Merci Adèle Haenel de ne pas avoir porté plainte

Merci Adèle Haenel de ne pas avoir porté plainte

Suite aux révélations d'Adèle Haenel à Mediapart où celle-ci a révélé les agressions sexuelles subies de la part du réalisateur Christophe Ruggia, la Garde des sceaux Nicole Belloubet, « choquée par ses propos sur la justice », a déclaré que l'actrice avait eu tort de ne pas porter plainte. Des propos qui sonnent comme une « gifle supplémentaire à toutes les victimes », niant le fait que tout dans le corps culturel et social s'oppose à leur écoute et leur prise en charge.

Par Sophie Haristouy, ex-candidate Génération Ecologie aux Européennes et directrice d'un foyer d'hébergement pour femmes enceintes et isolées à Paris.

En réaction à la prise de parole publique récente d’Adèle Haenel, Nicole Belloubet, Garde des sceaux, s’est dit « choquée de ses propos sur la justice » : « Elle a tort de penser que la justice ne peut pas répondre… je lui conseille de porter plainte… c’est presque une nécessité…. Elle en sortira renforcée et la situation de la personne mise en cause également ». 

Ces propos sont une gifle supplémentaire à toutes les victimes. Enjoindre, donner des leçons de cette nature, c’est pointer une incompétence entachant la crédibilité de la parole et par la même, encore et toujours renverser les rôles et associer à la place de victime, celle du maillon défaillant. C’est la raison même pour laquelle beaucoup de victimes choisissent de ne pas parler. Pour ne pas être assignée à cette place, tellement familière. Pour répondre, on pourrait se limiter à l’argument statistique très justement rappelé par Les Inrockuptibles : en 2017, les plaintes pour viols ont augmenté de 17%, alors que le nombre de personnes condamnées a baissé de 40%. Mais quand on est victime d’un viol ou d’une agression sexuelle, ce ne sont pas des statistiques que nous avons dans la tête  et dans les entrailles pendant et après les évènements. Outre la fracture intérieure profonde que génère de tels évènements, d’avoir incarné un objet sur lequel l’autre prend l’ascendant au point que la sidération et la reddition deviennent la meilleure stratégie de survie, il faut se débrouiller ensuite pour continuer à avancer et c’est l’instinct de survie qui nous anime.

Camille Froideveaux-Metterie l’a rappelé sur France Culture samedi 9 novembre dans l’émission « Politique ! » : les violences sexuelles sont systémiques. Elles sont le symptôme d’une organisation sociale dans laquelle le pouvoir est concentré aux mains d’une partie de l’humanité, particulièrement aguerrie à occuper cette position dominante patriarcale et qui, par les réseaux, par cette solidarité qui les soudent, structure un système dissymétrique et infériorisant. Notre société dans laquelle la domination patriarcale est forte de plusieurs siècles, est organisée de telle manière que ces violences ont lieu et pour que les victimes ne parlent pas, c’est culturellement ancré en nous tous, hommes et femmes. La victime, le plus souvent, se retrouve seule, avec cette blessure profonde, à devoir à la fois se reconstruire, reprendre pied et penser à des stratégies de survie dans les jours, les semaines, les années qui suivent. Quand les passages à l’acte ont lieu, la situation d’emprise, de domination, de dissymétrie voire de dépendance est déjà en place, c’est souvent ce qui fait que le passage à l’acte peut avoir lieu, une fois, ou de manière répétée, dans la durée. L’espace culturel et social n’est pas ouvert pour qu’une parole y soit déposée, le plus souvent même auprès des proches.

