Rembrandt, l'homme qui inventa Rembrandt

Rembrandt, l'homme qui inventa Rembrandt

L'anniversaire des 350 ans de la mort de Rembrandt est célébré partout dans le monde par l'organisation d'expositions et la publication de nouveaux livres sur son œuvre. Nous avons rencontré Jonathan Bikker, commissaire de l'exposition « All the Rembrandts » au Rijksmuseum d'Amsterdam et auteur de Rembrandt. Biography of a rebel (Idea Books). Il y raconte comment, déjà à son époque, le maître savait comment attirer l'attention des collectionneurs.

Par Maxime Rovere.

Des luminosités incandescentes, des corps vibrants de vie, des surfaces étrangement rugueuses où se lisent les gestes d’un pinceau inspiré… Aucun doute ! Rembrandt est l’un des plus grands peintres des Pays-Bas – et pas seulement. L’anniversaire des 350 ans de sa mort prend des proportions telles qu’un empereur en rougirait. Pas moins de sept expositions dans la seule ville d’Amsterdam, et trois à La Haye, puis Leyde, Dordrecht, Leeuwarden, Hoorn, Delft… N’en jetons plus ? Mais cela se passe aussi en Allemagne, à Dresde, Kassel, Hambourg, Munich, Cologne… Et aussi à Madrid, à Londres, à Denver, à Abu Dhabi… En parallèle, deux gros volumes publiés aux éditions Taschen fêtent l’artiste, en reprenant comme en écho le titre de l’exposition phare du Rijksmuseum d’Amsterdam (« All the Rembrandts »). Les éditeurs promettent, d’un côté, Tout l’œuvre peint, de l’autre, Tout l’œuvre graphique. D’où vient cette soif d’exhaustivité ? Comment s’explique l’emprise de Rembrandt sur l’âge contemporain ?

Si l’on en croit le poète Constantijn Huygens, ami et éditeur de Descartes, tout commence dans les années 1630. A cette époque, le jeune Rembrandt Harmeszoon Van Rijn (1606 – 1669), conscient de son talent, décide de tout faire pour organiser son entrée dans le « musée imaginaire » cher à André Malraux. Bien sûr, Malraux lui-même n’existait pas encore, mais Pieter Paul Rubens, si. Or, Huygens était précisément l’un des grands amateurs de Rubens. En partie sous l’influence de son ami poète, Rembrandt se mit donc à piocher peu à peu chez Rubens une grande partie de ses compositions, et même à reprendre la stratégie qui avait déjà fait le succès de son aîné : celle qui consistait, pour Rubens, à faire réaliser des gravures reproduisant ses propres œuvres peintes, dans le but que ces gravures, imprimées en nombreux exemplaires, le fissent connaître partout en Europe. Avec des coûts extrêmement faibles et une diffusion extrêmement forte, l’imprimerie diffusait l’art du XVIIe siècle avec une efficacité qui devait rester inégalée jusqu’à l’invention d’Internet.

Or, Rembrandt comprenait mieux qu’un autre l’esprit des collectionneurs, pour la bonne raison qu’il en était lui-même possédé. Partout en Europe, les princes et les aristocrates aimaient avoir une Kunstkammer, pièce de la maison dédiée à une collection d’art, qu’ils faisaient visiter à leurs invités. C’est là que l’on feuilletait, alternant exclamations et onomatopées, les œuvres imprimées. Rembrandt, lui, allait plus loin. Son contemporain, l’historien italien Filippo Baldenucci, raconte (d’après le témoignage d’un élève du maître) que lorsqu’une gravure lui plaisait, il était capable de faire monter les enchères à des hauteurs tellement élevées que nul ne pouvait plus le suivre. Cette fièvre de collectionneur – et sa passion pour Lucas van Leyden, graveur hollandais du XVIe siècle, dont Rembrandt se voulait l’héritier spirituel – est l’un des facteurs qui le devaient conduire à la banqueroute.

Mais bientôt Rembrandt cessa de reproduire des compositions existantes, pour utiliser l’estampe et la pointe sèche comme des terrains d’expérimentation. Des audaces, des complications, une liberté et même une désinvolture totalement inédites sur ces supports : voilà comment Rembrandt se fit connaître. Et même s’il fit quelques illustrations pour des livres – notamment pour son ami le rabbin Menasseh ben Israel –, la plupart de ses œuvres imprimées furent diffusées seules, dans le cadre de sa stratégie de conquête pour obtenir une reconnaissance européenne. Elle fonctionna : Filippo Baldenucci l’intégra dans son livre consacré à l’histoire des plus grands artistes graveurs, alors qu’il n’avait vu que deux peintures de lui.

Mais le Néerlandais était plus malin encore. Il se mit à reprendre ses propres œuvres à la pointe sèche pour y introduire, non sans espièglerie, de légers changements – et introduisit dans son œuvre la notion de variation. Brusquement, une clé apparaissait sur le buffet d’une image déjà célèbre… Que firent les collectionneurs ? Ils se précipitèrent. Le nec plus ultra pour eux devint de posséder toutes les variantes d’une seule et même composition. Rembrandt devint ainsi une sorte d’entreprise internationale, un peu à la manière des Compagnies des Indes Occidentales et Orientales, qui inventaient au même moment la première globalisation. Il expédiait ses toiles bien au-delà des Pays-Bas, vers la Méditerranée ; si bien que dans la déclaration faite au moment de sa banqueroute, il dut évoquer… des « pertes en mer ».

Faut-il pour autant redistribuer le mérite de ses œuvres au travail de tout son atelier, comme on le fait désormais pour Rodin (lequel, ne sachant pas sculpter le marbre, faisait appel à ses assistants, que les cartels du musée Rodin font aujourd’hui sortir de l’ombre) ? Pas vraiment. Car le propre maître de Rembrandt, Pieter Lastmal (1583-1633), lui avait enseigné la nécessité de développer un style personnel. Voilà pourquoi l’atelier de Rembrandt ne copiait pas exactement le maître ; il s’agissait plutôt d’une école où chacun affirmait sa patte. En quittant l’atelier, ses assistants évolueront tous vers des formes d’expression plus personnelles – souvent radicalement différentes entre elles. Voilà pourquoi il faut l’admettre une fois pour toutes : il n’y a qu’un seul Rembrandt. Voilà aussi pourquoi il y a un plaisir intense à voir tout Rembrandt, d’un seul coup.

 

Jonathan Bikker, conservateur au Rijksmuseum, est le commissaire de l’exposition « All the Rembrandts ». Il publie en anglais une nouvelle biographie du maître : Rembrandt. Biography of a rebel (Idea Books).

Que signifie Rembrandt pour les Néerlandais ?

Jonathan Bikker : Avec Van Gogh, Rembrandt est aujourd’hui, sans conteste, le héros national préféré des Pays-Bas. Pourtant, il n’était pas aussi typiquement néerlandais qu’on l’imagine. Par exemple, s’il a signé ses toiles de son prénom dès 1634, c’était pour imiter les grands Italiens, Raphaello, Michelangelo, Tiziano, etc., tout en refusant de faire le Grand Tour pour les étudier. Constantijn Huygens raconte dans sa propre autobiographie la stupéfaction qu’il sentit à Leyde, en 1629, en visite dans l’atelier de deux jeunes artistes extraordinaires – Jan Lievens et Rembrandt – qui lui affirment n’avoir aucune envie d’aller en Italie. Il n’empêche, Rembrandt n’a jamais cessé de se référer aux Italiens.

Vous le désignez comme un « rebelle ». En quoi fait-il exception ?

J. B. : Il n’est pas rebelle parce qu’il serait isolé en son siècle. Au contraire, c’est parce que les peintres d’Utrecht avaient adopté le style du Caravage qu’il a pu apprendre la technique du clair-obscur. En revanche, son ambition était vraiment unique. Il se voyait comme un artiste universel. Il n’a jamais cessé de chercher, en toute conscience, à faire sa place dans l’histoire de l’art mondiale. Il n’était donc pas seulement un homme de son pays et de son époque ; il voulait dépasser les Pays-Bas et le XVIIe siècle. D’ailleurs, le marché de l’art auquel il s’adressait était si vaste, que son ambition répondait à ce que cherchaient les collectionneurs.

Le génie de Rembrandt aurait pour toile de fond le travail des collectionneurs ?

J. B. : Oui ! J’ai d’ailleurs un futur projet d’exposition à ce sujet, car l’idée d’un art « international » et d’une réputation sans frontières n’étaient pas seulement un rêve ; cela correspondait à une réalité, où des agents représentant des princes et des monarques étrangers achetaient de l’art à Amsterdam pour les expédier à travers l’Europe. C’est ainsi que Rembrandt a rapidement intégré des collections où ses toiles côtoyaient des portraits peints par Raphaël ou par Titien. Son principal collectionneur, don Antonio Rufo, était lui-même un Vénitien, et c’est à sa demande que Rembrandt a réalisé son Aristote ou son Alexandre le Grand… S’il est mondialement connu, c’est qu’il était déjà un artiste mondialisé.

 

Exposition : « All the Rembrandts », Rijksmuseum, Amsterdam, jusqu’au 10 juin.

À lire : Rembrandt. Biography of a rebel, Jonathan Bikker, Idea Books, 224 p., 28,75 €.

Couverture du livre "Rembrandt, biography of a rebel"

 

Photo : © Rijksmuseum

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