Fragments du bloc

Fragments du bloc

Deux ouvrages sur l'Allemagne de l'Est, pays passé aux oubliettes depuis la chute du mur et la réunification, pour en restituer l'histoire et les singularités.

Où vont les pays pour mourir ? Deux livres sur la RDA répondent chacun à leur manière. Kruso de Lutz Seiler et Le Pays disparu de Nicolas Offenstadt empruntent des voies divergentes, la fiction et l'essai. Le chemin n'est pas le même, la destination non plus : tandis que le premier roman du poète allemand tient à distance l'effondrement de la RDA en situant son intrigue sur l'île de Hiddensee, l'enquête de l'historien français furette au coeur de ce qu'il reste du régime est-allemand, dans les bâtiments abandonnés et sur les tables des brocantes. Les deux livres se font face comme une même image inversée par un miroir : exilé et contemporain des derniers jours du pays pour Kruso, sur place et trois décennies plus tard pour Le Pays disparu.

Le choix de Hiddensee pour Lutz Seiler n'est pas sans importance. Outre le fait que l'auteur y travailla dans un restaurant, comme son personnage principal, à la même époque, l'île incarne un point symbolique puisqu'elle fut à la fois le lieu où le régime est-allemand envoyait en villégiature ses citoyens les plus méritants et celui d'où les déçus tentaient de s'enfuir à la nage vers le Danemark. Hiddensee, c'est toujours l'ici, mais déjà un peu l'ailleurs : une fois sur l'île, « on avait quitté son pays sans passer ses frontières ». Kruso explore avec finesse un entre-deux, où le personnage éponyme - dont le prénom renvoie au Robinson de Daniel Defoe - tente de retenir autour de lui les candidats à l'exil pour constituer une communauté au sein de laquelle pourraient se réaliser les idéaux communistes trahis par la RDA.

En postface d'un recueil de nouvelles de Lutz Seiler, Le Poids du temps, Jean-Yves Masson notait que l'intérêt de l'écrivain pour le régime est-allemand n'avait rien à voir avec la nostalgie : « Ce pays avait son atmosphère propre », qui « fut celle de la vie de tant de gens ordinaires à qui l'on aura fait comprendre, une fois le pays disparu, que leur vie était inutile, leur travail insignifiant : comme s'il s'agissait d'effacer un mauvais souvenir. C'est contre cet effacement que lutte Lutz Seiler ».

On pourrait en dire autant du travail de Nicolas Offenstadt, qui relève, en introduction de son ouvrage, combien la disparition de la RDA a provoqué un double effacement : « La délégitimation de la RDA a emporté, avec la délégitimation du passé qu'elle s'était construit, celui des luttes ouvrières, antimilitaristes, pacifistes et antifascistes. » Fait très éloquent : dans la foulée de la chute du mur, les habitants de l'Est ont produit trois fois plus d'ordures que leurs voisins de l'Ouest en se débarrassant de tout ce qui était devenu caduc à la chute du régime. Le quotidien se trouvait ainsi relégué dans les poubelles de l'histoire. En se penchant sur ces rebuts, Nicolas Offenstadt ne propose pas seulement une histoire des vies ordinaires sous la RDA, il change le point de focale de sa discipline en ramassant les rognures de ce qu'on nomme aujourd'hui un « roman national ».

 

Photo : À Berlin, étal de brocante d'un passé révolu © Gilles Targat/Photo12/Via AFP

Couverture de "Kruso"

KRUSO, Lutz Seiler, traduit de l'allemand par Uta Müller et Bernard Banoun, éd. Verdier,« Der Doppelgänger », 478 p., 25 E.

Couverture du "Pays disparu"

LE PAYS DISPARU. SUR LES TRACES DE LA RDA, Nicolas Offenstadt, éd. Stock., « Les Essais », 420 p., 22,50 E.

Nos livres

À lire : À lire : « Lanny », Max Porter, traduit de l'anglais par Charles Recoursé, éd. du Seuil

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF