« Pour changer le cours de l’histoire, il est nécessaire de sortir de scène »

« Pour changer le cours de l’histoire, il est nécessaire de sortir de scène »

Après la sortie de salle d'Adèle Haenel lors de la remise du César du meilleur réalisateur à Roman Polanski et la tribune explosive de Virginie Despentes, Réjane Sénac analyse comment le geste de l'actrice de Portrait de la jeune fille en feu incarne une cassure émancipatrice et créatrice. À un monde qui trouve indécent la dénonciation de l'incontestablement injuste, il est temps de tourner le dos pour imaginer d'autres possibles.

Par Réjane Sénac

Fin 2019, le terme de « féminicide » est déclaré mot de l’année par le Petit Robert. Le 28 février 2020, le palmarès des César prime doublement le réalisateur Roman Polanski, condamné pour abus sexuel sur une mineure de 13 ans, et accusé d’avoir commis d’autres violences sexuelles alors qu’il fuit la justice américaine depuis 1978. S’agit-il d’un moment de « clair-obscur » tel que décrit par Antonio Gramsci où le vieux monde des dominations, après avoir perdu la bataille idéologique et culturelle, utilise ses dernières forces pour célébrer ses totems ? Ou s’agit-il d’un moment clairement obscur où la reconnaissance – consusbtantiellement indiscutable - du génie, du talent des « grands hommes (blancs) » fait encore et toujours écran à la discussion, à la dispute sur la légitimité de la reproduction des dominations ? Cette obscurité est monstrueuse non pas tant par la condescendance logique d’une minorité de gardiennes et gardiens de l’ordre inégalitaire, mais par la tiédeur lâche d’une majorité qui est pour l’égalité et contre les violences tant que cela n’implique pas de passer dans le camp, bien trop radical pour être fréquentable, de la dénonciation des inégalités et de la condamnation des violents. Après #MeToo, celles qui osent écorcher le mythe égalitaire et dénoncer la violence d’un système qui soumet et exclu sont dénigrées comme « trop » - victimaires, moralistes, liberticides, excessives - et « pas assez » - légères, cohérentes, complexes ou réflexives. La ruse consiste à personnaliser les débats pour les dépolitiser, à se gausser de l’incohérence des dénonciations pour innocenter les coupables pour vice de forme. Tous les coups sont permis pour préserver l’omerta sur l’essentiel, à savoir la légitimité non seulement des règles du jeu, mais du jeu lui-même. En quittant la cérémonie au moment de la nomination de Roman Polanski au César du meilleur réalisateur, l’actrice Adèle Haenel fait de la sortie du jeu une voie pour celles et ceux dont la voix, d’abord saluée comme courageuse, est réduite au silence comme un rappel à l’ordre envers celles et ceux qui seraient tenté.e.s d’espérer que la docilité n’est plus la règle. Du hashtag #Quittonslasalle initié par la philosophe Camille Froidevaux-Metterie à la tribune de Virginie Desptentes « Désormais on se lève et on se barre », la sentence est claire : dans un monde où les voix des dénonciatrices sont disqualifiées comme des indécences encombrantes de gamines n’ayant pas les moyens de gâcher la fête des grands, il est temps d’arrêter de jouer.

« Exit, Voice, Loyalty », ce triptyque emprunté à l’économiste Albert Hirschman, qui l’appliquait à l’analyse de la capacité des services publics à surmonter les crises, est une grille de lecture intéressante pour interroger l’alternative qui se dessine dans de ce dos tourné au vieux monde. Sortir, c’est tourner le dos à un monde de « malaises » où il n’est toléré que l’on règle ses comptes que tant que c’est « en famille » et avec humour. C’est tourner le dos à un monde qui trouve indécent la dénonciation de l’incontestablement injuste d’un cinéma excluant ou violent. C’est tourner le dos à un monde où l’égalité est un principe consensuel tant qu’il fait la fierté, voire la spécificité, du pays des droits de l’homme. C’est se déplacer d’une fausse consensualité vers un dissensus assumé. C’est prendre au sérieux la question des modalités pour agir et exister dans un système de dominations sans participer de sa reproduction. C’est assumer une lucidité qui ne s’enferme pas dans l’alternative optimisme versus pessimisme, mais qui comprend la sortie du jeu comme la condition pour prendre la seule voie réaliste afin de ne pas subir le sempiternel renversement des responsabilités et des culpabilités. La France du XXIe ressemble encore à une pièce de Marivaux où les valets sont nobles que le temps d’une farce. Cesser de participer à cette farce exige de sortir du jeu. La sortie est alors une voix/voie puissante qui, comme l’analyse Judith Butler, en exposant la contradiction par laquelle la prétention à l’universalité est à la fois posée et invalidée, produit une cassure émancipatrice et créatrice d’un autre réel. L’émancipation individuelle et collective consiste alors à se libérer des critères qui déterminent ce qui est reconnaissable et ce qui ne l’est, ce qui est dicible et entendable. Pour changer le cours de l’histoire, il est nécessaire de sortir de scène. A la fin de La Colonie de Marivaux, Timagène, un homme noble s’adresse aux femmes, nobles et du peuple, qui s’étaient unies pour se révolter contre le pouvoir des hommes. Avec l’assurance des dominants, il siffle la fin de l’alliance/convergence des luttes et rétablit l’ordre: « Je me réjouis de voir l’affaire terminée. Ne vous inquiétez point, Mesdames ; allez vous mettre à l’abri de la guerre, on aura soin de vos droits dans les usages qu’on va établir. » Quitter la pièce, c’est choisir sa voie en mettant comme condition au dialogue un pas de côté, une cassure de l’histoire des dominations. Sortir c’est alors donner une voix à l’utopie comme seul réalisme cohérent car juste.

 

Directrice de recherche CNRS au CEVIPOF, Réjane Sénac est l'autrice de L’égalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblables (Rue de l’échiquier, 2019).

 

Photo :  Céline Sciamma et Adèle Haenel quittent la Salle Pleyel lors de la cérémonie des César 2020, le 28 février 2020 © Francois Durand/Getty Images/AFP

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