L'Académie des Césars, c'est nous…

L'Académie des Césars, c'est nous…

Est-il immoral de nominer Roman Polanski aux Césars ? La question qui défraie la chronique en masque une autre, adressée à notre société entière : pourquoi lorsqu’il s’agit de violences sexuelles, le jugement semble soudainement relever de la morale et non du droit ?

Par Léa Domenach

Pourquoi « accuser » l’Académie des Césars de mettre à l’honneur Roman Polanski ? Si les nombreuses nominations aux Césars du cinéaste peuvent nous paraître révoltantes, elles ne sont pourtant – malheureusement – pas étonnantes. Elles s’inscrivent dans la continuité de la production de ce film, très largement financé avec 22 millions d’euros de budget (la moyenne en France du coût d’un long métrage est de 4 millions d’euros), et très largement distribué (545 salles). J’accuse fut un succès public et critique, pourquoi alors Polanski ne pourrait-il pas être le grand favori des Césars ?

Si, comme pour Alain Terzian le président de l’Académie, cela relève d’une question « morale », qui ne permet pas aux citoyens lambdas d’avoir un avis sur les accusations de viol portées à l’encontre d’un homme, alors effectivement ce n’est ni à Terzian ni à moi de décider si Polanski a aujourd’hui le droit de faire des films ou de gagner des récompenses. Non, pour ça il y a la justice. C’est bien ici que le problème se pose, comme l’a rappelé Marlène Schiappa. La Secrétaire d’Etat chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, indignée du message qu’envoyaient ces nominations, a déclaré en interview : « ici je ne fais pas de morale, je fais du droit ». Contrairement à la morale, qui est un code de conduite personnelle, la justice définit des règles communes que nul n’est censé ignorer. Sauf apparemment Roman Polanski, puisque rappelons-le, accusé de viol aux Etats-Unis, il ne s’est pas présenté devant les tribunaux américains et est poursuivi par Interpol pour cela, considéré, aux yeux de la loi américaine, comme un criminel en fuite.

Ce qui pose une première question : pourquoi lorsqu’il s’agit de violences sexuelles, le jugement semble soudain relever de la morale et non plus du droit ? Si « L’étrangleur d’Honolulu » (un homme accusé de cinq meurtres aux Etats-Unis qui n’a jamais été identifié) s’était réfugié en France pour échapper à la justice, puis avait été nommé aux Césars pour son remake de « Jack l’éventreur », où il y aurait, en plus, osé une grossière analogie avec son histoire personnelle, la question ne serait-elle pas d’abord : mais comment a-t-il réussi à faire ce film ? A être financé (par des fonds privés mais aussi publics), diffusé, vu et encensé par la critique et la profession alors qu’il est poursuivi par la justice internationale ? Trouverait-on quelqu’un pour dire : « moi je suis sûr qu’il ne les a pas vraiment étranglés ces gens… Il faut séparer l’homme de l’œuvre… et puis l’une de ses victimes lui a pardonné, dans le fond elle a sûrement aimé être étranglée par un homme si talentueux… » ? Non. Nous serions scandalisés qu’il jouisse d’une telle impunité et d’une telle aura alors qu’il a des comptes à rendre à la société. Nous plaindrions les victimes et leurs familles. Or, dans le cas de Polanski, le crime dont on l’accuse (car oui le viol est un crime), est mis à la même enseigne qu’une histoire de fesses un peu scabreuse, qui après tout, ne nous regarde pas.

