1900 - 1930 : le roman merveilleux-scientifique

1900 - 1930 : le roman merveilleux-scientifique

Une nouvelle exposition de la BnF explore le merveilleux-scientifique, un courant littéraire français du début du XXe siècle qui imaginait déjà des histoires d'hommes augmentés et de voyages interstellaires avant l'« âge d'or » de la science-fiction américaine. Fleur Hopkins, chercheuse invitée à la BnF au département des Sciences et techniques et commissaire de l'exposition répond à nos questions sur ce qui différencie ce mouvement de la science-fiction contemporaine.

Comment définiriez-vous le merveilleux-scientifique ?

Fleur Hopkins : Le récit merveilleux-scientifique, avec pour grands représentants Maurice Renard, Octave Béliard, Jean de La Hire ou encore J.-H. Rosny aîné, se déroule dans un présent familier. C’est au sein de ce monde connu que le romancier altère une seule loi physique, chimique ou encore biologique pour permettre au lecteur de regarder son environnement sous un jour neuf. Ce mouvement littéraire, qui se déploie entre 1900 et 1930, était très au fait des découvertes scientifiques et pseudo-scientifiques de son temps, à la faveur de l’importance de la vulgarisation scientifique, de l’essor des sciences de l’invisible (rayons X, électrothérapie, spectrographie, radium...) et de l’intérêt de nombreux savants pour les mystères de la métapsychie.

Est-il possible d’identifier une ou plusieurs innovations ou hypothèses qui inspiraient tout particulièrement les auteurs du genre ?

F. H. : Du côté des sciences, on rencontre un intérêt vif pour des greffes hors du commun, inspirées des travaux récents d’Alexis Carrel (greffe de tête de chien sur le corps d’un autre canidé, coeur de poulet battant in vitro) ou du plus fantasque Serge Voronoff (greffe de testicules de singe, pour recouvrer la jeunesse). Maurice Renard raconte dans Le docteur Lerne, sous-dieu (1908) une greffe de cerveaux qui permet d’échanger les personnalités ou encore Paul Arosa, dans Les mystérieuses études du professeur Kruhl (1912), spécule sur les possibilités de garder une tête coupée encore vivante, grâce à l’action galvanique de l’électricité et d’une pompe à sang. Encore, la découverte supposée de canaux sur Mars par Giovanni Schiaparelli en 1877 est une source intarissable de curiosité pour la planète rouge. Gustave Le Rouge dans Le prisonnier de la planète Mars (1908) ou encore Gayar, dans Sur la planète Mars (1908), imaginent que leurs héros se rendent sur cette planète, peuplée d’autochtones peu accueillants, en utilisant des engins volants animés par la force psychique.

Dans le champ des pseudo-sciences, plusieurs récits littéraires se prennent de passion pour les « optogrammes », c’est-à-dire la possibilité de lire la dernière image imprimée sur la rétine d’un mort, un imaginaire revivifié par la découverte du fonctionnement de la rhodopsine en 1876-1877 par Wilhelm Kühne et Franz Christian Boll. Pétris de théosophie et de métapsychie, marqués par les recherches du prête et auteur Charles Leadbeater ou du docteur Baraduc dans ces domaines, les auteurs s’intéressent à la captation des fluides et ondes qui émanent des individus (aura, force odique, pensées, âme). Dans Le miroir de l’invisible d’Alex Coutet (1921) par exemple, le professeur Cyprien Berzelian, au sein de sa villa Radium, a mis au point une machine mystérieuse, capable de visualiser l’extériorisation de la sensibilité à l’aide d’un écran bleu-vert et du port de lunettes appropriées. Enfin, La lumière bleue de Paul Féval Fils et Henri Boo-Silhen (1930) s’inspire probablement du récit de photographies cérébrales rapporté par Georges Vitoux en 1896, puisque leur savant est capable de photographier la pensée sous la forme de signes idéographiques.

Couvertures des livres « L'oeuf de verre » de Jean de Quirielle et « La machine à fabriquer des rêves » de Clément Vautel © Collection privée, crédits complets à la fin de l'article

On se souvient beaucoup des romans de voyages extraordinaires et d’expériences surnaturelles de la fin du XIXe et début du XXe en France, mais existaient-ils des précurseurs français aux romans de « hard science » contemporains ? Était-ce en partie la démarche de Maurice Renard quand il énumérait les manières de construire un roman scientifique (considérer comme vraie une hypothèse que la science n’a pas encore vérifiée, transposer des connaissances scientifiques d’un domaine à un autre…) ?

F. H. : Maurice Renard, tout au long de ses textes théoriques et dans les appellations nombreuses données à l’école merveilleuse-scientifique (« conte à structure savante », « roman d’hypothèse », « roman valeur scientifique ») a mis l’accent sur la construction rationnelle, car crédible, des récits merveilleux-scientifiques. Ils sont selon lui comparables à un sophisme, car, bien qu’ils développent une donnée scientifique fausse, ils empruntent l’apparence du vrai. On explique par exemple la création d’une peuplade miniature par des expériences de bipartition cellulaire dans Les petits hommes de la pinède d’Octave Béliard (1927-1928). Encore, la crise de folie et de carnivorisme qui étreint le genre humain dans La force mystérieuse de J.-H. Rosny aîné (1913) est justifiée à l’aide d’une perturbation d’ordre cosmique. La fiction scientifique devient l’espace privilégié pour une expérience de laboratoire qui se déroule ailleurs que sur une paillasse ou au milieu des cornues.

Maurice Renard et ses pairs étaient des lecteurs de vulgarisation scientifique ou parfois des hommes de science eux-mêmes (André Couvreur, Octave Béliard). Il semble pourtant malaisé de parler d’hard science pour le merveilleux-scientifique, à plus forte raison parce que Maurice Renard reprochait à Jules Verne ou à Albert Robida de se concentrer principalement sur l’extrapolation scientifique. La définition de l’expression ne fait pas consensus (s’agit-il de récits qui sont conformes aux connaissances scientifiques de l’époque ou de fictions qui développent un monde technologiquement crédible et foisonnant ?). À plus forte raison, le terme n’apparaît pas avant 1957 et pose les mêmes difficultés que l’emploi de « science-fiction » : le merveilleux-scientifique ne doit pas être approché par une lorgnette téléologique qui confond les temporalités et les continents.

Les archives de Maurice Renard montrent qu’il avait l’habitude de noter des faits scientifiques remarquables, avec pour idée d’en faire ensuite un roman. Le fait scientifique sert souvent d’impulsion première. Dans de nombreux cas, les auteurs donnent une explication rationnelle à des phénomènes métapsychiques (lévitation, quatrième dimension, télépathie) ou visitent des manifestations scientifiques nouvelles par le truchement d’une théorie rationnelle crédible ou d’une machine imaginaire. Leurs récits ne se déroulent pas dans l’avenir et ils n’ambitionnent pas de dépeindre une société entière, par la technologie. Le roman, comme expérience de pensée, doit donner à voir l’inquiétude et les « menaces imminentes du possible » et non pas deviner ce que sera la société dans 100 ans. De même, Maurice Renard et ses pairs disaient vouloir explorer les marges de la science ainsi que ses limites et ils n’ont donc pas peur de prendre des chemins de traverse, quitte à s’éloigner de la « science dure ».

Charles Torquet, « L’appel d’un autre monde », illustré par Henri Lanos, in Je sais tout, n°22, 15 novembre 1906, p. 405 BnF, Littérature et art © Collection privée

Il y avait-il déjà de la science-fiction « d’anticipation politique » – intéressée par l’élément scientifique mais encore davantage par son influence dans la société et pour les individus – parmi les oeuvres du merveilleux-scientifique ?

F. H. : L’anticipation politique n’a pas, ou peu, sa place dans le modèle merveilleux-scientifique. Des textes plus tardifs comme La guerre des mouches (1937) et L’homme élastique (1938) de Jacques Spitz imaginent respectivement les conséquences d’une conscientisation de mouches, souhaitant éradiquer le genre humain, ou la découverte d’un procédé de miniaturisation ou d’agrandissement des individus, et les fantaisies qu’elles génèrent chez les hommes. Pour autant, il est rare que la découverte scientifique qui vient d’être faite (intangibilité pour traverser la matière, visibilité du passé en regardant au travers d’un miroir enduit d’une matière exotique ou miniaturisation des hommes par le fait d’une cloche électrique) ou la machine qui a été mise au point (« psychographe » pour lire les pensées, « condensateur psychique » pour capter le fluide vital, « ondogène » pour influencer les volontés) soient étendues à la société entière.

Maurice Renard parlait de son roman comme d’un « instrument d’observation humaine », d’un aquarium qui permet de regarder un phénomène sous tous les angles ou encore d’un miroir déformant au travers duquel regarder le présent autrement, et c’est peut-être pourquoi il privilégie une intrigue resserrée autour de son seul protagoniste, d’une bourgade ou d’une ville. Ce qu’on appelle communément aujourd’hui « dystopie » (1984 de George Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley) ne trouve pas sa place dans la nébuleuse merveilleuse-scientifique qui préfère observer à la loupe un héros transformé, modifié, augmenté ou sidéré par les mystères scientifiques qui s’offrent à lui.

Si le corpus merveilleux-scientifique développe avec soin, et de manière rationnelle, les effets d’une découverte ou d’un événement scientifiques d’ordre nouveau, il s’agit d’étudier de près, en prenant modèle sur le roman expérimental ou la fable philosophique de H. G. Wells (L’homme invisible en 1897), les conséquences d’une telle perturbation sur son personnage et, par extension, sur le lecteur. Ces récits sont souvent emprunts d’une forme d’inquiétude, de doute, de mystère face à la science et sont marqués par une mélancolie, nourrie par la question récurrente de l’altérité. Ainsi, Jean Lebris, aveugle de guerre qui reçoit des électroscopes à la place des yeux dans L’homme truqué de Maurice Renard (1921) découvre un monde invisible, peuplé d’orbes électriques et dans La roue fulgurante de Jean de La Hire (1908) les personnages, enlevés par une soucoupe scintillante, ne peuvent regagner leurs corps humains qu’en acceptant de se délester de leur ancienne identité.

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

Exposition : « Le merveilleux-scientifique. Une science-fiction à la française », du 23 avril au 25 août à la BnF, Allée Julien Cain, entrée libre.

 

Illustrations : (1) Jean de Quirielle, L’oeuf de verre, couverture de Charles Atamian, « Les Récits Mystérieux », Paris : Albert Méricant, 1912 - BnF, Littérature et art © Collection privée  (2) Clément Vautel, La machine à fabriquer des rêves, couverture de Fred Browne, « Idéal-Bibliothèque », Paris : Pierre Lafitte et Cie, [1909] 1923 © Collection privée (3) Charles Torquet, « L’appel d’un autre monde », illustré par Henri Lanos, in Je sais tout, n°22, 15 novembre 1906, p. 405 - BnF, Littérature et art © Collection privée

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF