Revendications du corps, de l'Allemagne de l'Est à la Movida

Revendications du corps, de l'Allemagne de l'Est à la Movida

Aux Rencontres photographiques d'Arles 2019, deux expositions, « Corps impatients - photographie est-allemande 1980-1989 » et « La Movida, chronique d’une agitation, 1978-1988 », explorent la jeunesse des années 80. Dans des contextes politiques très différents – répression du régime soviétique, bouleversement des libertés après la mort de Franco en Espagne –, les images dessinent des chemins parallèles : avec les autres, se réapproprier son corps, pour mieux se trouver soi-même.

Par Eugénie Bourlet.

« C’étaient des images de quelque chose qui semblait se dissoudre dans le tourbillon du temps. Ne se laissait pas retenir. Peut-être était-ce l’époque et le long ennui », raconte Tina Bara en voix-off de la projection des 400 clichés qu’elle a réalisés dans l’Allemagne de l’Est des années 80. Présenté dans le cadre de l’exposition « Corps impatients – photographie est-allemande 1980-1989 » aux Rencontres photographiques d’Arles 2019, son film documentaire s’intitule « Lange Weile », « un long moment d’ennui ». Quelques années avant la chute du Mur, la jeunesse de la RDA étouffe sous un régime qui n’en finit plus de se raidir contre la liberté d’agir et de s’exprimer. En 1976, le poète et compositeur Wolf Biermann (beau-père de la chanteuse Nina Hagen) est expulsé de la RDA. À la fin des années 70, le mouvement punk essaime en Occident, fermement condamné par le régime soviétique. La photographie se trouve être le meilleur médium pour se réapproprier le présent, enfermé dans des lois répressives contestées par la jeunesse de l’époque.

En Espagne à la même période, l’effervescence culturelle est totale. « La Movida, chronique d’une agitation, 1978-1988 », également présentée aux Rencontres photographiques d'Arles cette année, oppose au bouillonnement intérieur de la jeunesse allemande, l’exultation des jeunes madrilènes fêtant leur liberté nouvelle après la mort de Franco. Photographes, cinéastes, poètes, musiciens, designers… Artistes de tous bords se distinguent et se regroupent au cours d’années définies depuis comme celles de La Nueva Ola, avant que la Movida ne devienne davantage commerciale et narcissique puis décline après 1986. Aborder les deux expositions conjointement montre que, dans des contextes politiques tout à fait différents, voire opposés, les jeunes signent une même quête existentielle par la communauté des corps.

Mélancolie contre extravagance

En 1979, Christa Wolf, autrice la plus célèbre de RDA, publie No place on earth, dans lequel elle entremêle les destins tragiques de Karoline von Günderrode et Heinrich von Kleist, suicidés romantiques qui disent adieu à un temps auquel ils ne correspondent pas. Ce romantisme teinte la jeunesse présentée dans les photos d’Ute Malher. Des scènes quotidiennes, en famille, entre amis, lors d'un déjeuner sur la pelouse ou en terrasse de café laissent transparaître la morosité dans des yeux fuyant hors du cadre, perdus dans leurs pensées. Parmi les œuvres des 16 photographes regroupés dans l’exposition « Corps impatients » sur la photographie est-allemande, on observe donc du désœuvrement et de la mélancolie, mais aussi des sujets qui brisent leurs chaînes, à l’image de ce couple faisant l’amour dans Berlin-Est sous un « manteau » de plâtre, immortalisé par Gundula Schulze Eldowy. Dans Les libertés intérieures, ouvrage tiré de l’exposition enrichi de textes des artistes, celle-ci commente : « Il est rare qu’une image touche comme celle-ci le nerf d’une époque ; elle symbolise la raideur qui régnait alors sur la vie ».

Et les rebellions adviennent : malgré la répression de la Stasi, les punks de Berlin sortent dans la ville ; des lieux de fête clandestins apparaissent. Dans Too Much Future (Allia, 2010), le chanteur Henryk Gericke raconte que « l’ivresse des premières semaines et des premiers mois du punk a sans doute été partout la même, au-delà des systèmes politiques. Que l’on soit à Londres, l’épicentre du mouvement, ou à Berlin-Est, s’aventurer pour la première fois dans les rues, bardés de chaînes, affublés d’une non-coiffure et de fringues lacérées a sans doute engendré la même vibration ». Les photographes documentent ce monde de la nuit dont ils sont partie prenante. Barbara Metselaar Berthold, qui participe aux « fêtes Néon » ou « Tropiques », les décrit de cette manière : « Le sarcasme en lieu et place du changement. L’impuissance collective accommodée par le récit ». Christiane Eisler suit les punks de Leipzig et de Berlin.

Christiane Eisler, Mita et Jana, punkettes berlinoises à Leipzig, 1983.
Christiane Eisler, Mita et Jana, punkettes berlinoises à Leipzig, 1983. Avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Il est un endroit méridional où le punk investit les lieux, s’inscrivant dans le courant de la Movida. Si elle se cantonne à ce courant musical jusqu’à la fin des années 70, la mort de Franco signe en Espagne et plus particulièrement à Madrid l’explosion des libertés d’expression artistiques. « La Movida, chronique d’une agitation, 1978-1988 » rend compte de ce « règne de la jeunesse », comme le titre le mensuel américain Rolling Stone en 1985. Les photos d’Ouka Leele, photographe emblématique de cette période, y mettent en avant des individus joyeux avec des couleurs pop, à l’opposé des scènes en noir et blanc solennelles que l’on peut observer chez certains des photographes est-allemands.

Le parallèle entre les jeunesses madrilènes et d’Allemagne de l’Est se trouve davantage dans l’essor des revues, clandestines ou régulières. L’érotisme néo-gothique propre aux clichés qui les accompagnent éclate dans des mises en scène chargées, pleines d’accessoires (plumes, cuir, perles, dentelle…) et de maquillage, que l’on retrouve dans les photos de Sven Marquardt (physionomiste de l’Ostgut puis du mythique Berghain après la réunification) et de Sibylle Bergemann à Berlin, publiées dans la revue de mode Sibylle. La Luna de Madrid et Madrid me mata (fondée par Oscar Mariné, artiste célèbre à l'origine de l’affiche de Tout sur ma mère, d’Almodovar), immortalisent aussi l’exubérance et la transgression côté ibérique. Dans son studio, Pablo Perez-Minguez fait le portrait de nombreuses personnalités de la Movida, à l’instar de Pedro Almodovar (qui viendra y tourner Le labyrinthe des passions) ou de son acolyte Fabio McNamara, avec qui il forme un duo rock devenu mythique. Ce dernier est aussi un présentateur excentrique pour Alaska y los Pegamoides – groupe culte de l'époque à l’origine du tube LGBT « A quien le importa ». Chacun pose en drag-queen sur les clichés : le premier en nuisette et peignoir matelassé, l’autre perché sur des escarpins, legging noir irisé et ceinture en strass.

Un des murs de l'exposition « La Movida, chronique d’une agitation, 1978-1988 » © Rémy Tartanac. 

Au bout de soi

Qu’elles se retrouvent dans l’ennui morne des chambres (noires) et des cours d’immeubles, dans les squats, ou à l’opposé dans l’excitation causée par la défonce au fond de lieux interlopes, les bandes que l’on observe en photos tentent de se réapproprier leur présent en se réunissant physiquement. Lorsqu’ils construisent leur sujet, la plupart des photographes est-allemands cherchent à éviter toute référence à la société rigoureusement codifiée dans laquelle ils évoluent. Les corps sont souvent nus et par là-même, universellement humains. Thomas Florschuetz, qui les fractionne en gros plans de mains (empoignant un canif), bouches, pieds… explique dans Les libertés intérieures : « Il était important que l’arrière-plan des images ne contienne aucune indication sociale ». Peler les couches sociales permet de toucher à toutes les contraintes pour arriver à se trouver soi-même dans sa liberté intérieure. Eva Mahn, dont la série « Faire face » présente des nus aux frontières du genre, se confie : « Je n’étais pas une martyre et je ne me souciais pas de politique (est-allemande), elle m’était incompréhensible (…) Bien sûr, je me suis demandé ce que je faisais encore ici. Mais je ne me suis vraiment réveillée qu’après avoir été atteinte directement et personnellement. Un bref instant, j’ai été complètement moi-même, j’ai su ce qui était essentiel dans la vie, j’ai pu distinguer la cage que je m’étais construite de celle qui m’était imposée de l’extérieur ».


Alberto Garcia-Alix, Eduardo y Lirio, 1980. Avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Même chose chez la jeunesse espagnole, qui si elle fête l’explosion des libertés longtemps proscrites par la dictature franquiste, n’en garde pas moins le souci de se trouver soi-même en affirmant son identité. Alberto Garcia-Alix photographie les compagnons de sa jeunesse et signe des autoportraits, dont un sublime, « Le corps blessé », torse aux habits déchirés et ensanglantés. Dans un dialogue avec son alter ego, Xila, il se rappelle : « En ce qui me concerne, moi qui ai perdu mon ombre pour suivre celle d’Alberto, j’ai gardé le silence jusqu’à ce jour. Si je l’ai fait, ce n’est pas juste pour être son complice pusillanime et encore moins en raison de la reconnaissance que, selon lui, je lui dois. Si j’ai tu bien des choses de ma vie auprès de lui durant cette décennie, c’est à cause de ses photos ». Comme si cette décennie avait requis une vie si intense, entre expérimentations artistiques et plaisir de la communauté (rimant avec la prise d’opiacés), qu’un être distinct s’y était révélé. Jouer avec son corps tel qu'on le présente aux autres permet de mieux se trouver, parfois jusqu'à l'extrême. En 1983, âge d’or de la Movida, Fabio McNamara répond dans un état second aux questions de la présentatrice d’une chaîne publique. « – Parmi toutes vos facettes, mannequin, poète, peintre, chanteur… Laquelle préférez-vous ? – Celle que je préfère… c’est celle de femme superficielle. » Dans les années 2000, l’ancienne drag-queen révèle sa conversion au catholicisme, milite depuis contre l’avortement et rend régulièrement hommage au Caudillo. Le grand écart surprenant de cette véritable muse des artistes de la Movida démontre avec brutalité l’isolement dans lequel s'est rapidement retrouvée cette décennie, mythifiée et reléguée au passé.

Mettre côté à côte ces deux expositions splendides, malgré des contextes différents voire opposés – répression contre explosion de la liberté d’expression –, c’est montrer ce qui ressort de la jeunesse européenne à cette période : des revendications davantage existentielles que politiques dans la communauté des corps. Les marqueurs et fonctions sociaux, la société elle-même n’y a plus d’importance. L’identité personnelle se réinvente, se multiplie avec les autres, les photographes comme les sujets se trouvent eux-mêmes en liant leurs corps, dans la pureté ou l’extravagance, dans le romantisme ou la jouissance. Faire corps avec soi en refaisant corps avec les autres, tel est le souhait de cette jeunesse que l’on nous montre, du nord au sud de l’Europe.

 

À voir : « Corps impatients – photographie est-allemande 1980-1989 », « La Movida, chronique d’une agitation, 1978-1988 », du 1er juillet au 22 septembre 2019 aux Rencontres photographiques d'Arles 2019

À lire : Sonia Voss (dir.), Les libertés intérieures : photographie est-allemande 1980-1989, Xavier Barral, 240 p., 39€.

 

Photos : à gauche, Barbara Metselaar Berthold, De la série « Feste in Ostberlin » (Fêtes à Berlin-Est), 1982-1984 ; à droite, Ouka Leele, El beso [Le baiser],1980, avec l’aimable autorisation de l’artiste. 

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard