Féminicide : du « drame domestique » au sujet de société

Féminicide : du « drame domestique » au sujet de société

101 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex-compagnon depuis le début de l'année en France. Ce chiffre est rappellé sans cesse alors que commence le « Grenelle sur les violences conjugales ». Cela fait déjà plusieurs années que la journaliste Titiou Lecoq, redonnait à ces femmes un nom et une histoire dans les colonnes de Libération. Elle revient dans ce texte sur « ces vies derrière les chiffres » et ce qui a changé dans le traitement médiatique des féminicides ces dernières années.

Par Titiou Lecoq

On attend bien sûr énormément du Grenelle sur les violences conjugales, et on ne dira jamais assez que les mesures devront s’accompagner d’un budget important. Mais on voit déjà un changement. Les violences contre les femmes sont devenues un sujet de société, c’est-à-dire un sujet dont l’ensemble de la société s’empare. Je me souviens que quand j’ai commencé à m’y intéresser, il y a trois ans, cela restait une question intime, un drame privé. En dehors des milieux militants et associatifs, on peinait à percevoir dans l’addition des femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint autre chose qu’une série de malheurs. Il s’agissait de drame domestique comme il y a des accidents ménagers. « Elle a été poignardée par son conjoint » était plus ou moins équivalent à « elle a glissé sur la serpillère ». 

Il faut dire que le sujet était entièrement empoisonné par un concept : l’amour. Il s’agissait d’histoires d’amour qui avaient mal tourné. Les articles évoquaient des disputes de couple, des drames conjugaux. Comme si l’on admettait en toute simplicité qu’un désaccord au sein d’un couple pouvait aboutir au meurtre de l’une par l’autre. 

Nous – c’est-à-dire nous tous et toutes en tant que société – faisions preuve d’une extrême bienveillance envers les tueurs. Ils avaient été poussés à bout, ils les aimaient trop, ils étaient eux-mêmes victimes de leur propre jalousie. Parce que oui, nous sommes une société qui considère que la première victime d’une jalousie pathologique, c’est l’homme jaloux. Et on n’était pas loin de les plaindre ces hommes, imaginez leur douleur pour qu’ils en arrivent à poignarder la mère de leurs enfants au petit-déjeuner. 

Les stéréotypes misogynes parasitaient également notre perception des choses. Les femmes étaient trop faibles, « elle aurait dû partir avant », ou alors trop fortes, « elle l’écrasait complètement ». Elles avaient toujours une part de responsabilité, sinon elles ne seraient pas mortes. Je pensais qu’il faudrait des années, des dizaines d’années, pour que ces pensées implicites soient évacuées. Et voilà qu’à l’occasion du Grenelle, la quasi-intégralité des médias utilise le terme de féminicide. J’en suis tombée de ma chaise de stupéfaction. Ce simple mot politise les faits, il dit que s’exerce dans notre société un rapport de domination des hommes sur les femmes et que cette domination peut aller jusqu’au droit de vie et de mort. Il dit qu’en France, on meurt parce qu’on est une femme. 

Depuis plusieurs années, Sophie Gourion tient un tumblr intitulé « Les mots tuent », sur lequel elle corrige les titres de la presse concernant les féminicides. Elle a elle-même signalé qu’elle l’alimentait de moins en moins pour une raison simple : le traitement journalistique du sujet s’améliore. 

C’est un changement que j’espère profond, un changement qui remotive pour améliorer la vie des femmes. Mais maintenant que notre présentation du réel a été modifiée, reste à transformer le réel lui-même.

 

Photo : © Zakaria ABDELKAFI / AFP

 

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