Genet : lignes de fuite en Méditerranée

Genet : lignes de fuite en Méditerranée

L'auteur du Journal d'un voleur s'est éteint il y a trente ans. À Marseille, une exposition suit à la trace l'éternel fugitif, de l'Espagne au Proche-Orient, en passant par le Maghreb.

À la fin de sa vie, Jean Genet disait qu'une seule chose était sacrée : le temps - bien plus que l'espace. Un testament audiovisuel où, devant la caméra d'Antoine Bourseiller, il évoquait cette « impression qu'un certain temps de vie à [s]a naissance [lui avait été] donné par un dieu, un dieu qu'[il] invent[ait] », lui qui n'arrêtait pas de partir. Organiser une exposition sur ce lieu impossible, c'est donc, avant tout, penser un rapport contrarié à l'espace. Albert Dichy parle d'ailleurs d'un « lieu d'où toute l'oeuvre de Genet s'énonce ». Un « lieu hors communauté, d'exclusion, de brutalité, de douleur. Si Genet a été fidèle à une chose dans la vie, c'est à ce lieu où il a été jeté dès la naissance et à partir duquel il a pris la parole : la poubelle du monde. Il a voulu faire entendre dans la littérature le bruit de ce lieu-là ». C'est donc sous le signe de l'échappée belle qu'Emmanuelle Lambert et Albert Dichy nous invitent dans l'histoire et la géographie d'un poète qui disait refuser un monde qui le refusait. Ce mouvement de traverse, incarné dans l'appel vers la Méditerranée, est la porte d'entrée d'une visite ponctuée par trois oeuvres : Journal du voleur (1949), fin de la période des grands récits ; Les Paravents (1961), apogée de la période théâtrale ; Un captif amoureux (1986), qui clôt le dernier chapitre, celui de l'engagement et du retour à la création.

Après la clandestinité des récits nés dans l'ombre des cellules, chantant le crime, le bagne et l'homosexualité, Journal du voleur, dont on verra ici le manuscrit, est la première oeuvre de Genet publiée officiellement. « Seul au monde », « pas sûr de n'être pas le roi - la fée de ces fleurs » (le genêt), il revient sur ses années de vagabondage, entre vols, séjours à la colonie pénitentiaire de Mettray et fugues qui le mènent vers le Sud (Maghreb et Moyen-Orient). Son aventure est « une longue pariade » entre deux périodes militaires - il « band[e] pour le crime ». Une vie de misère en Europe, en compagnonnage avec mendiants et prostituées, jusqu'à l'Espagne, « contrée de lui-même ». Promenade horizontale dans la création, les vitrines en exposent les traces et les archives.

À la verticale de l'oeuvre, les murs du parcours mettent en perspective son interprétation, dans une relation diagonale - chez Genet, vie et oeuvre se répondent très subtilement. Ainsi ce « mur administratif » : montré pour la première fois, son dossier de pupille à l'Assistance publique, dont une lettre de sa mère qui se résout à l'abandonner, faute de ressources. Troublants aussi, un registre des RG, ou ce procès-verbal d'interrogatoire du tribunal de Marseille, en 1938, et une expertise psychiatrique de Genet après sa désertion (il est qualifié d'apragmatique et d'inaffectif, classé parmi les « schizoïdes »...). Un récit alternatif de sa vie : celle qui s'écrit en dehors de lui, à travers les traces qu'il laisse dans l'espace public. Dès lors, le Journal du voleur apparaît pour lui comme une façon de « reprendre la légende », de se réapproprier sa vie en se faisant auteur de sa propre histoire, qui s'écrivait, jusqu'ici, dans la procédure.

Aux côtés des Palestiniens

Une fois sorti de prison, comment celui qui écrivait « Il faut être seul, pauvre et anonyme » peut-il retrouver son chemin ? La rencontre avec Giacometti, pour lequel Genet pose entre 1954 et 1957, va redistribuer les cartes Le sculpteur, qui réalisera neuf portraits de lui, obsédé par l'idée de saisir la « réalité vivante », opère, selon Albert Dichy, un « renversement du système » de l'écrivain, en remettant la réalité au premier plan. Cette transformation de son geste artistique aboutira à sa dernière pièce de théâtre, Les Paravents, et l'une des batailles les plus fracassantes de l'histoire du théâtre du XXe siècle. L'offrande aux morts est lue comme une transgression, insulte à l'armée et à la France coloniale - ce qui fut reçu comme une évocation de la guerre d'Algérie n'était pourtant que le socle d'une réflexion poétique plus large. L'Algérie, et donc la Méditerranée, apparaît ici comme un ferment, une terre où faire parler non les spectres, mais les morts eux-mêmes. Saluons le parti pris fécond de cette exposition : à partir de ce point d'articulation méditerranéen, le lecteur reconstitue l'espace mouvant et déchiré qui fut celui de Genet, aussi bien intérieur qu'extérieur, toujours à redéfinir : un point de fuite.