Parler se présente rarement comme le chemin le plus réparateur et le plus protecteur, il peut même être celui qui finit par aggraver la situation et par confirmer la toute-puissance de l’agresseur, et rappeler une fois de plus à la victime qu’elle est à sa merci, à la merci du corps social tel qu’il est organisé. C’est cela que les statistiques viennent nous rappeler. Les victimes qui parlent peuvent être marquées au fer rouge, et voir leur situation personnelle se dégrader, perdre un emploi, se retrouver isolées socialement. Parce qu’elle a été faible, inférieure, niée, transparente, qu’elle a parfois vu la mort de près, la victime ne veut pas être stigmatisée et assignée à cette place. Une procédure judiciaire lui impose en outre de rester en lien avec son bourreau, et de le voir à nouveau triompher.  Le choix d’un autre chemin lui offre une possibilité de s’en libérer, faire son chemin à son rythme et éventuellement reprendre la main… peut-être pour revenir un jour en position de force et pouvoir parler.

Car si Adèle Haenel peut parler aujourd’hui et si l’impact de sa parole est aussi grand, c’est parce qu’elle bénéficie d’une conjonction improbable d’éléments favorables, comme le décrypte dans son analyse publiée sur sa page Facebook, Laure Berini, sociologue au CNRS, spécialisée sur les questions de genre. D’abord, le rapport de force s’est inversé. Elle peut parler aujourd’hui sans avoir peur de ne plus pouvoir exercer le métier qu’elle a choisi. Elle était une enfant à l’époque, non formée, donc non suspecte de provocation. Elle est soutenue par une enquête journalistique de grande qualité, et son histoire s’appuie sur des documents, enfin elle dispose des ressources intellectuelles pour désingulariser son histoire et l’inscrire dans un contexte politique, sociétal et systémique. Toutes ces conditions rassemblées viennent soutenir la crédibilité de sa parole alors que bon nombre de celles qui ont parlé avant elle ont plutôt été dénigrées et mises au banc. Si elle avait porté plainte au moment des faits, ou même il y a seulement quelques années, il y a fort à parier que sa carrière aurait été avortée. Peut-être même n’aurait-elle jamais commencé alors que son agresseur aurait bénéficié d’un non-lieu, comme dans 70% des cas. Aujourd’hui, le parquet se saisit de l’affaire sans qu’elle ait besoin de porter plainte, contrairement à ce qu’avait également prédit Mme Belloubet lors de la même interview. La justice réussira-t-elle à « objectiver la situation » et à apporter « la preuve » des évènements ? Rien n’est moins sûr. La preuve est le plus souvent impossible à apporter.

Le plus important est qu’aujourd’hui, Adèle Haenel parle, pour toutes celles qui ne le peuvent pas parce qu’elle peut le faireEt elle appelle à une révolution de système, elle appelle à faire bouger les lignes, elle appelle nos pères, nos frères, nos amis à changer avec nous.

Alors merci Adèle, de ne pas avoir porté plainte, merci de cet acte ou plutôt ce non-acte de survie pour arriver jusqu’à aujourd’hui, quand l’impact de cette prise de parole publique force l’intime à faire intrusion dans le champ politique. Elle vient secouer de manière historique ce milieu du cinéma, qui vit d’une image le plus souvent très sexualisée de la femme et du corps féminin. Les fonctions de création, de direction et de pouvoir principalement trustées par les hommes favorisent là encore une dissymétrie invalidante pour les femmes, tout autant qu’elles diffusent à grande échelle et en miroir cette instrumentalisation du corps des femmes. Le chemin qui a été celui d’Adèle Haenel permet aujourd’hui une onde de choc culturelle et une prise de conscience élargie. Il est très probable que c’est parce qu’elle n’a pas porté plainte et qu’elle est devenue aujourd’hui une femme libre, engagée, talentueuse et suffisamment forte pour tenir la rampe, que sa parole a autant de poids.

Partir à la reconquête de soi et gagner sa liberté de parole est aussi une belle façon de faire bouger les lignes. Alors merci, Adèle Haenel d’avoir fait ces choix et de les mettre au service d’une transformation sociale à porter collectivement.

 

Photo : Adèle Haenel © Yohan BONNET/AFP

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

Offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

DÉCEMBRE :

► Entretien avec David Djaïz, auteur de Slow Démocratie (Allary) : complément de la brève « La place de la nation »

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon