Francis Dupuis-Déri : « Le discours de la crise de la masculinité revient tout le temps sans que les femmes n'aient jamais rien dominé »

Francis Dupuis-Déri : « Le discours de la crise de la masculinité revient tout le temps sans que les femmes n'aient jamais rien dominé »

Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), vient de publier en France La crise de la masculinité : autopsie d'un mythe tenace aux éditions Remue-ménage, dans lequel il affirme que « l'homme est en crise, quoi que fassent ou non les femmes ». Le discours qui prétend que le masculin est en crise à cause de l'émancipation féminine n'a rien de nouveau et se réinvente depuis des siècles alors que la crise n'a jamais eu lieu, et qu'il est même souhaitable qu'elle advienne. Entretien avec l'auteur. 

Francis Dupuis-Déri, politologue, est professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), spécialiste des mouvements sociaux antiféministes et masculinistes. Son essai La crise de la masculinité : autopsie d'un mythe tenace a été publié en France en février 2019 aux éditions Remue-ménage. Il y fait la généalogie de ce discours selon lequel l'homme, « en crise », serait menacé dans son identité par l'émancipation progressive des femmes. « Les hommes font des crises, car ils ne supportent pas d'être contredits et contestés, de ne pas avoir ce à quoi ils pensent avoir droit, en particulier des femmes à leur service ». Au terme de son étude, il démontre que si ce discours existe de manière tenace depuis plusieurs siècles, et couvre aujourd'hui encore un large spectre politique et médiatique, la crise n'a pour l'heure jamais eu lieu. Alors que le discours de la crise de la masculinité sert de justification à l'expression d'une domination persistante des hommes sur les femmes, l'auteur appelle de ses vœux l'avènement de cette crise si redoutée par des hommes refusant d'abandonner leurs privilèges iniques. 

Dans votre étude sur la crise de la masculinité, vous montrez que ce discours selon lequel l’émancipation féminine serait une menace pour l’homme est apparu dès la Rome antique, et reste enraciné aujourd’hui dans de nombreux pays. Comment expliquer que ce discours persiste à travers des époques et des contextes si différents ?

Francis Dupuis-Déri : Effectivement, c’est un discours qui court sur l’histoire longue et qui est aujourd’hui transversal. On le retrouve dans des pays tels que la Russie, le Mexique, le Bangladesh, l'Inde, la Chine, le Japon, le Maghreb… Quand j'ai commencé à travailler sur cette notion de la crise de la masculinité, j’ai fait l’hypothèse qu’elle provenait d’un discours conservateur et réactionnaire qui n'avait pas nécessairement de concordance avec la réalité sociale : un discours de complainte explicitement ou implicitement antiféministe, puisqu'il reprochait aux féministes de provoquer une forme de souffrance, de désarroi et donc une crise chez les hommes. En commençant à creuser du côté des historiens et des historiennes, j'ai découvert que ça faisait plus de 500 ans que des hommes en Occident tenaient ce discours, par exemple au XVIe siècle les rois d'Angleterre ou de France, le clergé, ce que l'on n’appelait pas encore les intellectuels mais les auteurs de pièces dramatiques et de poèmes… Indépendamment des régimes politiques, économiques, culturels et même juridiques, ce discours revient tout le temps sans qu'il y ait eu une domination des femmes sur la société.

Il m’est apparu que ce discours était de l’antiféminisme préventif, une attaque préventive contre le féminisme. C'est dès lors qu'une ou plusieurs femmes dérogent au rôle auquel on veut qu'elles se cantonnent qu’on prétend que ça provoque une sorte de déstabilisation des rapports entre les sexes. C’est donc à la fois un discours antiféministe qui s’affirme dans des contextes où les femmes sont loin d'avoir même commencé à avancer vers l'égalité, et un discours d'affirmation, de réaffirmation de la suprématie mâle et de la différence fondamentale entre les sexes. À chaque fois qu'il y a un discours de la crise de la masculinité, on évoque une masculinité qu'on pense clairement compréhensible et définie car puisqu’elle est en crise, c’est qu’il existe une vraie masculinité, et on évoque en miroir ce qu'on entend par une féminité clairement définie. On rappelle que ces deux postures, forces, attitudes, doivent être différentes, distinctes, opposées et hiérarchiquement positionnées. 

Ce discours provient aussi de philosophies extrêmement variées, des marxistes aux réactionnaires... 

F. D-D. : Disons que ça penche plutôt à droite, mais on le retrouve aussi à l'extrême gauche. Je cite le philosophe marxiste Alain Badiou, ou Jean-Claude Michéa. Michéa a par exemple des discours psychologisants sur la mère française qui dominerait et castrerait le petit garçon français, l'empêcherait de devenir un vrai homme… Dans la mesure où ces philosophes sont tous deux anticapitalistes, ils vont structurer le discours de la crise de la masculinité autour d’une critique du capitalisme, mais cette critique va aller contre les jeunes femmes : le capitalisme encouragerait les femmes à s'émanciper par la consommation. C'est le féminisme « de la carte de crédit » auquel ils reprochent d'être un allié objectif du capitalisme parce que les femmes, en consommant, nourrissent la bête. Ce discours marxiste antiféministe est décourageant parce qu'en plus, non seulement les femmes ont moins d'argent que les hommes, mais de tous temps, les patriarches ont voulu contrôler les dépenses des femmes et ont considéré que ces dernières étaient frivoles. Le raisonnement est complètement absurde car il faudrait s'intéresser non à ceux qui consomment mais à ceux qui possèdent les moyens de production. 

Est-ce la volonté de conserver un système patriarcal qui constitue le socle de ce discours ?

F. D-D. : À chaque fois, et c'est peut-être le plus important, il est dit parfois de manière explicite que la masculinité est incompatible avec l'égalité entre les sexes, car le masculin doit être dominant. Il serait dans la nature des hommes d’être forts, dominants, conquérants, puissants. Par rapport aux femmes, on voit très bien ce que ça implique comme relations, aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique. Au XVI-IIe siècle, on avait l'image de l'homme dominé par son épouse dans le mariage : le mariage serait un enfer pour les hommes car les époux seraient dominés par des épouses acariâtres, probablement adultères etc. Par la suite, la situation change, donc le discours se réadapte au contexte. À la fin du XIXe siècle, il y avait ce que la politologue Juliette Rennes a appelé les « premières », toutes ces femmes qui sont devenues pour la première fois médecin, avocate, etc., et ont créé des scandales dans la presse de l'époque. Dans les années 60, ce n'est plus l'épouse qui devient le problème mais l'ex-conjointe, car il commence à y avoir des divorces : l’ex s'octroierait tous les bénéfices de la séparation, elle écarterait le père, siphonnerait l'argent etc.

Dans le discours de la crise de la masculinité, il y a l'expression d'une volonté de maintenir une division du travail très hiérarchisée, claire, dans le privé et dans le public. Je donne des exemples très contemporains aux Etats-Unis d'un texte dans un magazine qui évoque une crise de la masculinité de façon larmoyante : par exemple, les tables à langer dans les toilettes pour hommes, les hommes doivent maintenant changer les couches des bébés, ce qui serait une preuve de féminité car c'est une tâche de femme. Si l'homme change les couches, il devient une femme, s'il veut être un père, il ne doit pas faire ça. On voit bien qu'il y a là quelque chose qui relève vraiment de la division sexuelle du travail. 

Quels sont les symptômes de la crise de la masculinité selon ceux qui l'invoquent aujourd'hui ?

F. D-D. : Aujourd'hui, les hommes se plaignent du manque de sexualité ou d'incapacité à séduire. Il y a un livre brillant à ce sujet, Alpha Mâle, dans lequel la philosophe Mélanie Gourarier fait un travail d'analyse des discours des apprentis séducteurs. En Amérique, nous avons ce que l'on appelle les « incels » (contraction de « involuntary celibacy ») : les « célibataires involontaires ». Ce sont des hommes actifs sur les réseaux sociaux qui pensent que les femmes d'aujourd'hui n'en ont que pour les mâles alpha, alors qu'eux, les mâles bêta, ne sont pas regardés et n’obtiennent pas la sexualité à laquelle ils ont droit. Il y a toujours cette idée qu'en tant qu'hommes, on a des droits. Au Québec, on entend que les hommes ne savent plus séduire parce que la société est trop féminisée. En France, vous avez eu cette inquiétude sur la prétendue « liberté d'importuner », liberté sans laquelle l'homme vivrait de manière criminalisée sa séduction à cause d'un féminisme puritain qui viendrait des Etats-Unis. On aura bien compris que cet « alpha mâle » français n'est pas un jeune homme arabe des banlieues, qui lui de toute façon est un violeur potentiel, mais un homme blanc, probablement bien éduqué, ce romantique qui lui sans le droit d'harceler serait pénalisé. On pense dans tous les cas que la sexualité resterait inassouvie, incapable de s'exprimer ou criminalisée… Cette expression de la crise de la masculinité a abouti à des situations parfois terribles, par exemple en Amérique du Nord où des hommes appartenant aux réseaux « incel » ont commis des attentats en se réclamant de ces réseaux. Ce n'est donc pas une réalité ésotérique. Dans les réseaux « incel », il y a des posts qui disent « vous êtes nos héros », « vous êtes nos martyrs »… et des commentaires qui disent explicitement, « si vous nous accordiez une sexualité, cela n'arriverait pas ». C'est quand même incroyable, on est à un niveau de justification de meurtre de masse.

Ce discours de la crise de la masculinité procède de distinctions très figées entre l'homme et la femme. Lesquelles ? 

F. D-D. : Je suis conscient qu'il y a des socialisations différentes selon les sexes. Mais le discours de la crise de la masculinité veut essentialiser ces différences et les rendre imperméables l'une à l'autre : dès qu'il y a une touche d'une des caractéristiques de l'autre sexe, il y aurait intoxication, pathologie, dégénérescence. Il faut que le masculin et le féminin soient clairement définis et que chacun soit de son côté. 

Or je pense que l’ambition, l'agressivité, la concurrence, le recours à l’action ou à la violence et d'autre part la douceur, l'écoute, le care, la passivité, sont des qualités ou des défauts auxquels tous les humains ont recours selon les situations. Ils ne devraient pas être associés à l’un ou l'autre sexe, cela revient pour moi à se priver de la moitié d'une part de notre humanité. C'est d'autant plus absurde que dans la réalité, chacun y a recours, on accorde simplement plus d'importance à ce que l'on assume être masculin pour les hommes, et féminin pour les femmes. Je donne parfois l'exemple des unités militaires en situation de combat. Au premier plan, c'est un peu le nec le plus ultra de la virilité : l'agressivité, la testostérone, la combativité, l'endurance… mais il y aussi du care là-dedans. Evidemment, les soldats sont extrêmement violents contre l'ennemi, le barbare, qu'ils ont déshumanisé et qu'ils sont prêts à massacrer. Mais entre eux, il y a du care, par exemple dans ce fameux principe militaire selon lequel « on ne laisse personne derrière nous ». Au sein du milieu hospitalier, on va attribuer le care aux infirmières, mais pas aux médecins. Les médecins pratiqueraient l'expertise, l'aspect scientifique, tandis que les infirmières seraient dans le care. Or en réalité un bon médecin, c'est quelqu'un qui doit combiner les deux. Je donne souvent ces deux exemples, mais on pourrait reproduire ça à l'infini. Cette façon de diviser les sexes d'un point de vue psychologique, en termes de compétences, de capacité, de valeur éthique est donc pour moi absurde, dangereuse, arbitraire. C'est même un appauvrissement de notre potentiel humain. 

Est-ce un discours qui vient d'une peur, d'un sentiment de menace caractérisé contre le féminisme ? 

F. D-D. : Je ne sais pas si les hommes qui ont recours à ce discours ressentent de la peur ou s'ils sont en colère. J'aurais tendance à dire qu'ils sont probablement plus en colère qu'ils n'ont réellement peur. S'ils ont peur, ils mettent ça sur le plan de la psychologie en disant qu'ils ont peur de perdre leur identité, que leur fils n'ait pas une identité claire car il n'y a plus de modèle masculin. En réalité, ce dont ils ont peur, c'est de perdre leurs privilèges et leurs pouvoirs. Que les femmes soient nos égales est énervant car cela voudrait dire qu'elles sont libres, donc qu'elles peuvent faire leurs propres choix et même choisir de ne pas être avec nous, et cela est insupportable. Par ailleurs, en devenant nos égales et libres par rapport à nous, elles seraient aussi bien plus en sécurité. Or, ce que je raconte dans ce livre, c'est qu'aujourd'hui les discours de la crise de la masculinité s'arriment avec des discours de justification de la violence masculine ou en tout cas très problématiques du côté des violences masculines. Il y a cette idée que la masculinité est agression, force, même violence. Si le modèle de la masculinité est là, on est très proches et parfois même à plein pied dans le discours de justification de la violence masculine, puisque c'est dans notre nature d'homme d'être violent. 

Que penser de la manière dont les médias relaient ce discours d'une crise de la masculinité ? En France, le scandale récent de la ligue du Lol a mis en cause le comportement de certains journalistes réunis en boys clubs à l'intérieur de leurs rédactions, ce qui pose forcément question sur le ton adopté vis à vis de ce thème. 

F. D-D. : Le discours de la crise de la masculinité a ceci d'efficace en termes rhétoriques qu'il joue sur le registre de l'empathie et ne s'annonce pas officiellement comme antiféministe. J'imagine que beaucoup de femmes aujourd'hui en France sont imperméables à l'antiféminisme religieux, et ne vont pas avorter parce que Dieu aurait dit que… Mais la force antiféministe du discours de la crise de la masculinité est qu’il vient toucher à une forme d'empathie : ce ne sont pas Dieu, l'Etat ou la Nation qui viennent interdire, simplement des hommes qui disent qu'ils vont mal... Après Me too, il y avait eu une couverture dans l'Obs sur « comment être un homme après Me too », avec l'image d'un homme tout seul dans sa cuisine avec son chien, ça n’avait pas l'air facile pour lui… On retrouve fréquemment aussi des dossiers sur les problèmes scolaires des garçons. Indépendamment des polémistes comme Zemmour qui sortent une artillerie réactionnaire lourde, les médias participent à ce discours en tant qu’il ne s’annonce pas ouvertement comme antiféministe. 

Pour revenir à la ligue du Lol, dans la mesure où les relations ne sont pas égales entre les hommes et les femmes, entre les patrons et les ouvriers, entre les blancs et les noirs, etc., quand ce sont les personnes privilégiées qui se réunissent ensemble, que ça se fait naturellement et que ce sont des hommes, les risques que ça tourne mal sont très élevés. Et puis, ces hommes vont se convaincre que c'est légitime et même drôle, ce qui les conforte dans une forme d'impunité. 

À la fin de votre ouvrage, vous faites le voeu qu'advienne réellement cette crise de la masculinité. 

F. D-D. : En effet, je dis que pour moi l'identité masculine et l'identité féminine ne sont pas des identités psychologiques ou éthiques, mais politiques, dans la mesure où j'essaie de démontrer que c'est un positionnement hiérarchique de l'un par rapport à l'autre, de division sexuelle du travail, de qui fait quoi ou ne le fait pas, a la permission ou ne l'a pas. Dans un système de relations qui sont profondément inégalitaires, si on est pour l'égalité, on veut que le système soit en crise. J'imagine qu'à l'époque de l'esclavagisme les esclaves voulaient que le système soit en crise, espérer que les maîtres soient en crise, que leur système soit déstabilisé. La crise, ça a été l'abolition de l'esclavage. La crise de la masculinité, on ne l'a jamais vraiment vécue. Quand on en parle comme on en parle aujourd'hui, on est face à une stratégie d'évitement de la crise. Il faut penser cela d'un point de vue des valeurs et non pas des avantages et des privilèges. Dans le projet d'émancipation féministe, je pense que les hommes doivent perdre des choses. Or, il est très rare dans l'histoire humaine que les privilégiés acceptent de perdre des choses sans qu'il y ait de conflit. 

Propos recueillis par Eugénie Bourlet. 

 

À lire : Francis Dupuis-Déri, La crise de la masculinité, Éd. Remue-Ménage, 320 p., 22 €. 

 

Photo : Francis Dupuis-Déri © Guillaume Lamy, Éditions Remue-ménage.

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