François Weyergans : de fils en père

François Weyergans : de fils en père

Aimer un être, c'est le restituer dans sa vérité. Ainsi François Weyergans fait-il revivre son père sans rien cacher de l'incompréhension qui marqua leurs rapports.

Il y a des rires qui meurtrissent, des larmes qui réjouissent : l'enfance est un paradis perdu ou un enfer quitté. Mais elle peut également se situer dans cette zone intermédiaire où elle échappe à toutes malédictions, à toutes bénédictions. C'est la pire des situations. Elle vous reste alors sur les bras - tantôt lourde, tantôt légère - pour le restant de vos jours. Dans son dernier livre, le romancier et cinéaste François Weyergans - fils de l'écrivain catholique Franz Weyergans - raconte les rapports d'un fils nommé François Weyergraf - futur cinéaste et romancier - et d'un père nommé Franz Weyergraf - écrivain catholique. Récit autobiographique ? La constatation est évidente. A cause de cela, l'auteur de La Démence du boxeur - Prix Renaudot 1992 - brouille les pistes emploi de la troisième personne du singulier dans les deux premiers chapitres puis de la première personne, nargue le critique « Tu as vu l'article de X. sur ce roman ? On confond la vie de ce pauvre auteur avec celle de son personnage » et règle le problème en toutes lettres sur la couverture du livre : roman.

Homme pieux, père de six enfants et célèbre romancier catholique, Franz Weyergraf éduque son unique fils selon des principes moraux rigoureux. Le jeune François se montre à la hauteur des espérances placées en lui. Excellent élève, il accompagne son père dans les ciné-clubs et communie à ses côtés lors des messes du soir. Et son premier réflexe, en sortant de l'école, est de se précipiter dans le bureau de l'écrivain. Que celui-ci soit occupé ou non. Car « comment pouvait-on ne pas être agréablement surpris en me voyant apparaître ? » Mais, peu à peu, leur route diverge pour se séparer dans le fracas de la douleur : le père reste lui, le fils devient autre.

Comme un enfant qui chamboule un puzzle dont il ne voit pas la fin, François Weyergraf cesse de trier pour tout rejeter en bloc. Le père est un adepte de la confession ? Le fils choisit les divans des psychanalystes : « Depuis, ses trois psychanalystes étaient morts et entrés dans l'histoire de la psychanalyse. Il n'avait pas consulté n'importe qui. C'était comme pour le vin : autant boire de grands crus. » Le père recommande la chasteté ? Le fils pratique l'onanisme et fréquente les prostituées : « J'étais devenu onaniste comme on devient pianiste, ébéniste ou bouquiniste, par vocation, par goût, par besoin d'exercer un métier ou pour prendre la succession de son père, bien qu'on n'ait jamais lu sur le papier à en-tête d'une firme : Onanistes de père en fils. » Le père achète cameras et pellicules ? Le fils se sert de son stylo et de ses feuilles pour écrire un roman érotique et immoral : c'est la rupture. Ils ne se parleront plus jusqu'à la mort du père.

Franz et François charrie avec un talent éblouissant les intrigues, les tons, les sentiments pour raconter une seule et même histoire. Celle d'une incompréhension. « Accepte que ma vie ne ressemble pas à la tienne » demande le fils à un père qui s'est sacrifié pour faire de sa vie un modèle. Le lecteur oscille entre les larmes le suicide d'une amie, Jennifer et les rires François découvrant comment son père est tout-à-fait prêt à accepter la mort d'un enfant de huit ans : lui-même ! sans perdre de vue l'essentiel : ce livre écrit par le fils est une offrande au père.

Comment se fait-il que Franz et François soit le plus bel hommage possible d'un fils à son père ? Malmené pendant quatre cents pages, Franz Weyergraf apparaît comme un homme loyal, bon, dévoué. Qui a simplement mis Dieu sur terre au lieu de le laisser au ciel. François Weyergans le sait : aimer un être, c'est le restituer dans sa vérité. Loin des qualités qui figent, près des défauts qui animent. Est-on vraiment sûr que Franz Weyergraf-Weyergans soit décédé ? Ce roman en vie est une prodigieuse victoire sur la mort.

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« Par les routes », Sylvain Prudhomme,  éd. L'Arbalète/Gallimard

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© Louison pour le NML

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Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF