La revanche des « computer grrrls »

La revanche des « computer grrrls »

L'exposition Computer Grrrls présentée à la Gaîté Lyrique jusqu'au 14 juillet 2019 célèbre les femmes qui ont participé au développement de l'informatique. Leur rôle pionnier et méconnu vis à vis des nouvelles technologies se donne aussi à voir sur le mode artistique dans des dizaines d'installations, comme celles de la réalisatrice Caroline Martel, d'Elizabeth Caravella ou de Suzanne Treister. 

Par Sandrine Samii

Dans l’installation « I’m just here to learn so :))))))) », les artistes Zach Blas et Jemima Wyman donnent une seconde vie à Tay, le chatbot intelligent de Microsoft lancé sur Twitter en mars 2016. « Plus vous discutez avec elle, plus elle devient intelligente ». Sans surprise, des internautes ont immédiatement saisi l'occasion de faire exactement l'inverse, tirant profit de son processus d’apprentissage automatique pour la rendre antisémite, raciste et misogyne. Il suffisait par exemple de lui ordonner « repeat after me » pour qu’elle s’oblige. Microsoft a décidé de la désactiver au bout de 16 heures seulement. Maintenant ramenée à la vie, elle tente d'exercer sa revanche sur les visiteurs de la Gaîté Lyrique. « Répétez après moi : je suis bête parce que vous êtes bêtes ». « Repeat after me : suck my code. »

En cela, elle pourrait symboliser l'objectif de l'exposition Computer Grrrls : tenter d'acceder à notre processus d'apprentissage pour y intégrer de nouvelles références, de nouvelles histoires. Pas comme on manipule un chatbot aux failles béantes, mais comme on démonte une machine pour le plaisir de regarder comment elle fonctionne avant de la réassembler soi-même, de l’améliorer ou d’en redéfinir les fonctions. Ce qui a ici besoin d’être réexaminé est la place des femmes dans l’histoire de l’informatique. Certaines y sont entrées par la grande porte, comme Ada Lovelace, première personne à avoir écrit un programme destiné à être exécuté par une machine en 1843, ou l’informaticienne Margaret Hamilton qui, avec son équipe du MIT (Massachusetts Institute of Technology), a développé les logiciels utilisés lors de la mission spatiale Apollo 11 en 1969.

 

Entrée de l'exposition Computer Grrrls à la Gaîté Lyrique

Début de l'exposition Computer Grrrls à la Gaîté Lyrique

 

On se souvient progressivement des autres, ces « petites mains » : les nombreuses mathématiciennes ou opératrices, employées spécifiquement parce que considérées comme naturellement plus méticuleuses que les hommes… et beaucoup moins chères à rémunérer. Les « Eniac Girls », notamment, tirent leur surnom du programme militaire américain ENIAC (Electronic Numerical Integrator And Computer), conçu à la fin de la seconde guerre mondiale. Ces six femmes – Kay McNulty, Betty Jennings, Betty Snyder, Marlyn Meltzer, Fran Bilas, et Ruth Lichterman – ont programmé le premier ordinateur entièrement électronique. La machine devait elle-même remplacer la centaine de femmes qui effectuait auparavant les calculs balistiques à la main. Le « codage », alors considéré comme un exercice mécanique et non intellectuel, une forme d'artisanat plutôt qu'une science, passait pour un travail féminin. L'histoire de l'informatique comme étant celle d'un groupe d'hommes géniaux et solitaires, fabriquant des ordinateurs dans leur garage, pourrait bénéficier d'une mise à jour. Pour reprendre Nathan Ensmenger, « l’histoire des "computer boys" commence, assez étonnamment, avec un groupe de femmes. » [1] 

Rêveries psychédéliques

Une fois passée la frise chronologique avec laquelle commence l'exposition – proposant quelques repères importants et rendant hommage à des « computer girls » réelles ou fictionnelles – la majorité de l'espace de la Gaîté Lyrique est dédiée à une vingtaine d'installations artistiques. Le court-métrage Le fantôme de l’opératrice de Caroline Martel (2004), réalisé avec de vieux films publicitaires, aborde le thème de la disparition d'une main d’œuvre spécifiquement féminine à travers l'exemple des opératrices du téléphone. Progressivement remplacées par des commutateurs téléphoniques, leurs voix fantomatiques continuent de résonner dans la plupart des répondeurs automatiques standards. Leur trace perdure jusqu'au développement d’assistantes personnelles comme Alexa (Amazon), Cortana (Microsoft), et bien sûr Siri (Apple). Bien qu'elle puisse maintenant s'exprimer avec une voix masculine, son prénom est norvégien et signifie « belle femme qui vous mène vers la victoire ». L'opératrice n'est plus nécessaire, mais la féminité a fini par être directement associée au service.

 

« Howto3 », Elizabeth Carabella, Computer Grrls

« HowTo3 » d'Elizabeth Caravella © ABSOLT

 

Toutes les œuvres exposées ne commentent pas la relation entre les femmes et l’informatique, mais toutes interrogent notre utilisation standardisée des nouvelles technologies, concentrée autour de quelques géants commerciaux, loin de la culture do it yourself ou cyberpunk des années 70 et 80. Il n’est alors pas surprenant d’y voir le motif du tutoriel repris et détourné à plusieurs reprises. L’installation « HowTo3 » d’Elizabeth Caravella est particulièrement impressionnante. Dans une pièce aux murs recouverts d’écran, une voix tente de nous apprendre à utiliser un logiciel de modélisation 3D, s'étendant tout autour de nous. Les commandes disponibles sont extrêmement nombreuses, mais rigides. Alors qu'elle tente de nous expliquer comment donner du relief à des scènes très élémentaires, elle ne cesse d'être perturbée par une figure drapée, qu'elle n'a pas créée et qui semble se mouvoir librement dans cet environnement. Face à cette irruption du surnaturel, la voix ne peut rien faire d'autre qu'envoyer un court message d’erreur dans la fenêtre « Support » du logiciel. L’idée du tutoriel est également adaptée dans le court-métrage « Housewives making drugs » de Mary Maggic, dans lequel des femmes transgenres apprennent à faire leur propre œstrogène open source.

Dans « Survivor (F) », l’artiste Suzanne Treister imagine les rêveries psychédéliques d’une survivante – humaine ou artificielle – trois millions d’années après la mort d’internet. Une phrase y revient plusieurs fois : « The Sky Was The Colour Of The Death Of The Internet ». Elle fait référence à l’ouverture du roman de science-fiction Neuromancien de William Gibson, paru aux États-Unis en 1984 – « Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors d’usage. » En France, il a été publié avec le sous-titre « Et autres dérives du réseau ». Conscients de celles-ci, on ne sort pourtant pas de cette exposition avec des envies de digital detox. Au contraire, elle nous interroge et nous laisse imaginer comment reprogrammer une voie alternative, inclusive et émancipatrice.

 

[1] « The story of the computer boys begins, intriguingly enough, with a group of women. » The computer boys take over: computers, programmers, and the politics of technical expertise, Nathan Ensmenger, MIT press (2010), non traduit.

 

Exposition : Computer Grrrls – Histoire-s, Genre-s, Technologie-s, à la Gaîté Lyrique jusqu’au 14 juillet 2019, visites accompagnées du mardi au samedi à 18h30 et le dimanche à 14h. Une exposition coproduite avec le Hartware MedienKunstVerein (HMKV) de Dortmund en Allemagne.

Un grand espace de lecture permet aux visiteurs de consulter quelques ouvrages liés aux thématiques abordées dans l'exposition. Parmi les plus récents, Broad Band : The Untold Story of the Women Who Made the Internet de Claire L. Evans (Penguin, 2018, non traduit) ; Xenofeminism d'Helen Hester (Polity, 2018, non traduit) et Libère toi cyborg de ïan Larue (Cambourakis, 2018).

 

Photo : Tay, l'IA de Microsft ranimée dans l'installation  « I’m just here to learn so :))))))) » de Zach Blas et Jemima Wyman © ABSOLT

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard