visage épouvanté ».

La Très Catholique dicte ses pérégrinations. Il visite couvents, monastères, chartreuses, sans se lasser semble-t-il, cherchant dans le silence des lieux et la misère de ceux qui lui ouvrent les portes la présence de Dieu. Mais, la plupart du temps, c'est l'affreuse mélancolie des êtres qu'il rencontre, « une odeur de coing » dans quelques pièces traversées peut-être, mais surtout « une odeur de souffrances et de passions presque étouffées ». Et il fait alors ce constat terrible : « Satan flaire au milieu de la solitude. »

Car pour lui la vie est au-dehors, dans la pleine lumière et la beauté des corps, les éléments, le chant et la grâce des amours possibles. Il se retient de dire à ces condamnés qui ont choisi leur supplice et formulé leurs voeux de réclusion et de chasteté qu'au dehors « il y a le soleil, la lune, des femmes, la musique, de les appeler afin qu'ils se réveillent ». C'est la mort qui est à l'oeuvre dans les lieux de prière et de méditation, et non la grâce, c'est le dessèchement et non la vie. Les tombes surmontées de gisants austères sont de « grands coffres de pierre pleins de pourriture », et à peine parfois le frisson d'un gothique noir parvient-il à tirer le visiteur des mornes pensées qui l'assaillent, en lui procurant le frisson du romanesque, lorsqu'il surprend « des frôlements sourds de bure, des tintements d'oraison, des chuchotements mystérieux, des gammes chromatiques de pas qui s'étouffaient dans des velours profonds, et de puissants silences qui vibraient sous les caresses de l'inquiétude ».

Au cours de ses visites et promenades, García Lorca oppose le dedans des bâtisses, des auberges, des rues étroites, des diligences habitées par des êtres somnolents, assoupis, inertes, malades, bancals, à demi morts, monstres échappés des gravures de Callot et de celles de Goya, dévorés de misère, de foi inassouvie, de crasse et de fatigue, au grand dehors des paysages festonnés par les crêtes mauves des montagnes, saisis dans le plomb brutal du plein midi, bordés par un « horizon qui rêve à la nuit ». Terre de chaleur dans laquelle « le soleil, majestueux et bon, profilé sur le bleu du ciel, s'enfonce confusément dans l'ombilic resplendissant du ventre monstrueux de la sierra ». En même temps qu'il établit le relevé poétique du lieu qu'il contemple, le jeune homme en capte les soubresauts fiévreux, exhibant l'érotique de ces paysages du Sud où « la nature montre des désirs d'accouplements gigantesques ».

En parcourant ce livre donc, auquel l'éditeur a adjoint des textes postérieurs mais qui se rapprochent des premiers par leur format bref, leur nature descriptive, leur thématique, on est frappé par la fulgurance des formules, par la palette et la manière dont use le poète comme un peintre le ferait, choisissant parfois des compositions vastes où la figure humaine apparaît minuscule, comme écrasée par la chaleur et la prodigieuse taille des éléments, terres, champs, montagnes, rivières, vibrant « des silences magnifiques durant lesquels monte la voix du paysage », ou bien des cadrages resserrés, dans lesquels, au couteau, avec une matière brutale et épaisse, criarde, il brosse des scènes de genre, davantage cocasses qu'édifiantes, comme celle où il évoque « des prostituées aux grands yeux de jais et aux cernes violets, le corps dégingandé et déformé par la luxure, [qui] profèrent d'une voix sonore des obscénités d'une vulgaire magnificence ; près d'elles, une fillette frêle, en haillons, fredonne une chanson pieuse et monacale ». Il y a aussi, et on dirait alors une esquisse à main levée ou, plutôt, un parfait dessin à la plume à trait sobre et continu, hésitant entre le réalisme et l'abstraction, des phrases comme celle-ci, « sur les gencives des murailles passent des brebis très blanches », qui sont à elles seules poèmes, et qu'on se dit et redit, dans le silence de son cerveau, en s'extasiant de la trouvaille qui allie le vivant et l'éternel, le prosaïque et le noble, le familier et le surprenant.

À commencer le voyage avec García Lorca, tandis qu'il établit le lien premier et profond entre ce que les yeux contemplent, ce que l'âme respire et ce que l'écrit peut rassembler, on n'a de cesse de vouloir poursuivre la découverte avec lui, de prendre sa main afin qu'il nous guide dans Grenade où « les rues sont étroites, dramatiques, rampes étranges et disjointes, tentacules ondulants qui se tordent capricieusement et péniblement pour conduire à de petites places où l'on découvre les terribles croupes neigeuses de la sierra, ou l'accord splendide et définitif de la Vega », et ce qu'a de précieux ce petit livre, c'est de donner envie de lire ou de relire les textes majeurs du poète, Romancero gitan, Noces de Sang, car nous sommes sûrs de les comprendre avec plus d'acuité désormais, plus de chair et de profondeur, puisqu'il nous a été permis d'apprécier les fondations sur lesquelles l'oeuvre future prendra largement assise.

Ombre et lumière. Nuit sans étoiles et jours blancs. Religion et chair. Grandeur d'une Histoire morte et présence d'une misère anonyme. Érotisme et poussière. Le livre sans y paraître surfile les paradoxes d'une Espagne séculaire où l'histoire de l'amour ardent du Cid et de Chimène « demeure écrite sur ces terres » et dans laquelle « sur les terribles ventres des vallons hurle un rouge de sang ». C'est peu dire que parfois, au hasard d'une phrase lâchée comme un silex, on voit sourdre l'éclat d'un tragique moment à venir dans lequel García Lorca et bien d'autres seront emportés sans même que leur corps martyrisé reçoive sépulture. Il ne faudrait pas, bien entendu, voir dans ces textes, la plupart à rattacher aux jeunes années d'un esprit à vif, prompt à aimer et à honorer des aînés qu'il vénère et dont il cite ici les noms - Maeterlinck, Francis Jammes, Verlaine, Lautréamont, Édouard Dubus -, la prémonition d'un destin brutal. Mais simplement se dire que le corps d'un poète se constitue aussi du corps d'un lieu et de celui d'un climat, d'un passé et d'une geste, de météores et de saisons, et que si parfois on ne sait pas pourquoi on écrit, on sait toujours d'où on le fait.

Impressions et paysages, FEDERICO GARCÍA LORCA, traduit de l'espagnol par Claude Couffon et André Belamich, éd. Gallimard, « L'Imaginaire », 252 p., 8,50 euros.

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Photo : Frantz Olivié © DR

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