Faire face au deuil avec Joan Didion

Faire face au deuil avec Joan Didion

L’Année de la pensée magique de l’écrivaine américaine Joan Didion est un récit sans fard sur la souffrance et l’incrédulité qui s’emparent d’une personne en deuil. À sa sortie il y a quinze ans, il reçut le National Book Award aux États-Unis et le prix Médicis du meilleur essai en France. Aujourd’hui encore, son exploration frontale de la perte d’un être cher peut nous accompagner.

Par Sandrine Samii

Dans sa collection d’essais Slouching towards Bethlehem parue aux États-Unis en 1968, l’écrivaine Joan Didion réfléchit à ce qui la pousse à tenir un journal intime. Elle en vient à penser que ceux qui écrivent, en particulier ceux qui ont le besoin compulsif de consigner leurs journées, sont probablement nés avec un sentiment de perte. Cependant, aucune des peurs qui tourmentent l’écrivain ne peuvent le préparer à la perte d’un être cher, à l'expérience du deuil, « ce choc qui oblitère tout, disloque le corps comme l’esprit ».

Pour Didion, ce choc survient le 30 décembre 2003. Alors qu’elle se prépare à dîner avec son mari, l’écrivain John Dunne, celui-ci s’écroule dans leur salle à manger, victime d’une attaque coronarienne qui provoque sa mort en quelques minutes. Un coup de tonnerre brisant le cours normal de la vie, comme ont pu le vivre les proches des 29 000 Français emportés par l'épidémie de Covid-19. Commence alors un long chemin vers le deuil, raconté dans L’Année de la pensée magique, à mi-chemin entre l’essai, le journal de « l’après » – marqué par les problèmes de santé de sa fille unique Quintana – et les mémoires de son mariage avec Dunne. La pensée magique qui donne son titre à l’ouvrage est cette conviction intime, défiant toute rationalité, qu’elle ne peut pas jeter ses chaussures parce qu’il pourrait encore en avoir besoin, que si elle ne lit pas les nécrologies, alors il n’est pas vraiment mort : que par sa volonté elle pourrait renverser le cours de l’histoire.

Joan Didion refait inlassablement la chronologie de sa vie d’avant : un an, un mois, 24 heures avant le 30 décembre 2003, quelques minutes avant qu’ils ne se mettent à table. Un travail de reconstitution minutieux qui la pousse à conserver tout ce qui lui permet de garder intact le souvenir de son mari, qu’elle a peur de perdre davantage. Elle est partagée entre ce besoin de se souvenir inlassablement des quatres décennies qu’ils ont passées ensemble et la peur que lui inspire ce « vortex » – la fatalité dont se teinte alors les souvenirs. « Revenir en arrière était le meilleur moyen de se laisser submerger » écrit-elle. « Si les morts devaient bel et bien revenir, de quel savoir seraient-ils porteurs à leur retour ? Serions-nous capables de leur faire face ? Nous qui les avons autorisés à mourir ? L’évidence me dit que je n’ai pas autorisé John à mourir, que je n’ai pas ce pouvoir là, mais est-ce que je le crois vraiment ? Et lui, le croit-il ? »

Faire son deuil signifierait être capable de se souvenir sans projeter cette « bobine alternative » qui amplifie les signes, les mauvais présages et les occasions ratées. Mais on n’y parvient pas une fois pour toutes. « Nous ne pouvons avoir conscience à l’avance (…) de l’absence infinie qui s’ensuit, le vide, l’exact opposé du sens, la succession interminable de ces moments où nous serons confrontés au contraire même du sens, à l’absurdité », écrit Didion. Un an après la mort de son ami, elle n’est toujours pas sûre d’avoir fait ce deuil. Son salut se trouve dans des « gestes de foi en l’avenir » comme l’achat de nouvelles guirlandes de Noël, anticipant de nouvelles célébrations : « Je saisis l’occasion de ces gestes partout et chaque fois que je peux les inventer, puisque en réalité je ne ressens pas encore cette foi en l’avenir. » Et celui-ci sera cruel. Juste avant la publication de L’Année de la pensée magique, elle perd sa fille Quintana. Alors que son livre est salué pour sa capacité à mettre des mots sur le deuil, l'écrivaine est à nouveau dévastée par le choc et incapable, dans un premier temps, de s’exprimer à ce sujet. Mais elle y parviendra à nouveau. Six ans plus tard, dans de nouvelles mémoires, Blue Nights (éd. Grasset).

 

À lire : L’Année de la pensée magique, Joan Didion, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Demarty, éd. Le Livre de poche (Grasset), 288 p., 7,30 €

Entretien

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