Aux Langagières, les mots des maudits

Aux Langagières, les mots des maudits

Le festival « Les Langagières » se tient au TNP Villeurbanne actuellement. Ou comment mêler de façon jubilatoire les vers de Victor Hugo, le slam de Abd Al Malik et les propos absurdes de Roland Dubillard.

Par Alain Dreyfus. 

Faire jaillir les mots, précieux ou populaires, lyriques ou terre à terre, en faisant feu de toutes les formes pour les porter. Telle est l’ambition des Langagières, une manifestation festive annuelle qui vit le jour à Reims en 1998, initiée par le poète Jean-Pierre Siméon, à présent directeur de la collection Poésie/Gallimard, et Christian Schiaretti. Ce dernier, metteur en scène et ex directeur de la Comédie de Reims, a emmené son bébé dans ses bagages et le fait vivre et grandir depuis 2002 au TNP de Villeurbanne, dont il dirige pour quelques temps encore les destinées. 

Conférences, débats, lectures, spectacles, conversations décousues et rencontres impromptues se succèdent sans interruption au long des quinze jours de la manifestation. Il est vrai que le TNP de Villeurbanne, paquebot modern style au cœur du quartier des Gratte-ciel, un espace utopique achevée en 1934, mélange imprévu d’architecture soviétique et new yorkaise, s’y prête idéalement. Il permet au public, grâce à sa myriade de salles, d’escaliers, de recoins, de coursives et autres espaces de répétition, de choisir dans le même temps entre sept propositions distinctes. On ne saurait faire un résumé des choix proposés par les animateurs, d’autant qu’il s’agit d’un joyeux fourre-tout où se télescopent les vers de Victor Hugo et le slam de Abd Al Malik, les écrits de Saint-Ex et les paroles susurrées de Jane Birkin, les propos délicieusement absurdes de Roland Dubillard et les vers, nettement plus tragiques, de Sophocle. S’il n’est pas évident de dégager une thématique dans ce magma, les spectacles les plus marquants qui nous ont été donnés de voir tournaient tous, fruit du hasard ? autour de la parole de ceux qui ne l’ont pas.  

Sur la table de Patrick Laupin, essayiste et éditeur, pour l’heure conférencier improvisé, un désordre de notes et de volumes ouverts en vrac. Il livre aux spectateurs, sagement assis sur des chaises d’écolier, de larges extraits de « l’Alphabet des oubliés », écrits d’enfants en échec scolaire qu’il a suivi des années durant. Des textes où l’impossibilité de se plier aux contraintes académiques donne souvent lieu à des raccourcis d’une pertinence et d’une profondeur saisissante, pailleté quelquefois d’un sublime comique involontaire, tel cet «  Autrefois, Paris s’appelait Lucette. » 

La magnétique Anouk Grinberg s’est-elle aussi essayé à la parole des exclus. Accompagné par le musicien Nicolas Repac, multi instrumentiste délicat, elle donne à entendre les voix de ceux que l’on nomme les « dérangés », condamnés par leur famille ou par les institutions à pourrir dans l’enfermement, asilaire ou carcéral. Chez ces réfractaires aux codes sociaux, aucune prétention artistique, mais une réceptivité patente à d’autres canaux de l’esprit qui touche à une forme de voyance. Conçu comme un concert, une chanteuse diseuse et un homme-orchestre, ce spectacle, aussi court qu’intense, souffre d’une sonorisation qui sature quelque peu le grain de la voix, que l’on aurait souhaité nue, d’une grande comédienne.  

Julie Guichard, Kenza Laala et Juliette Rizoud ont pour leur part joué une partition insolite en mêlant avec brio et du tac au tac. les voix de trois grandes fracassées de la poésie du XXe siècle, l’autrichienne Ingeborg Bachmann, l’américaine Sylvia Plath et l’argentine  Alejandra Pizarnik. 

 Le cercle des poètes de la Rue ont pour leur part investi le restaurant du théâtre, laissant la possibilité aux volontaires du public à s’emparer de la scène pour une performance, qui de hip-hop, qui de slam, où le meilleur côtoyait le  pire. Histoire de ne pas oublier que le ratage est la condition obligée d’une manifestation qui peut à juste titre s’enorgueillir d’être ouverte à tout vent.

Les Langagières, TNP Villeurbanne, 8, place Lazare Goujon. Jusqu’au 25 mai 2019. 

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« Par les routes », Sylvain Prudhomme,  éd. L'Arbalète/Gallimard

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© Louison pour le NML

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF