Maïa Mazaurette : Profiter du confinement pour « réapprécier la valeur de la sexualité alors qu'elle n'est pas ou peu accessible »

Maïa Mazaurette : Profiter du confinement pour « réapprécier la valeur de la sexualité alors qu'elle n'est pas ou peu accessible »

Dans ses deux derniers livres, la romancière et essayiste spécialiste des questions de sexualité Maïa Mazaurette analyse nos représentations du corps et des rapports intimes. Séduction, consentement, « normalité » et injonctions, la « sexperte » du journal Le Monde promeut une sexualité joyeuse. Mais quid de cette dernière pendant cette période de confinement ? Comment en profiter pour se cultiver en la matière, quand cela est possible ? 

Le confinement est-il une bonne ou mauvaise nouvelle pour la sexualité ?

Maïa Mazaurette : Certaines personnes sont confinées dans 200m² avec piscine et d’autres bloquées dans de petits appartements, les situations et donc les sexualités sont différentes. Pour certains, c’est l’occasion de faire une retraite sexuelle, d’autres sont confrontés à des conjoints violents. On observe une augmentation du cyberharcèlement, du revenge porn, de la consommation de pornographie, des violences conjugales et familiales. Tout ne se passe pas bien. J’ai interrogé mes lecteurs. La plupart d’entre eux disent que côté libido, rien ne change. Une minorité de 15 % note une augmentation et 35 % d’entre eux, au contraire, n’ont aucune envie.

Certains d’entre nous disposent de temps, peut-on se cultiver en matière de sexualité, et si oui, comment ?

M. M. : Pour les personnes qui font partie des privilégiés et peuvent, pendant cette période, approfondir leur culture sexuelle, pourquoi ne pas commencer par les podcasts ? Confiné(e)s, on a parfois du mal à lire et le podcast permet de faire autre chose en même temps. Il existe en France, une offre importante : des podcasts féministes (« Les couilles sur la table », « Un podcast à soi » etc.) mais aussi les podcasts érotiques.  « Voxxx » et « Coxxx » sont des créations contemporaines bien faites. « Le Verrou » et « ctrl-X » sont des lectures des textes érotiques classiques afin de redécouvrir des écrits d’Apollinaire, Sade et Laclos. « Earousal » permet de faire du porno audio collaboratif, ça vient de sortir. Le site « Climax » vient aussi de ressortir sa première saison, dédiée au plaisir féminin : ce sont des tutoriels vidéo pour apprendre à toucher un clitoris. Ensuite, on peut jeter un œil sur Instagram aux comptes qui cartonnent (« Le jouissance club », « Je m'en bats le clito », etc.) qui permettent de donner quelques idées.

Et puis, bien sûr, on peut faire un rattrapage des essais qui sont sortis ces derniers mois : Seins, en quête d’une libération de Camille Froidevaux-Metterie, par exemple, est sorti juste avant la pandémie. Elle met à jour un angle mort. J’ai beaucoup aimé aussi La politique du clitoris de Delphine Galderey, de haut niveau mais facile à lire. Peggy Sastre vient de sortir La haine orpheline sur les racines psycho-évolutionnaires dans certains conflits quotidiens, entre hommes et femmes, entre femmes et entre générations ou sur Twitter. (On ajoutera le livre Jouir. En quête de l'orgasme féminin de Sara Barmak préfacé par Maia Mazaurette. Une enquête fouillée et passionnante sur l'orgasme féminin. NDLR) Et puis, bien sûr, Un appartement sur Uranus de Paul B. Preciado, qui est une grosse claque comme à chaque fois. J’ai adoré le livre d'Olivia Gazalé – qui vient de sortir en poche – Le mythe de la virilité. Enfin, plus récemment et pour le côté technique, Mon sexe et moi de Marc Galiano et Rica Etienne, afin de comprendre et réparer son pénis.  

Certains sont obligés d’attendre et de vivre une abstinence. Quels bénéfices pour eux comme pour les utilisateurs d’applications de rencontres qui ne peuvent plus transformer les « matchs » sur internet en rencontres ?

M. M. : Le bénéfice est de pouvoir se recharger sexuellement, de réapprécier la valeur de la sexualité alors qu'elle n'est pas ou peu accessible. Il est bon de retrouver les bénéfices de l’attente, la frustration, avoir le temps de cristalliser la relation avant la rencontre plutôt que d’être dans la consommation immédiate du corps des autres. Il est possible aussi de réinvestir la technologie, le cybersexe. Ce sont des possibilités sous-exploitées : les sextoys qui se connectent à distance, le sexe par webcam, la pornographie en réalité virtuelle ou encore la possibilité de développer des relations avec des personnes qui ne sont pas des êtres humains. J’étais sceptique jusqu’à ce que je commence à m’intéresser à tout ce qui est robot et sexualité. Cela peut servir de « patch » en attendant de revenir IRL (« in real life ») ou l'occasion de découvrir un univers qui est en train d’émerger avec des objets qui réagissent ou pas.

Est-ce que le confinement va accélérer « la décroissance sexuelle » dont vous parlez dans vos livres ? Quel est l'effet de cette explosion de la pornographie ?

M. M. : Plutôt que de se rabattre sur la pornographie qui est un peu la « comfort food » du fantasme, ce serait vraiment bien si les hommes – qui en sont les consommateurs majoritaires – profitaient du confinement pour casser cette habitude. À force de consommer les mêmes images, se créent des connexions neuronales qui entrainent des automatismes et donc des fantasmes déclencheurs (c’est-à-dire des images qui vont déclencher l‘orgasme). Il faudrait pouvoir « rééduquer », réactualiser son cerveau pour apprendre à jouir sur d’autres images et même sur autre chose que des images sinon tout passe par la pulsion scopique ce qui est un rétrécissement de l’imaginaire. Il faudrait en profiter pour réapprendre à fantasmer par soi-même, sans support visuel, passer par la littérature… Car même si la pornographie n'est pas nécessairement mauvaise en soi, en consommer deux fois par semaine, pendant quinze minutes, pendant des années, crée des automatismes dans le cerveau. Le confinement peut être une excellente occasion de casser cette habitude-là.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Le Sexe selon Maia. Au delà des idées reçues, Maïa Mazaurette, éd .de la Martinière 224 p., 22,90 €

Sortir du trou. Lever la tête, Maïa Mazaurette, éd. de la Martinière, 300 p., 18,90 €

 

Photo : Maïa Mazaurette © Pinailla

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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