Généalogie d'un concept : la « radicalité en littérature »

Généalogie d'un concept : la « radicalité en littérature »

« Radical » : un terme suremployé par le vocabulaire médiatique, accolé à des courants politiques ou des individus, laudatif ou a contrario, réprobateur... Et en littérature ? Dans ce champ, l'adjectif désigne avant tout une avant-garde, absolument nouvelle, qui bouleverse jusqu'au comportement de l'écrivain.

Par Arnaud Viviant

1870 ► En tant que « débordement de la signification par la signifiance » (Meschonnic), « dérèglement de tous les sens » (Rimbaud, Lettre du Voyant, 1871), la poésie devient en soi un pôle de radicalité littéraire dès la deuxième moitié du XIXème siècle. Dans Les Chants de Maldoror (1868) Lautréamont prône la révolte contre l’ordre établi. Puis Mallarmé revendique le symbolisme au risque de l’hermétisme. Si « la poésie est inadmissible », comme l’écrira Denis Roche en 1972, c’est qu’elle se suffit radicalement à elle-même.

1916 ► Dès le début du vingtième siècle, les avant-gardes amplifient le mouvement de la radicalité de façon internationale : dadaïsme (« la pensée se fait dans la bouche », Tzara, 1916), surréalisme (écriture automatique), futurisme, lettrisme (phénomène phonème), situationnisme (dépassement de l’art). Toutes encouragent de révolution : formelle, esthétique, politique. Agissant en tant que groupe, les avant-gardes fomentent le scandale qui choque le bourgeois, et conchient l’académisme de leur époque.

1948 ► En débarrassant le roman traditionnel de ses oripeaux (personnages, intrigue, psychologie…) et de son message, l’école du Nouveau Roman, largement publiée aux Editions de Minuit, impose une forme d’exigence radicale à la littérature. En 1948, préfaçant Portrait d’une inconnue de Nathalie Sarraute, Sartre parle d’ « anti-roman ». Souvent accuser de ne rien raconter, le Nouveau Roman cherche plus exactement à raconter le rien. Ce faisant, comme l’écrira Roland Barthes, il prépare « sans l’accomplir encore, un déconditionnement du lecteur par rapport à l’art essentialiste bourgeois ».

1960 ► En mars 1960 paraît aux Editions du Seuil le premier numéro d’une revue trimestrielle, Tel Quel. Pendant plus de deux décennies, elle sera la principale revue de l’avant-garde littéraire et théorique, en y mêlant politique, psychanalyse et philosophie. Fondée par Philippe Sollers, Jean-Edern Hallier et Jean-René Huguenin, elle connaîtra de nombreux changements de cap. Mais la notion de « texte » est toujours mise en avant, à chaque fois dans une perspective révolutionnaire. Elle publiera tous les écrivains subversifs et radicaux de son époque, de Denis Roche à Pierre Guyotat…

1970 ► Fils spirituel d’Antonin Artaud et de Jean Genet, Pierre Guyotat (voir notre critique de L’Idiotie) incarne depuis cinquante ans la radicalité de la littérature. Si Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967) échappa de peu à la censure, ce ne fut pas le cas du livre suivant, Eden, Eden, Eden (1970) en dépit d’une triple préface signée Michel Leiris, Roland Barthes et Philippe Sollers. Ce dernier déclarant : « On n’a rien écrit de tel depuis Sade ». Guyotat poursuit ensuite une éclatante aventure avec la langue française, écrivant parfois dans la nôtre, parfois dans la sienne, rugueuse, rabotée, poétique.

1977 ► Radicalité d’après la radicalité ? L’écriture de soi subvertit le genre autobiographique, l’écrivain devenant « une bête d’aveu » selon l’expression de Michel Foucault. Hervé Guibert, Guillaume Dustan, Christine Angot ou Edouard Louis s’emparent du concept d’« autofiction » forgé par Serge Doubrovsy en 1977 au sujet de sont roman Fils… Ils créent un personnage de soi qui déborde le sujet cartésien. Jusqu’à la performance ultime : trois jours après avoir rendu à son éditeur un manuscrit intitulé Suicide, l’artiste et écrivain Edouard Levé met fin à ses jours. Radical.

 

Photo : Journalistes du magazine 391. Au premier rang (de gauche à droite) : Tristan Tzara, Céline Arnauld, Francis Picabia and André Breton. Au second rang : Benjamin Péret, Paul Dermée, Philippe Soupault, Georges Ribemont-Dessaignes. Au troisième rang : Louis Aragon, Fraenkel, Paul Eluard, Clément Pansaers, and Bernard Fay. 1921, France.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF