Tara Reade, l’affaire qui embarrasse les féministes aux États-Unis

Tara Reade, l’affaire qui embarrasse les féministes aux États-Unis

Le candidat démocrate présumé à la présidentielle de 2020, Joe Biden, est visé par une accusation d’agression sexuelle par une ancienne collaboratrice, Tara Reade. L’affaire représente un casse-tête pour les défenseurs des femmes.

Par Alexis Buisson (New York)

Déjà à la peine pour exister médiatiquement face à un Donald Trump omniprésent en temps de crise de Covid-19, Joe Biden n’avait pas besoin d’une telle publicité. En mars, l’Américaine Tara Reade, l’une de ses anciennes collaboratrices, a accusé le candidat démocrate d’agression sexuelle. Les faits remonteraient à 1993, quand l’ex-vice président était sénateur. Depuis, Tara Reade a multiplié les interviews sur le sujet. Ses declarations ont été partiellement corroborées par plusieurs enquêtes dans la presse. Confiné chez lui, Joe Biden a nié en bloc. Dans une interview tendue sur la chaîne MSNBC le 1er mai, il a affirmé que le crime « ne s’est jamais passé ». Et d’appeler à l’ouverture de ses archives de sénateur pour trouver une éventuelle plainte formulée par son accusatrice à l’époque.

Alors que les doutes persistent, l’affaire met les féministes dans l’embarras. Elles qui comptaient sur le candidat démocrate pour battre le sexiste Donald Trump, accusé de viol et fier de clamer qu’il « attrape » les femmes par leurs parties intimes, se sont murées dans le silence. Fin avril, le site d’information The Daily Beast a demandé une réaction aux dix plus grandes associations de défense des femmes, comme Emily’s List, le groupe anti-avortement NARAL et la National Organization for Women (NOW), pour se heurter à une fin de non-recevoir. Depuis, les langues ont commencé à se délier. Dans le Washington Post, l’autrice Liz Lenz a appelé les Démocrates à « lâcher » leur candidat. D’autres estiment qu’une enquête doit être ouverte. Stacey Abrams, une étoile montante du parti et possible co-listière de Joe Biden, et la présidente de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi, femme la plus puissante du pays, ont toutes les deux apporté leur soutien à leur collègue.

Le spectre de Monica Lewinsky

« Je suis furieuse d’être mise dans la position douloureuse de voir deux hommes aspirer au poste de président s’attaquer sur qui est le pire agresseur sexuel des deux », lance Jessica Valenti, co-fondatrice du blog Feministing.

Chez les féministes, dont les liens avec le parti démocrate se sont enracinés dans les années 1970 sur fond de combat pour l’ERA (Equal Rights Amendment), une proposition d’amendement inscrivant l’égalité femmes-hommes dans le marbre constitutionnel, ce sentiment d’embarras est accentué par le spectre d’autres scandales sexuels, à commencer par l’affaire Monica Lewinsky. A l’époque, plusieurs figures du mouvement avaient vertement critiqué l’accusatrice de Bill Clinton, âgée de 22 ans. En 1998, la militante de renom Gloria Steinem avait signé une tribune remarquée dans le New York Times intitulée « Pourquoi les féministes soutiennent Bill Clinton » dans laquelle elle avait relativisé les accusations contre le locataire de la Maison-Blanche.

En septembre 2018, après un an de déferlante #MeToo, le mouvement féministe, tout comme les élus démocrates, a fait bloc derrière Christine Blasey Ford, une professeur de psychologie qui a accusé le juge Brett Kavanaugh, nommé par Donald Trump pour siéger à la Cour Suprême des États-Unis, de l’avoir agressée en 1982 lors d’une soirée étudiante. Visiblement impressionnée de se retrouver sous le feu des projecteurs, elle était venue raconter sa version des faits devant la commission du Sénat chargée de confirmer la nomination du juge conservateur. À l’époque, Joe Biden avait déclaré qu’« on devait donner le bénéfice du doute » à la professeur.

Les conservateurs américains n’ont pas manqué de rappeler cet épisode en voyant le silence des féministes sur Tara Reade. Ces dernières aussi l’ont noté. « Peut-on être anti-Kavanaugh et détourner notre regard ensuite ?, s’est interrogée dans le New York Times Samantha Ettus, co-fondatrice d’une association qui encourage les femmes à entrer en politique. Je ne pense pas qu’on puisse avoir un intérêt sélectif quand il s’agit de #MeToo. »

Le fantôme d’Anita Hill

Joe Biden ne rend pas les choses faciles. Même s’il n’a de cesse de mettre en avant ses accomplissements pour l’égalité femmes-hommes, il reste plombé par le fantôme d’Anita Hill. En 1991, cette Américaine a accusé son ancien supérieur, le juge Clarence Thomas, de harcèlement sexuel alors que celui-ci était auditionné par le Sénat pour un siège à la Cour Suprême. Joe Biden, alors président de la puissante Commission judiciaire du Sénat, était chargé de superviser l’audience. Il a été critiqué pour ne pas avoir pris la défense de l’accusatrice alors que celle-ci était attaquée par les Républicains. Il n’a pas non plus fait intervenir d’autres témoins pour corroborer ses dires. En 2019, candidat à la primaire démocrate, il a publiquement regretté son action et a même appelé Anita Hill pour le lui dire. Lors d’une interview l’an dernier, il a déclaré qu’il était « déterminé à poursuivre le combat pour changer la culture de ce pays, où les femmes sont mises dans une position où elles ne sont pas crues. »

Jeudi 14 mai, lors d’une interview sur la chaîne MSNBC, il a mis l’électorat américain face à un choix : « Je ne voterais pas pour moi si je croyais Tara Reade », a-t-il lancé, compliquant encore plus la position des féministes tiraillées entre soutenir une victime de crime sexuel et leur hostilité envers Donald Trump. « Je crois Tara Reade et je voterai pour Joe Biden en novembre, affirme Linda Hirshman, avocate et autrice féministe. Il faut faire un choix utilitaire. Joe Biden et les Démocrates qu’il mettra au pouvoir feront certainement plus de bien aux femmes et au pays que son adversaire, le pire président de l’histoire de la république. »

« Il y a beaucoup de munitions qu’on peut utiliser contre Donald Trump sans avoir à appeler l’accusatrice de son adversaire une menteuse, ajoute Jessica Valenti. Nous pouvons faire campagne contre Trump sans faire semblant d’être enthousiaste pour Biden. »

 

Photo : Joe Biden © MANDEL NGAN/AFP

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