Nous sommes toutes Marlène Schiappa

Nous sommes toutes Marlène Schiappa

Les insultes reçues par Marlène Schiappa sur les réseaux sociaux ne sont pas de même nature que celles reçues par ses collègues masculins. C'est en tant que femme qu’elle est invectivée, ramenée à un statut d'objet sexuel. À travers la secrétaire d’État en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes, dans ce « défouloir sexiste », ce sont toutes les femmes qui sont visées.

Par Marylin Maeso, professeur de philosophie et auteur des Conspirateurs du silence (éd. de l'Observatoire).

Depuis son arrivée au gouvernement, la secrétaire d’État en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa essuie régulièrement sur les réseaux sociaux quantité d’attaques personnelles, insultes et diffamations en tous genres, mais surtout d’un genre bien particulier dont elle a fourni l’illustration il y a quelques jours, en postant sur Twitter un florilège de haine misogyne décomplexée. « Pute à Juifs », « putain de Elysée », « chienne à Macron », « grosse salope », sans oublier la traditionnelle photo truquée la montrant assise, culotte apparente. Si elle a reçu de très nombreux soutiens, son tweet a également suscité des réactions qui sont symptomatiques du sort réservé aux femmes sur internet et qui obéissent à deux logiques entremêlées. La première est ce qu’on appelle le victim blaming, et consiste à faire porter sur quelqu’un la responsabilité des attaques qu’il subit. Ayant relayé le message de Marlène Schiappa en lui apportant mon soutien, j’ai ainsi reçu pléthore de messages m’objectant que, quand même, puisque Marlène Schiappa avait dit X et fait Y, il ne fallait pas s’étonner qu’elle s’attire autant d’hostilité. La seconde relève de l’euphémisation, et consiste à nier la nature spécifique des invectives et des photomontages reçus par la secrétaire d'État, en décrétant que tous les politiques en font l’objet et que c’est le prix à payer quand on est une personne publique. Dans un cas comme dans l’autre, l’objectif est le même : détourner les yeux, dissoudre le sexisme flagrant de ces messages dans la simple critique des propos tenus et de la politique menée, les expliquer (voire les justifier) par l’exaspération légitime, en évitant soigneusement de s’interroger sur les raisons qui font que ces attaques sont d’une espèce bien particulière, dont on préfère taire le nom afin de ne pas avoir à contempler la laideur de ce qu’on cautionne réellement.

Ce que ces objecteurs refusent de voir, c’est qu’il y a une différence de nature, et non simplement de degré, entre les injures, les menaces que reçoit Marlène Schiappa, et celles dont font l’objet ses homologues masculins. La même qui sépare les attaques contre le président de la république de celles qu’on réserve à Brigitte Macron. Qu’il s’agisse de la manifestante qui a demandé à voir « Brigitte à poil sur un tas de palettes », ou de ceux qui rabaissent Marlène Schiappa au rang de « pute » soumise à son employeur, il ne s’agit pas d’une simple critique, mais de la négation pure et simple de l’humanité de la personne visée. Ceux qui insultent Marlène Schiappa de cette façon ne sont pas les détracteurs qu’ils prétendent être, mais des misogynes estimant qu’une femme est juste bonne à servir d’objet sexuel, qu’elle n’a pas voix au chapitre, et que, de ce fait, si elle émet des propos que l’on juge absurdes ou condamnables, l’attitude qui s’impose n’est pas de railler ou de déconstruire ce qu’elle dit, mais de lui rappeler qu’elle est une femme, c’est-à-dire un simple corps à la disposition des hommes.

Qu’on ne s’y trompe pas. Le sort réservé à la secrétaire d’État est certes frappant par l’ampleur quantitative des messages de haine qui s’accumulent quotidiennement contre elle, mais il n’est pas pour autant exceptionnel – il est la règle. Il est commun. Car c’est en tant que femme qu’elle est invectivée, ici, et ce sont, à travers elle, toutes les femmes qui sont visées. Quand Marlène Schiappa est menacée de viol, je pense à toutes celles – Nadia Daam, Rokhaya Diallo, Eugénie Bastié, Caroline de Haas, et tant d’autres dont on ne parle pas – qui l’ont été avant elle et qui le seront encore. Quand Marlène Schiappa est rabaissée au rang de chose inféodée au plaisir sexuel de son supérieur, je songe à la manière dont, à chaque fois que je développe un argumentaire pour justifier ma prise de position sur Twitter, je reçois quantité de messages visant à me réduire au statut de groupie écervelée incapable de réfléchir par elle-même et asservie à un homme qu’elle ne peut qu’admirer avec son petit cœur, et non approuver sur un plan intellectuel. Et j’égraine les noms de toutes celles qui sont traitées de la même façon, y compris par des personnes qui sont persuadées d’être de parfaites féministes. C’est pourquoi j’aimerais dire à celles et ceux qui, face aux injures, aux menaces, et aux photomontages dégradants épinglés par la secrétaire d’État, n’ont rien trouvé de mieux à faire que d’énumérer l’ensemble des choses qu’ils lui reprochent et de s’en prendre à ceux qui l’ont soutenue, que laisser la misogynie s’étaler impunément au prétexte qu’ils n’apprécient guère celle qui en fait l’objet, c’est légitimer des comportements qui touchent toutes les femmes, et dont celles qui laissent faire aujourd’hui seront victimes demain. Aucun désaccord idéologique, aussi irréconciliable soit-il, ne devrait nous aveugler face à cette évidence élémentaire : quand Marlène Schiappa sert de déversoir au sexisme ambiant, nous sommes toutes Marlène Schiappa.

 

Photo : Marlène Schiappa © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP

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