Figure fédératrice

Figure fédératrice

L'essayiste Raphaël Glucksmann a publié Les Enfants du vide et a annoncé la création d'un mouvement politique, Place publique. Le succès en librairie de l'ex-directeur du Nouveau Magazine littéraire suscite des espoirs et des critiques à gauche.

Les idées de gauche sont plus nécessaires que jamais. Pourtant, tant de profondes divergences de fond que de positionnements électoralistes risquent de conduire à une marginalisation durable de la gauche. C'est dans ce contexte que, d'une part, est publié l'essai Les Enfants du vide et, d'autre part, est lancé le mouvement Place publique. Les deux ouvrent des perspectives intéressantes, à condition d'éviter certains écueils.

Le propos de Raphaël Glucksmann me semble marqué par un attachement sincère à cette « décence commune » si chère à George Orwell et si nécessaire à notre démocratie. Son livre au style à la fois dépouillé et inspiré se situe entre réflexion théorique et cheminement plus personnel : la philosophie côtoie l'histoire, les analyses conceptuelles et les rencontres marquantes avec des citoyens de tous horizons tissent la toile de fond de l'ouvrage. C'est le livre d'un citoyen du monde face au retour du tragique en Europe.

Place publique fédère des personnalités talentueuses – pour certaines d'ailleurs impliquées dans le lancement et les débats de Movida (1) –, des citoyens soucieux du débat public. Ceux-ci placent les idées au coeur de tout, pour construire des alternatives indispensables à toute démocratie, et pour sauver la démocratie libérale en la dissociant des dérives néolibérales et autoritaires. À noter, la déconstruction pertinente du concept de progressisme, jadis séduisant mais aujourd'hui tellement extensif qu'il ne veut, au mieux, plus rien dire et qu'il se voit désormais accolé, au pis, à de fieffés réactionnaires.

Faire revenir à la politique des talents de tous horizons et nourrir le débat d'idées sont des objectifs nobles. S'y ajoute une volonté affirmée de dialogue avec toute la gauche. Trop de monde s'enferme aujourd'hui dans l'injonction paradoxale « unissons-nous, mais seulement autour de mes idées et derrière ma personne » ; sortir de l'impasse des gauches irréconciliables en travaillant sur de possibles points de convergence est nécessaire pour l'avenir.

Des points d'interrogation demeurent. En premier lieu sur l'assise sociologique et géographique : les mois à venir diront si le diagnostic et les axes de travail proposés rencontrent, ou non, un large écho. Ensuite sur le diagnostic, qui appelle précisions et approfondissements. D'abord, comment concilier urgence écologique et impératif social, comment construire une écologie politique qui soit au service de l'égalité et perçue comme telle ? Ensuite, comment mettre en oeuvre concrètement un projet politique de gauche, s'attaquant aux inégalités, à l'heure des économies ouvertes ? Très peu de leviers sont disponibles dans le seul cadre national, chaque décision ayant des effets pervers qui la détournent de son but initial. Il faut un retour des règles dans la mondialisation, et donc une pensée et une pratique de l'État et de la puissance publique sans lesquelles la société civile risque d'être bien vite démunie. Enfin, quelle stratégie européenne ? C'est la question qui appelle une clarté absolue et ne tolère plus ni ambiguïté, ni synthèse floue, ni esquive, à l'heure où la pérennité même du projet européen est moins assurée que jamais.

Cette intéressante initiative prouve que la gauche bouge encore. Ce que l'on a longtemps appelé la « gauche de gouvernement » est en crise. Elle doit, pour se reconstruire, revenir aux sources : éclosion de mouvements divers, affirmation des différentes identités de la gauche, réflexion et travail de fond. Ensuite seulement pourra-t-elle de nouveau proposer un projet d'ensemble. Il devra être porté par une large mobilisation intellectuelle et citoyenne, et par des femmes et hommes d'État se retrouvant sur l'essentiel pour créer des dynamiques communes. Je suis convaincu que le grand mérite des Enfants du vide et de Place publique est de contribuer à cette renaissance à venir.

 

À lire : « Un dissident timide », la critique d'Emmanuel Maurel des Enfants du vide de Raphaël Glucksmann

Ancien ministre du gouvernement Hollande, Matthias Fekl est avocat.

(1) « Mouvement pour la vie des idées et des alternatives », lancé par Matthias Fekl en octobre 2016.

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