Hugues Bachelot: «Le choix de Cendrars s'imposait»

Hugues Bachelot: «Le choix de Cendrars s'imposait»

Les Rencontres de Chaminadour, du 15 au 18 septembre à Guéret (23), associeront deux écrivains baroudeurs: Blaise Cendrars (mort en 1961), raconté par Mathias Enard (prix Goncourt 2015). Au Magazine littéraire, Hugues Bachelot, responsable de ce festival, explique quels seront les enjeux de cette année. 

Comment vous est venue, pour cette onzième édition, l’idée de rassembler Mathias Énard et Blaise Cendrars ? Est-ce parce qu’ils sont tous deux de grands écrivains voyageurs ? Parce qu’ils sont sensibles tous deux au lot de rêves que charrie le mot « voyage », comme semble l’indiquer Mathias Énard dans son très beau texte d’introduction ?

Hugues Bachelot: Au départ - et il convient de s'en souvenir - c'est dans la petite cité imaginée par Marcel Jouhandeau «Chaminadour» que naissent les Rencontres et c'est lui, lors de la première édition, un écrivain de l'intime, un voyageur intérieur, qui est honoré. Les années qui suivront, seront invités des écrivains voyageant dans leur moi, celui de leur vie secrète, celui que leur histoire personnelle a modelé, Pierre Michon, Julien Gracq, Antonin Artaud, Sylvie Germain par exemple. Et puis ce seront ceux qui ébranlèrent les certitudes des théoriciens du "nouveau roman" et de la littérature du regard : Claude Simon qui cheminait en compagnie de Maylis de Kerangal, Jean Echenoz, Pascal Quignard.

Mais déjà s'imposait le retour des romanciers itinérants, ceux qui voulaient saisir le monde entier dans leurs pages, comme Olivier Rolin et Patrick Deville. Dès lors, il semblait évident qu'un pont devait être jeté entre les grands écrivains voyageurs d'hier (et les éléments de ce pont sont dans le livre d'Énard) et ceux d'aujourd'hui. Le choix du "Manchot céleste" s'imposait ...

Le monde a bien changé depuis les grands voyages, imaginaires ou réels de Cendrars : les distances se sont raccourcies, les lieux inconnus ont été cartographiés... Mettre en parallèle Cendrars et Enard, n’est-ce pas aussi d’une certaine façon, faire se rencontrer le monde encore largement mystérieux d’hier avec le monde fini d’aujourd’hui ?

Certes, depuis un demi siècle, le monde a beaucoup changé et les grandes épopées voyageuses également ! Les moyens de communication et de transport, l'accueil dans les pays les plus lointains permettent dorénavant à chacun des aventures sans trop de risques (quoique...) et des rêves balisés dans une cartographie où il n'y a plus de zones blanches. Mais pour autant, les voyages n'ont pas perdu tous leurs mystères. Déjà, d'ailleurs, ce génial menteur qu’était Cendrars témoigne, dès 1929, dans Une nuit en forêt, d'une évolution significative, au cours de sa vie, de ses motivations baladeuses : " De ces années outrancières de ma jeunesse, furieuse, enragée, enfiévrée et d'un aventureux romantisme, il ne m'est resté qu'un besoin inassouvissable de dépaysement et de transplantation (...) Si je me déplace sans raison, c'est pour perdre pied." On n'est plus uniquement, ici, dans des exigences de rêves exotiques. Cependant, aujourd'hui, un autre pas a été franchi. Le désir de connaître d'autres cultures, d'autres civilisations, d'autres histoires, exige, en retour désormais, de s'interroger sur ce qui fonde les nôtres et, donc, l'essentiel de ce qui nous constitue et nous fait exister tels que nous sommes.

Mathias Énard est apparu au sein du collectif Inculte. Cette édition est-elle l’occasion de mettre en lumière ce mouvement de jeunes écrivains dont tant sont sortis de l’ombre (je pense à vos invités Maylis de Kerangal et Arno Bertina) ? Existe-t-il pour vous une « griffe » Inculte ?

D'abord, s'agit-il d'un collectif ? C'est à voir, car les oeuvres en sont fort différentes... Les « incultes » répondent et assument une exigence de rupture, d'évolution de l'écriture par rapport à une usure qui ne correspond plus vraiment à la demande intellectuelle et affective des jeunes générations. Ces incultes savent écrire et le font fort bien, armés d'une documentation et d'une culture époustouflantes et ils semblent en phase avec la pudeur dans l'expression des sentiments que veut désormais notre époque. Et s'ils montrent une griffe commune, c'est bien celle-là.

Photo: Hugues Bachelot © M. Raffard

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