#CuéntaLo : le mouvement féministe né en solidarité avec la victime de « la Meute »

#CuéntaLo : le mouvement féministe né en solidarité avec la victime de « la Meute »

L'ampleur des manifestations féministes espagnoles est sans précédent en Europe. Virginia P. Alonso, co-rédactrice en chef du quotidien numérique Público et l'une des journalistes à l'origine du mouvement #CuéntaLo, explique comment les médias espagnols parviennent à sensibiliser l'opinion publique au problème des violences de genre.

Il faut prendre exemple de l'Espagne : c'est ce que demandent les associations luttant contre les violences sexistes, déçues par le manque de moyens associés au Grenelle contre les violences conjugales. En 2017, le gouvernement espagnol a ratifié un pacte d'État contre les violences de genre, promettant d'y consacrer 200 millions d'euros par an durant les cinq prochaines années, ce à quoi – sous la vigilance d'associations féministes – il s'est en effet tenu. En comparaison, le Haut Conseil à l’Égalité (HCE) a estimé que le budget actuel consacré aux violences conjugales dans notre pays s'élevait à 79 millions d’euros. Alors que la société civile française adopte peu à peu le terme « féminicide », l'Espagne l'a inscrit dans son Code pénal dès 2004. Ce qui ne permet pas de dire que la société espagnole a trouvé la solution miracle contre les violences sexistes, comme l'a montré l’affaire de « la Meute » (« La Manada »), qui a défrayé la chronique l’année dernière en Espagne, et suscité des mouvements de défense des droits des femmes de grande ampleur. En juillet 2016, lors des fêtes de la San Fermin, à Pampelune, plusieurs hommes âgés de 27 à 29 ans ont violé à tour de rôle une jeune fille de 18 ans. En plus de préméditer leurs actes dans des messages sur un groupe de discussion WhatsApp intitulé « la Meute », ils ont aussi filmé la scène qu’ils ont envoyée accompagnée du commentaire « en train d’en baiser une à cinq ». Ils ont été interpellés dès le lendemain des faits. Par la suite, le procès qui a été intenté à leur encontre a été surmédiatisé en Espagne.

La première décision rendue par le tribunal de Pampelune en avril 2018 avait provoqué la colère de l’opinion publique espagnole : alors que le parquet réclamait 22 ans et dix mois de réclusion criminelle pour chacun des membres de « la Meute » et 100 000€ d’indemnisation, les juges ont annoncé une peine retenue de neuf ans de prison, l'interdiction de contacter ou d’approcher la victime à moins de 500m pendant 15 ans et une indemnisation de 50 000€. En cause également dans le traitement juridique, les pièces acceptées au dossier, notamment des photos issues de l’enquête d’un détective privé produites quelques semaines après les faits, les avocats ajoutant qu’on ne la voyait pas dire « non » sur la vidéo produite par les coupables et qu’elle pouvait donc être consentante. En revanche, le tribunal n’avait pas retenu les messages qu’avait révélés les avocats de l’accusation, échangés deux semaines avant les fêtes de Pampelune, dans lesquels les prévenus prévoyaient d’emmener de la drogue et des sédatifs « pour le viol ». Ces polémiques successives puis la décision finale du tribunal de Pampelune ont déclenché des réactions extrêmement vives au sein des associations féministes et de la société civile. Dans son dernier jugement, la Cour suprême espagnole a finalement requalifié les faits et rallongé la condamnation des membres de « la Meute ».

Virginia P. Alonso, journaliste et militante féministe, a participé à ce mouvement d’indignation avec un texte, publié le 26 avril 2018, jour du rendu de la décision du tribunal de Pampelune, dans Público, un quotidien numérique dont elle est co-rédactrice en chef. Intitulé « La no violación », elle y fait le récit de sa propre expérience d’agression sexuelle alors qu’elle était adolescente, et appelle à une union de toutes les femmes pour combattre ce phénomène. Virginia P. Alonso revient sur le mouvement soulevé par l'affaire de « la Manada » et les mobilisations féministes en Espagne. 

***

En tant que journaliste, vous auriez pu choisir de parler des violences contre les femmes d’un point de vue extérieur, détaché. Pourquoi avez-vous choisi de partager une expérience personnelle en publiant « La no violación » ?

Virginia P. Alonso : J’ai écrit ce texte en une dizaine de minutes lorsque j'ai eu connaissance du premier verdict du procès de « la Meute », et que les juges ont déclaré qu’il ne s’agissait pas d’un viol mais d’un abus sexuel. En tant que journaliste, en tant que personne qui a une voix qui porte, j’ai pensé qu’il était important que je raconte ma propre histoire. J’ai imaginé la solitude de cette fille en apprenant ce verdict et j’ai voulu lui apporter mon soutien. Si ce que j’ai vécu, et qui dans mon cas était un abus et non un viol, pouvait m’avoir fait souffrir à ce point, je ne pouvais pas imaginer la douleur qu’elle-même devait ressentir.

Le point majeur soulevé durant ce procès, c’était donc la distinction entre la définition d’abus sexuel et celle du viol ?

V. P. A. : Absolument, et cela reste un enjeu majeur. Selon certains, s’il n’est pas nécessaire d’user de « violence », alors ce n’est pas un viol, mais un abus. C’est ce que les accusés ont dit durant le procès, que la fille ne s’était pas opposée, qu’elle ne s’était pas battue, donc elle devait en avoir envie. Cela a provoqué un immense mouvement en Espagne, avec des manifestations dans la rue. Les manifestants voulaient faire valoir que ce n’est pas parce qu’une victime n’est pas en capacité de crier qu’elle aime ça.

Comment ce procès en particulier a-t-il pris une telle ampleur dans le débat public espagnol ?

V. P. A. : Sur le plan médiatique, une autre journaliste, Cristina Fallarás, a partagé mon texte avec le hashtag #CuéntaLo, ce qui signifie « raconte-le ». Des centaines de milliers de femmes s’en sont emparé et ont commencé à partager leurs propres expériences de violences sexistes, en Espagne mais aussi en Amérique Latine. C’était une sorte de #MeToo espagnol. Certaines femmes partageaient leur histoire pour la première fois, d’autres ont parlé au nom d’une mère, d’une fille, d’une sœur, d’une cousine… victime d’un féminicide. Mais le débat autour du viol et des abus sexuels existait bien avant mon texte et ce hashtag. Un mouvement était déjà là, prêt à émerger. #CuéntaLo a permis a des femmes de retrouver leur voix et une manière nouvelle de parler de ces abus que nous sommes très nombreuses à avoir subi, sous de nombreuses formes. Soudainement, nous avons trouvé les mots pour raconter nos histoires, en solidarité avec la victime de « la Meute ».

En Espagne, les manifestations contre les violences sexistes sont impressionnantes par rapport aux mobilisations françaises. Selon vous, quels moyens ont été les plus efficaces pour sensibiliser les gens à ce type de cause féministe ?

V. P. A. : Je pense que le moment clé a eu lieu en 2018, lors de la grève féministe du 8 mars. Des femmes journalistes se sont réunies et ont décidé de bénéficier du champ médiatique dans lequel elles évoluaient pour dénoncer les injustices dont sont victimes les femmes, sachant que toutes ne pouvaient faire entendre cette voix, et de participer à la marche. Nous étions un groupe de journalistes issues de différents médias, et nous avons décidé de lutter ensemble et de faire grève. Grâce à mon statut de co-rédactrice en chef à Público, j’ai pu parler de cette initiative. Lorsque des amis m’ont demandé si j’étais prête à me lancer avec le journal dans cette bataille, nous avons décidé de créer un groupe Telegram, où nous nous sommes rapidement retrouvées à 1500 à faire des propositions et à échanger. C’était un peu désorganisé, mais beau et enthousiaste. Beaucoup de femmes journalistes ont rejoint cette initiative.

Nous avons également rédigé un manifeste, signé par 8000 personnes, relayé dans les journaux, les émissions de télévision et de radio, ce qui lui a permis d’avoir un certain écho. Nous l’avons écrit pour réclamer l’égalité entre les femmes et les hommes à tous les niveaux. Nous venions de réaliser le nombre impressionnant de femmes tuées par leurs conjoints. Nous avions accès à un certain nombre d’informations sur le sujet, ce qui nous a permis de le dénoncer haut et fort. Par ailleurs, à notre niveau, nous étions fatiguées des différences de traitement entre les femmes et les hommes, ce qui ne nous arrive pas qu’en tant que journalistes. C’est en cela que le contenu de notre manifeste pouvait toucher toutes les femmes.

Pensez-vous que les médias espagnols décrivent et dénoncent suffisamment les féminicides ?

V. P. A. : Je pense que le sujet a réussi à devenir un enjeu, ce qui est indéniablement mieux qu’il y a quelques années, mais les médias ne sont pas encore assez précis lorsqu’ils mentionnent des faits divers qui se définissent sans aucun doute comme des féminicides. En Espagne, quand une femme est tuée par son compagnon, vous lirez dans les gros titres qu’« une femme a été retrouvée morte… », et non qu’« un homme a tué une femme ». Non, une femme ne s’est pas retrouvée subitement morte, elle a été assassinée par un homme. Sur les réseaux sociaux, beaucoup d’observations sont faites pour critiquer ce traitement médiatique. Ce qui fait que petit à petit, les mentalités évoluent.

Pensez-vous que l’implication médiatique à laquelle vous avez vous-même œuvré a pu jouer sur la manière dont ont été qualifiés les actes de « la Meute » ?

V. P. A. : Je pense que le mouvement des femmes en général, et non pas seulement celui des journalistes, même s’il en a été à l’origine, a effectué une pression sur la qualification de viol en réunion. Il y a eu après le procès de « la Meute » un grand nombre de jugements injustes et même plus injustes que ce dernier, mais qui n’ont pas eu son écho. Mais le fait que les femmes se mobilisent dans la rue à ce moment-là a réussi à provoquer un débat public.

Quelle est la suite de ce combat ? Y en a-t-il d’autres que vous comptez poursuivre ?

V. P. A. : Je ne pense pas qu’il y ait de prochain combat. Nous sommes au cœur d’une bataille relative aux droits fondamentaux, qui doivent être les mêmes selon que l’on naisse femme ou homme. Le premier acte concerne les femmes assassinées parce qu’elles sont femmes. Cela montre un grave dysfonctionnement dans notre système, si les femmes ne peuvent pas dénoncer les mauvais traitements qu’elles subissent à la police, ou si elles le font mais qu’elles se font quand même assassiner par la suite. Nous nous battons d’abord pour cela. Mais le combat sera toujours le même, celui de l’égalité à tous les niveaux.

Propos recueillis et traduits par Eugénie Bourlet et Sandrine Samii.

 

Photo : Manifestation contre la la mise en liberté sous caution des membres de « la Meute », le 22 juin 2018. © Juan Carlos Lucas/NurPhoto/Via AFP

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

Offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

DÉCEMBRE :

► Entretien avec David Djaïz, auteur de Slow Démocratie (Allary) : complément de la brève « La place de la nation »

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon