Des seins émancipés : Camille Froidevaux-Metterie à la pointe du féminisme

Des seins émancipés : Camille Froidevaux-Metterie à la pointe du féminisme

À l’heure d’une redécouverte triomphante du clitoris et d'une fin de la stigmatisation des règles, le corps féminin se réfléchit et se discute comme jamais. Autrice de La Révolution du féminin (Gallimard), la philosophe féministe Camille Froidevaux-Metterie suit avec attention les questionnements de ce qu’elle a nommé le « tournant génital du féminisme ». Poursuivant son travail, elle propose une réflexion originale sur la poitrine, « organe phénoménologique par excellence ». Avec Seins. En quête d’une libération (Anamosa) elle restitue une enquête charnelle et originale, mêlant analyse, récits personnels et 80 portraits de seins.

Par Apolline Bazin

« Avoir des seins, c’est se retrouver d’emblée projetée dans l’objectivation, c’est devenir un objet avant même d’être un sujet. »  résume Camille Froidevaux-Metterie. Soixante-dix ans après Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, on ne naît toujours pas femme, et les seins sont, plus que toute autre partie du corps le marqueur de l’expérience sexuée du féminin. Parmi les pages les plus troublantes, celles du premier chapitre analysent l’expérience de la puberté, que Camille Froidevaux-Metterie définit comme un moment de transformation existentielle, au sens où il redéfinit bien le rapport à soi, aux autres et au monde. 

À l’origine de la féminité, il y aurait une dépossession car la Nature nous impose une mutation physique non choisie. Très tôt, la chair indique une destinée sexuelle qui sera commentée comme toute intimité ensuite, là où les garçons rentrent dans la condition sexuelle sans bruit note la philosophe. La puberté, avec l’apparition des seins, est une expérience fondatrice du féminin, marquée par l’idéal contraignant de la beauté. Ce premier chapitre propose une analyse riche d’une période complexe où on apprend qu’être soi n’est jamais assez pour être une femme. Camille Froidevaux-Metterie y cite les travaux de Sandra Lee Bartky qui font de la honte un sentiment « gender-related ».

Intimes et publics, les seins ne sont appréciables que par le regard d’autrui. C’est ce qu’analyse le deuxième chapitre « Pour en finir avec la beauté des seins ». L’autrice écrit sans détour qu’exposer la diversité des formes de seins a largement motivé sa démarche. Elle fait ainsi écho aux quelques revendications féministes contemporaines en la matière, comme le mot-dièse #saggyboobs, qui rend grâce aux seins tombants. 

Pour la philosophe, les seins résument l’ambivalence de la condition féminine moderne, mix paradoxal d’aliénation et de libération. Le chapitre consacré au plaisir des seins, zones érogènes sous-sollicitées dans les relations hétérosexuelles, raconte notre incapacité à penser le corps féminin en soi et pour soi. Il n’est pas vain de rappeler (encore) que les seins n’ont jamais vraiment appartenu aux femmes, tant ils sont chargés de symbolique en Occident (le sein est érotique, nourricier, politique…) comme le montre Marilyn Yalom dans son ouvrage Le sein : une histoire (Galaade). Avec son travail empirique d’enquête, la philosophe prend la continuité contemporaine du travail de l’historienne américaine. Les témoignages racontent la complexité d’assumer des choix pour cette partie du corps si investie. Les récits détaillent les difficultés éprouvées, lorsqu’elles choisissent de ne pas allaiter par exemple, ou face au corps médical. Pour autant, la philosophe ne fait une simple apologie de la diversité des vécus, et réussit à articuler un idéal d’émancipation universel à partir de la phénoménologie des expériences de chacune. Sans nier la dimension physique de l’expérience féminine, elle souligne la dimension existentielle des transformations de soi, et sans prétendre non plus à l’exhaustivité dans les témoignages présentés, elle fait une place nécessaire à l’expérience de la transidentité. Par là, Camille Froidevaux-Metterie met la matérialité du féminin au centre de son analyse, la réfléchit et pose les bases d’une matérialité fluide et renouvelée.

Le ton joyeusement revendicateur de la philosophe en agacera peut-être certains ou certaines, mais comment parler d’intime sans y mettre de soi ? En explorant une facette inédite de la condition féminine et en reprenant les mots de la philosophe Iris Marion Young, « still our bodies are our selves », Camille Froidevaux-Metterie pose un nouveau jalon pour l’émancipation des corps féminins. 

 

Couverture du livre

À lire : Seins. En quête d’une libération, Camille Froidevaux-Metterie, éd. Anamosa, 224 p., 20 €. En librairie le 5 mars 2020, tout comme l'édition Folio de La Révolution du féminin.

 

Photo : © Anamosa © Camille Froidevaux-Metterie

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