Sur cette question, le milieu du cinéma n’est pas un monde à part. La preuve, dans cette même interview, Marlène Schiappa a ajouté : « Je serais indignée de voir une salle entière debout en train d’applaudir une personne accusée de viol ». Bien sûr ! Mais devons-nous lui rappeler qu’en février 2018, Gérald Darmanin, ministre de son gouvernement, a été ovationné à l’Assemblée Nationale, trois jours après l’ouverture d’une plainte pour viol à son encontre [1] ? Sûrement les députés qui ont applaudi Darmanin pensaient-ils, eux aussi, qu’ils n’étaient pas là pour « faire de la morale ». Mais nos députés comme l’Académie des Césars se sont-ils posés un instant la question de l’éthique, de la déontologie, en tant qu’institution censée représenter la France ? Se rendent-ils compte qu’ils renvoient l’image d’un pays misogyne qui méprise et piétine ouvertement les droits des femmes et des enfants ? Une société où le pouvoir, l’argent, l’aura et la célébrité valent plus que la parole ou la plainte de n’importe quelle victime ?

L’Académie des Césars, composée d’un panel de 4700 membres issus du milieu du cinéma, n’est pas une bulle à part. Elle est représentative de notre comportement collectif face à ces questions. Adèle Haenel l’a justement souligné lors de son intervention sur Mediapart, alors qu’elle racontait les abus dont elle-même avait été victime. Il ne s’agit pas aujourd’hui de pointer du doigt des monstres ; Polanski n’est pas un monstre, il est le symptôme d’une société malade. « Les monstres ça n’existe pas, c’est notre société, c’est nous… », disait-elle. Nous qui permettons sans cesse et à tous les niveaux la banalisation des violences sexuelles. Le monstre c’est cette société patriarcale qui n’ose pas se regarder en face. Une société où un écrivain peut gagner un prix littéraire alors qu’il décrit publiquement ses actes pédocriminels, où un maire peut rester en poste alors qu’il est condamné pour violences conjugales, où un ecclésiastique, un entraineur sportif, un journaliste, un producteur, un chef cuisinier ou un professeur de renom pourra ne jamais être inquiété (ou si peu), alors que les plaintes se multiplient à son encontre.

Qu’il soit aujourd’hui si compliqué d’avancer sur cette question, et sur les droits des femmes en général, relèvent de nombreux facteurs. C’est un système entier que nous devons déconstruire. Le plus difficile reste à faire : interroger des comportements sexistes tellement ancrés en nous (par notre éducation, notre culture…) qu’ils en deviennent invisibles. Le fait qu’Alain Terzian ne voit pas les Césars comme « un espace de débat » participe de ce mécanisme : mettre les choses sous le tapis, plutôt que de nous remettre en question. C’est bien triste quand on pense que nous sommes plus de deux ans après #MeToo, le déclencheur d’une prise de conscience collective qu’il nous fallait parler, comme le font aujourd’hui de plus en plus de femmes qui témoignent publiquement ou osent franchir la porte des commissariats avec l’espoir nouveau d’être enfin entendues. Ce qui est indigne aujourd’hui est qu’en portant aux nues des hommes comme Polanski, c’est la société tout entière qui dit à ces femmes : « vous pourrez dire tout ce que vous voudrez, personne ne vous écoutera ». Dans une société capable d’affronter ses propres démons, c’est à elles que nous déroulerions le tapis rouge. 

 

[1] En octobre 2018 cette plainte aboutira à un non-lieu pour être ouverte à nouveau en novembre 2019.

 

Photo : © PATRICK KOVARIK/AFP

Nos livres

À lire : HISTOIRE DE LA COLONNE INFÂME, Alessandro Manzoni, traduit de l'italien par Christophe Mileschi, éd. Zones sensibles

#ConfinementLecture

Liseuse

Notre liste d'initiatives pour lire sans sortir de chez soi

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MARS :

► Musique des archétypes : Pascal Dusapin, l’un des plus grands compositeurs contemporains français, présente son rapport à Shakespeare et en particulier à Macbeth.

► Manon Lescaut, amour et désillusion : Vincent Huguet, metteur en scène, nous livre sa vision de la femme la plus fatale du répertoire français.

► Les secrets du Mossad : entretien avec Ronen Bergman, auteur du best-seller mondial Lève-toi et tue le premier.

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur l'âge d'or de la littérature américaine, nous vous proposons de découvrir une archive de Retronews, le site de presse de la Bnf.

Retronews - BNF