Faire face à la haine

Faire face à la haine

La guillotine est réapparue. À Alençon, Sens, Pontarlier, Redon, Brive, Paris... La mort promise, promenée en relique sacrée, applaudie par des gilets jaunes, et même par des enfants escortés de sourires. Nausée d'horreurs devant ce retour de barbarie, moins de quarante ans après la suppression de la peine capitale. Et puis ces slogans antisémites contre « Macron pute à juifs ». L'académicien Alain Finkielkraut lapidé d'insultes... L'hiver est à la haine.

Pour les Français que nous avons interrogés avec l'institut Ipsos, la pire des violences fut la profanation de l'Arc de Triomphe par des manifestants émeutiers qui crevèrent l'oeil de la République et attaquèrent les policiers avant de se trouver eux-mêmes nombreux blessés. Dans une escalade vertigineuse d'agressions. On s'en inquiète, mais, hélas ! on s'en accommode, en particulier les extrémistes, si tolérants avec l'intolérance. Comme si la République ne méritait pas d'être plus ardemment défendue. Nous voilà du coup emportés par une surenchère qu'on ne maîtriserait plus. Sauf à faire face. Sauf à comprendre d'abord, puis à réagir. À réanimer les anticorps. À trouver en nous les forces de stopper cette dérive suicidaire, même s'il arrive à l'homme de préférer les facilités de l'affrontement fratricide plutôt que l'effort du salut collectif.

On ne s'aimait plus, plus assez en France. On se surprend à se haïr. Au lendemain d'une coupe du monde de foot qu'on pouvait être fier d'avoir remportée ! Mais les fractures étaient trop profondes – sociales, géographiques, culturelles, éducatives – pour que les vieux démons n'en ressortent pas en grimaçant, car les hommes d'en bas, ou du milieu, ont été trop humiliés par ceux d'en haut. Par le premier d'entre eux, comme par les précédents, qui ont failli à leur devoir de considération. Et de justice, surtout. On ne pouvait avoir au début que de la sympathie pour ces détresses manifestes et ces fraternités de rond-point. Mais ensuite on a trop eu de complaisance envers toutes les colères qu'on a sanctifiées, les transformant en ces « saintes haines » d'autrefois qui brûlèrent tant de vies. Il n'est pas de saintes haines ou colères qui tiennent en démocratie, car elles deviennent criminelles. La connivence envers les casseurs s'est faite complicité fatale. Les haineux ont pris le dessus du pavé, en particulier contre toutes les élites si délégitimées qu'elles n'osent plus rallumer les Lumières et baissent l'abat-jour. Ainsi perd-on son âme à ne plus la risquer.

« Les démocraties ont des résiliences insoupçonnées »

De même s'est-on habitué à cette fameuse « culture du clash » que l'anonymat d'Internet favorise. La disqualification de l'autre a remplacé le dialogue. Sur la Toile, les harceleurs de la nouvelle génération ont pris le masque du « Lol », de la prétendue rigolade, pour mieux asservir le sexe dit faible ou « efféminé ». Là, on ne rit plus. On sanctionne. Le laisser-faire, c'est le laisser haïr, le laisser périr les valeurs humanistes auxquelles nous tenons.

Heureusement, se produisent encore des réactions salutaires. Les démocraties ont des résiliences insoupçonnées qui ne demandent qu'à être mobilisées. On le voit dans le « grand débat » qui est aussi un grand divan. La parole qui s'y libère. On ne met pas la langue française dans sa poche. On voit à quel point elle peut être riche de sursauts, d'échanges qui amorcent un approfondissement du bien commun. Ce n'est pas seulement de respect que ces citoyens ont besoin. Le pouvoir devra aussi remplir le frigo, et répondre au sentiment d'injustice. Le même qui animait les cahiers de doléances avant la révolution de 1789. C'était ainsi particulièrement bien formulé : « Sire, il n'y a qu'un monarque dans votre royaume, c'est le fisc. Il ôte l'or de la couronne, l'argent de la crosse, le fer de l'épée et l'orgueil aux paysans. »

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard