Gloria Steinem, icône féministe : une vie en mouvement(s)

Gloria Steinem, icône féministe : une vie en mouvement(s)

Pionnière du mouvement pour les droits des femmes aux États-Unis, Gloria Steinem voit son autobiographie Ma vie sur la route traduite en français. De passage à Paris, nous l'avons rencontrée pour discuter combats d'hier et d'aujourd'hui. Intactes, ses convictions donnent foi et vigueur dans la lutte pour l'égalité. 

Par Eugénie Bourlet.

Dans The Feminist Promise, l’historienne Christine Stansell affirme que Gloria Steinem est au mouvement des droits des femmes ce que Martin Luther King est au mouvement des droits civiques. Véritable icône féministe aux Etats-Unis, l’activiste est désormais le symbole de la lutte contre les oppressions dont sont victimes toutes les femmes. Elle y est devenue une référence de la pop culture (des Simpsons à The Good Wife). En France, ses œuvres ont été traduites tardivement : d’abord, l’année dernière, Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes, publié à l’origine en 1983, et aujourd’hui, Ma vie sur la route, sorti en anglais en 2015. Cette autobiographie présente une forme originale, car elle y raconte, hors des portraits de ses parents, peu de choses intimes, mais aussi parce qu’elle est divisée en des thèmes tirés du vécu de Gloria Steinem : « le monde est un campus », « quand le politique est personnel », « le surréalisme au quotidien »… De passage à Paris à l'occasion de la traduction de son ouvrage, la militante féministe aujourd’hui octogénaire a discuté de ses combats passés et de ceux à poursuivre. Enrichie de son expérience de community organizer, Gloria Steinem fait montre d’une conviction intacte dans la capacité à s’unir pour plus d’égalité. De quoi insuffler courage et vitalité au militantisme.

Créer du lien

Dans Ma vie sur la route, Gloria Steinem parle des cercles de parole comme de « la découverte la plus importante de [sa] vie ». Après une jeunesse passée à sillonner les routes avec son père – auquel elle consacre un brillant hommage –, l’étudiante s’envole d’abord pour l’Europe avant de passer deux ans en Inde où elle découvre ce mode d’échange qui influe de manière décisive les formes que prendra son engagement. « C’est la première fois que je voyais à l’œuvre la magie du groupe où chacun peut s’exprimer, où tout le monde doit écouter, où l’important est d’arriver à un consensus, quel que soit le temps nécessaire. J’ignorais que ces cercles de parole avaient été un mode de gouvernement ordinaire pendant presque toute l’histoire de l’humanité, notamment dans le sud de l’Afrique, chez les Kwei et les San – nos ancêtres à tous –, comme parmi les Amérindiens où ils avaient débouché sur la création de la Confédération iroquoise, la plus ancienne démocratie ininterrompue du monde », écrit-elle dans son autobiographie. Lors de notre rencontre, Gloria Steinem confie qu’elle a découvert grâce à la prise de parole, malgré sa timidité, « l’espèce de magie qui émane des discussions collectives, et que rien ne remplace ».

La militante a aussi pratiqué l’écriture, ayant fondé le journal Ms. en 1972 : un néologisme destiné à identifier les femmes autrement que par un « miss » ou un « mistress » qui les désigne par leur statut de femme mariée. Au cours de ses activités de journaliste, elle signe des articles comme « After Black Power, Women’s Liberation ». Dans ce dernier, elle décrit un cours sur les femmes en tant que classe opprimée créé en 1969 à l'université de Columbia, qui a mis en place des « discussions [qui] portent sur les mythes parallèles au sujet des femmes et des nègres (qui ont tous deux un cerveau plus petit que les hommes blancs, des natures enfantines, la "bonté" naturelle, la rationalité limitée, les rôles de soutien aux hommes blancs, etc.). ; le système familial paternaliste comme prototype de la société capitaliste (voir Marx et Engels) ; la conclusion que la société ne peut être restructurée tant que la relation entre les sexes n’est pas restructurée ». 

Malgré tout son amour pour la forme écrite, Gloria Steinem nous dit que « rien ne peut remplacer les échanges issus des groupes de parole ». Dans son livre, elle précise : « La langue académique peut être si abstraite qu’elle tend à obscurcir un fait essentiel : le féminisme prend sa source dans le quotidien des femmes ». Ces femmes ne vivent pas qu'une seule réalité dans l'oppression, ce qui traduit des conflits et des revendications multiples, qui parfois s’opposent. Lorsqu’on lui demande si l’évolution de la condition des femmes n’est pas ralentie par ces combats distincts, Gloria Steinem croit encore en la force du dialogue  : « Il existe une compétition solitaire pour pouvoir s’en sortir et se faire entendre. Ce n’est pas facile à surmonter, mais la seule façon d’avancer, et c’est ce qui caractérise selon moi l’essence des mouvements, c’est d’établir des liens entre des personnes qui partagent des valeurs communes ». Seul le contact de la discussion permet d'œuvrer « à l'extérieur et à l’intérieur du système », entre celles qui s’y opposent pour mieux le critiquer et celles qui tentent de le refonder.

Être en mouvement, toujours  

Gloria Steinem n’a jamais cessé d’être en mouvement. Sillonnant les Etats-Unis, elle a mené plusieurs combats de front, pour l’avortement, l’égalité des chances pour les femmes à l’université et dans le monde professionnel, contre le harcèlement sexuel. Elle a prononcé des conférences dans de nombreuses universités, et même un sermon dans une église catholique en 1978 (ce qui vaudra deux semaines plus tard un gros titre dans le New York Times : « Le pape interdit les sermons par des laïcs »). L’itinérance a été son mode de vie, la route a servi son combat : « Vivre sur la route est une manière de vivre au présent, car vous n’avez pas de routine, tout est en perpétuel mouvement, vous rencontrez sans cesse de nouvelles personnes, c’est une manière de vous amener vers les autres, de voir ce qu’ils sont vraiment. Cela vous force à être présent ». Son chemin est édifiant, son ouvrage la meilleure recommandation pour apprendre à concrétiser son militantisme.

Qu’aurait-elle souhaité faire différemment à la lumière de son parcours aujourd’hui ? « J’aurais agi plus rapidement, avec moins d’hésitations. Je savais pertinemment ce que je voulais faire, mais j’avais besoin d’une autorisation. Il y a une énorme pression qui s’exerce par le pouvoir dominant qui désincite à se joindre aux groupes en lutte, ce qui m’a fait perdre beaucoup de temps ». Aux militantes féministes d’aujourd’hui, elle recommande pourtant la même chose que ce qu’elle a accompli hier : « Faire de son mieux pour être authentique, pour mettre à profit ses talents ensemble, peu importe nos différences. Juste, faites-le ».

 

À lire : Ma vie sur la route, Gloria Steinem, préface de Christiane Taubira, traduit de l'anglais (États-Unis) par Karine Lalechère, Harper Collins, 352 p., 19 €.

couverture Gloria Steinem

Photo : Gloria Steinem © DR/éd. Harper Collins

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