« On se lève et on se casse » : mais où ?

« On se lève et on se casse » : mais où ?

La tribune de Virginie Despentes, « On se lève et on se barre », fait polémique depuis près d'une semaine. Féministe de « la troisième vague », l'écrivaine associe les revendications des militantes contre les violences sexuelles à celles des grévistes des mouvements sociaux récents. Elle appelle les dominés à ne plus se contenter de lutter pour survivre dans le monde des puissants, mais à se frayer un chemin pour en sortir. Reste à savoir où se situe cet ailleurs.

Par Jeanne Burgart Goutal

« Lynchage public abominable », « bien-pensance nauséabonde », « parodie de tribunal », « terrorisme du politiquement correct »... voilà en vrac quelques-uns des jugements qu'on peut lire sur les réseaux sociaux après la sortie indignée d’Adèle Haenel lors de – hors de – la cérémonie des Césars, et la vague de soutien à son geste, dont la tribune de Virginie Despentes dans Libération. « Ces gens qui veulent remplacer la justice deviennent sordides ! » « Marre de ces harpies qui veulent faire la loi ! » « Le MacCarthysme féministe est un ordre moral imposé ! »

Dans le camp adverse, c'est un autre ordre qu'on fustige. L'« ordre hétéropatriarcal », celui des « puissants, des boss, des chefs, des gros bonnets », qui auraient saisi l'occasion des César pour « cracher au visage de toutes les victimes [1] » en remettant à Roman Polanski le prix de la meilleure réalisation et faire passer au peuple un message de fond : « Ta gueule, tu la fermes, ton consentement tu te le carres dans ton cul, et tu souris quand tu me croises parce que je suis puissant, parce que j’ai toute la thune, parce que c’est moi le boss. [2] »

Entre les deux tranchées, les paumés ou ceux qui font semblant de l’être. Ceux qui parlent de « grande famille », de « fête gâchée », ceux qui « n'aiment pas la condamnation », qui « suivraient leurs amis jusqu'à la guillotine [3] » et qui, en attendant, voudraient bien continuer à s'amuser, qu'on arrête de parler politique, et que tout rentre dans l'ordre... Mais lequel ?

Par-dessus leurs têtes dépitées, on se renvoie dos-à-dos les étiquettes et les insultes, parfois dans une trompeuse identité des termes : Qui est la vraie « victime » ? Quel est le vrai « scandale » ? De quel côté est la loi ? Qui est en train de substituer à la justice des considérations morales ? Qui fait clan : la « meute » ou la « caste » ? Dans quel camp se situe le « communautarisme » ?

Horizons politiques

Comment est-il possible d’en arriver à un tel point d’incompréhension que les mêmes mots, les mêmes phrases, s’appliquent à des situations contraires ? Derrière l'apparence d'une langue, y aurait-il en fait deux langues, porteuses de deux visions du monde, voire de deux mondes, qui coexistent aujourd'hui sans s'entendre, dans un dialogue de sourds, un semblant de débat fait essentiellement de quiproquos ?

Cela se pourrait. « Les questions de concepts sont des questions de pouvoir [4] », écrit la sociologue écoféministe Maria Mies. Et de fait, on sent bien que derrière cet événement, c’est autre chose qui se joue. Si les adversaires de Haenel et Despentes ne peuvent pas ou ne veulent pas les comprendre, c'est que leurs univers mentaux sont totalement différents. Notamment leurs horizons politiques. Tandis que ses détracteurs invoquent le consensus des jurés, Despentes écrit dans sa tribune : « Le message passe cinq sur cinq : cette notion de consentement, vous ne comptez pas la laisser passer. Où serait le fun d'appartenir au clan des puissants s'il fallait tenir compte du consentement des dominés ? » Du consensus au consentement, il n'y a que quelques lettres d'écart, et pourtant tout un monde ! Dans ce glissement, on entend souffler le vent des Indignés, de Nuit debout, d'Occupy, des 99 %. Et on comprend qu'aujourd'hui, on est arrivé à un point où les contrats sociaux classiques, qui se légitimaient par une apparence de consensus des diverses parties, craquent de toutes parts. Le respect extérieur des formes et des procédures ne suffit plus. Voter, sourire, céder, arrêter la lutte, accepter. Ce n'est plus assez pour prétendre vivre dans un Etat libre ; ce n'est plus assez pour croire avoir une sexualité libre. Que ce soit pour la vie intime ou la politique, c'est la démocratie elle-même, sur le plan privé comme public, qui se serait démasquée ce week-end, en avouant haut et fort n'être plus qu'une mascarade.

Le « monde de demain »

Mais cet aspect là n’est à son tour qu’une bataille dans une guerre plus vaste. La guerre entre ces deux visions du monde ou même ces deux mondes. Selon certains, on se trouverait déjà au moment de bascule d'un monde vers l'autre : « Bienvenue dans le futur ! » s'exclame Aïssa Maïga dans son discours de remise de prix. Cette cérémonie des Césars « indigne » serait alors le chant du cygne du « vieux monde finissant qui s’accroche à ses privilèges » et « ne comprend pas que son monde est fini [5] », et l'acte de naissance du « monde de demain ».

Qu'est-ce qu'un monde ? « Un ensemble de choses ou d'êtres formant un tout organisé », dit le Larousse. Et justement c'est cela, le coup de maître de la tribune de Despentes : révéler un « tout organisé » caché derrière d'apparents « hasards de calendrier ». La même logique de jouissance sadique des puissants, « ça vaut pour le viol, ça vaut pour les exactions de votre police, ça vaut pour les césars, ça vaut pour votre réforme des retraites » passée en force pile le même week-end par l'article 49-3 après trois mois de grèves. Dans une optique écoféministe, on pourrait ajouter : ça vaut pour l'Australie qui crame, ça vaut pour les espèces qu'on décime, ça vaut pour la terre qu'on bousille. Pas de coïncidence : tout cela serait lié, tout cela formerait souterrainement système. Le plaisir pris à la prédation et à la destruction serait le fondement même de notre modèle capitaliste patriarcal, qui serait inégalitaire, violent, écocide par essence et non par accident.

Ce souci d'articuler les luttes, quitte à faire des liens hasardeux (mais souvent heuristiques), est caractéristique de la « troisième vague du féminisme » que représente Despentes, et qui reste souvent mal comprise. A chaque fois que le féminisme a cherché à se muer en mouvement holistique, à se « redéfinir comme un mouvement destiné à abolir toutes les formes d’oppression [6] », la même scène s'est rejouée. En 1983 déjà, l'écoféministe Starhawk écrivait : « Les séparations confortables ne sont plus opérantes. [...] Car même si on nous a appris que les problèmes sont distincts, que le viol est distinct de la guerre nucléaire, que la lutte d’une femme pour l’égalité de salaire n’est reliée ni à celle de l’adolescent noir pour trouver un travail ni à celle contre l’exportation d’un réacteur nucléaire vers un site de failles sismiques près de volcans en activité aux Philippines, toutes ces réalités sont formées par la même conscience qui modèle nos relations de pouvoir [7]. »

Fronts multiples et stratifiés

Despentes s'inscrit dans cette vague : elle le dit clairement, le féminisme de 2020 n'est plus une guerre des sexes, une bonne vieille lutte entre « hommes » et « femmes », un clivage entre « corps de cis mecs » et « corps de cis meufs » ; la frontière passe entre dominant·es et dominé·es, et c'est une frontière complexe, avec des fronts multiples et stratifiés. C'est ce que dit aussi Toufik Ayadi, co-producteur des Misérables de Ladj Ly : « Beaucoup de combats pour la transparence, la parité, la diversité, le renouvellement des générations traversent le cinéma français en ce moment (…) ; ces combats sont les mêmes. » On est au-delà de la simple « convergence des luttes ».

Cela peut sembler exagéré, et on n’a pas négligé de le lui reprocher : « Despentes mélange tout », elle nagerait en pleine « confusion intellectuelle et gloubi-boulga conceptuel [8] », à coups de « simplisme et de raccourcis » dignes des pires théories du complot. « Est-il vision de la société plus manichéenne [9] ? » Et pour être honnête, je sens bien en effet que ce qui me plaît dans le texte de Despentes tient en partie à une séduction douteuse : non seulement la grosse claque stylistique, mais aussi le type exact de frisson de plaisir que procurent les théories conspirationnistes, celles qui te donnent d'un coup l'impression que tu as découvert un secret, pénétré le lien caché entre des faits isolés, qu'une image cohérente se dessine là où il n'y avait qu'un chaos inintelligible, et qu'en plus la clé qu'on t'a donnée ouvre un monde sulfureux.

Soit. Mais ceux-là mêmes qui reprochent à Despentes de tout confondre en viennent eux-mêmes à trahir le fond de leur pensée, qui ne sépare pas davantage les sujets. « La moralisation de l'art, cette inquisition insupportable, avec maintenant des connotations racistes etc., c'est en train de foutre notre civilisation en l'air [10] ! » « Cela cache un discours anti-occidental masqué [11]. » Très rapidement surgissent dans le débat ces spectres qui le hantent, et les vraies peurs s'expriment. Une émission titre : « Césars : les intersectionnels ont-ils gagné [12] ? » Derrière le « tribunal féministe paranoïaque », on aurait en fait assisté à un « pastiche de meeting intersectionnel [13] », une débauche de « bien-pensance différentialiste », une « volonté d’ébranler les fondements universalistes de notre société et d’instaurer une sorte de dictature des minorités [14] ». Un conspirationnisme contre l'autre ? Tout de suite, c'est la fin de l’Occident, la fin du monde civilisé, la fin de la liberté et des valeurs républicaines, « la chasse à l’homme blanc [15] », le début du néo-fascisme... En tout cas, certainement pas la fin de l’histoire !

Qu'y a-t-il à l'extérieur ?

Il y a quelques années, à Notre-Dame des Landes, un slogan m’avait pas mal interloquée : « Contre l’aéroport et son monde »... Mais est-ce qu’on peut vraiment séparer « son monde » (ou « leur monde », ou « votre monde »), et notre monde ?

Le monde : justement ce vendredi soir la salle Pleyel en était la métaphore. Dans la mise en scène soigneusement orchestrée des Césars, et aussi dans le texte de Despentes. Avec sa scène surélevée, ses gradins échelonnés, ses fauteuils de différentes catégories, ses coulisses, ses stars, ses jeux de pouvoir, ses employé·es invisibles, la salle symbolisait la société – si l'on étend l'analyse, elle symbolise le système-monde, le capitalisme globalisé à l'échelle de la planète entière, avec ses dominants et ses dominés, humains ou non-humains.

Alors, quand certains déplorent la venue d'Adèle Haenel comme une impolitesse inconséquente, on reste perplexe. « Si on estime qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans le fait que Polanski ait des nominations, alors on ne vient pas », mais si on vient « on ne part pas. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est la règle du jeu [16]. » Mais si on file la métaphore, on ne peut pas s'empêcher de saisir une terrible vérité : à moins d'avoir esquivé « l'inconvénient d'être né », on ne peut pas ne pas venir dans ce monde. Même si on le conspue, même si on le rejette, même si on emploie toute son énergie à le nier ou à y résister, on ne peut pas ne pas être là. On est tous embarqués. Despentes le rappelle : « On s'identifie forcément (…). On se reconnaît. On a envie de crever. Parce qu'à la fin de l'exercice, on sait qu'on est tous les employés de ce grand merdier. » Dans ce système-monde à la dérive dont on fait partie, on regarde tous le naufrage. On souffre plus ou moins, on participe plus ou moins. On est tous dans le même bateau – mais pas tous au même poste.

Alors « on se lève et on se casse ». D'accord, mais où ? Dans cet appel, j'entends un écho à la féministe radicale Mary Daly : « Je ne veux pas dire que les femmes ne doivent pas lutter pour survivre à l'intérieur ou plutôt sur les franges du patriarcat, mais je prétends que cette lutte serait dépourvue de sens si elle n'avait pour but de parvenir jusqu'à notre arrière-pays [17]. » Mais où est-il cet arrière-pays, cet ailleurs, ce dehors ? Qu'y a-t-il à l'extérieur ?

Adèle Haenel quitte la salle, descend l'escalier, passe devant le guichet en scandant « Vive la pédophilie », escortée de quelques alliées. Et après ? Que nous montreraient les images suivantes, qui n'existent pas ?

En 1972, Hannah Arendt écrivait ces mots, qui s'appliquent bien à notre ère, cet « anthropocène » ou « capitalocène » où l'activité industrielle a atteint une telle influence sur la biosphère qu'elle est devenue une force géologique majeure : « L'homme a perdu jusqu'à l'objectivité du monde naturel, (…) il a soudain découvert qu'il était toujours ''confronté à lui-même et à lui seul''. (…) La technologie issue de la science moderne, chaque progrès dans la science au cours des dernières décennies (…), tout cela rend chaque jour plus improbable que l'homme rencontre quelque chose dans le monde qui l'entoure qui n'ait pas été fabriqué par l'homme et ne soit, par conséquent, en dernière analyse, l'homme lui-même sous des masques différents [18]. » Alors, même si le cinéma hollywoodien nous fait miroiter d'autres planètes, où « se casser », s'il n'y a plus rien d'extérieur ?

 

Jeanne Burgart Goutal est philosophe. Elle est l'autrice Être écoféministe aux éditions L'Échappée. 

 


[1] Adèle Haenel

[2] Virginie Despentes

[3] Fanny Ardant

[4] Maria Mies, Patriarchy and Accumulation on a World Scale, Londres, Zed Books, 1986, p. 36

[5] Giulia Foïs

[6] Greta Gaard, «Ecofeminism Revisited », Feminist Formations, vol. 23, n° 2, 2011, p. 32

[7] Starhawk, Femmes, magie et politique, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2003, p. 29

[8] Eric Naulleau

[9] Morgane Tirel

[10] Périco Légasse

[11] Elisabeth Lévy

[12] Figaro Live

[13] Alex Devecchio

[14] Benjamin Sire

[15] Gilles William Goldnagel

[16] Lambert Wilson

[17] Mary Daly, Notes pour une ontologie du féminisme radical, Québec, L'Intégrale Éditrice, 1982, p. 8

[18] Hannah Arendt, La Crise de la culture, Paris, Folio, 1972, rééd. de 2018, p. 352

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