Plusieurs écrans ponctuent le cheminement du visiteur : Genet lisant, devant la caméra de la vidéaste Carole Roussopoulos, un texte en faveur d'Angela Davis, ou devisant face à Antoine Bourseiller ; des témoignages d'Elias Khoury et de Leïla Shahid. Cette dernière a vu se tisser sous ses yeux, au gré de ses conversations avec Genet, les premières bribes de son dernier ouvrage, Un captif amoureux, dont il corrigera les épreuves jusqu'à sa mort : un livre de traverse où il raconte notamment ses six mois passés en Jordanie avec les fedayins en 1970. Un livre cousu d'êtres et de temps différents et infusé pendant quinze ans, le temps de comprendre ce qui le liait si profondément aux Palestiniens ; un rapport organique, immédiat, aussi subjectif que politique, qui était aussi une manière d'être, un miroir intime qui signera son retour à l'écriture littéraire après vingt-cinq ans consacrés aux articles engagés. Il trouva une véritable plénitude auprès de ces combattants apatrides, ces êtres debout (on peut voir un reportage photo de Bruno Barbey, qui fut commenté par Genet pour la revue Zoom). L'exil des Palestiniens faisait écho à son itinéraire de déplacé chronique. Leïla Shahid évoque une liasse de billets d'avion que Genet avait collés les uns aux autres pour retracer l'itinéraire des combattants, « comme si ce camp était un théâtre qui s'était installé devant lui pour qu'il puisse en témoigner ».

Une mère en Jordanie

Dans Quatre heures à Chatila (1983), prologue d'Un captif amoureux, Genet, premier Européen à avoir pu se rendre sur les lieux du massacre, en septembre 1982, évoque le charnier de civils palestiniens assassinés à Beyrouth par les milices chrétiennes avec la complicité des forces d'occupation israéliennes : « Le choix que l'on fait d'une communauté privilégiée s'opère par la grâce d'une adhésion non raisonnée, attrait sentimental, peut-être même sensible, sensuel. Je défends les Palestiniens. Ils ont le droit pour eux puisque je les aime. Mais les aimerais-je si l'injustice n'en faisait pas un peuple vagabond ? » Il y invente une structure qui met en résonance les périodes de sa vie, geste de couture emprunté à la broderie. Selon Leïla Shahid, c'est par l'intermédiaire des femmes que Genet a véritablement rencontré les Palestiniens. Il était fasciné par ces broderies au point de croix, façon de promener leur identité en emportant leurs robes dans l'exil. Une forme de résistance qui ne passait pas par le combat, une broderie-discours... Par la suite, Genet retournera en Jordanie pour retrouver Hamza, un jeune combattant jordanien rencontré en 1970, et sa mère. Ce lien mère-fils sera le noyau d'Un captif amoureux, véritable tapisserie de la mémoire, « grande confession de Genet sur lui-même » où, à son tour, il brode sa révolte et ses souvenirs au point de croix. Il dit « cette nuit gelée qu'[il] porte avec [lui] en tous lieux », « une nuit personnelle et portative » - l'ombre portée de l'absence de sa propre mère, que celle d'Hamza fait fugacement oublier : elle s'occupe comme d'un fils de ce « vieillard plus âgé qu'elle », selon les termes de Genet lui-même.

Autre avant-texte du Captif amoureux, La Sentence (2010) - ces manuscrits sont exposés ici pour la première fois - présente différents niveaux de lecture, sur le modèle du Talmud : un texte central entouré d'une glose, qui entretient un rapport énigmatique avec le livre central, « cette divagation qui me laisse capter l'idée que mes géniteurs avaient besoin que je sois afin d'être eux-mêmes un moyen pour qu'ils me mettent au monde ». La Méditerranée se fait donc à la fois terre et terreau d'inspiration et d'élucidation pour ce nomade intérieur qui aura écrit jusqu'à son dernier souffle.

Photo : Jean Genet
conçu par Ernest Pignon-Ernest, une sérigraphie de l’artiste, inspirée de Querelle de Brest, et photographiée in situ sur le port breton en 2006.

À VOIR

Jean Genet, L'Échappée belle, MUCEM, Marseille (13), jusqu'au 18 juillet.

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard