Humanité végétale

Humanité végétale

Du 12 juillet au 10 novembre 2019, la Fondation Cartier pour l'art contemporain présente l'exposition Nous les arbres, manifeste d'une « intelligence végétale » dont rendent compte les découvertes scientifiques depuis une cinquantaine d'années. Le monde végétal suscite aujourd'hui un intérêt inédit et, menacé par notre destruction de l'environnement, acquiert un nouveau statut. Par-delà art, science, technique, écologie, l'exposition nous montre que l'arbre est lié à la totalité de notre expérience.

Par Eugénie Bourlet.

Cité par le philosophe Emanuele Coccia dans La vie des plantes (Rivages, 2016), Newton a affirmé : « Cette Terre ressemble à un grand animal ou plutôt à une plante inanimée qui prend son souffle éthéré pour rafraîchissement et ferment vital, et qui expire avec de grandes exhalaisons ». Le scientifique britannique, pensant la Terre comme un principe de vie unifié, a d’abord hésité avec la métaphore animale, pour finir sur celle de la végétation. Rien d’évident en effet, depuis Aristote, à mettre en avant la vitalité des plantes. Dans De l’âme, l’élève de Platon avait établi une triple distinction entre les « souffles » de vie : le végétal, consistant à se nourrir pour grandir et engendrer ; l’animal, auquel on ajoute la faculté de sentir ; l’humain, âme suprême qui possède en plus de tout cela l’horizon de la connaissance. Le stade végétatif, passé ainsi dans le langage courant, renvoie à un état du vivant le plus basique possible, car à l’œil nu, le végétal semble totalement inactif, sans mouvement, sans sensations, ni pensée.

Depuis une cinquantaine d’années, de nombreuses découvertes scientifiques ruisselant peu à peu dans l'édition ont occasionné un regard neuf sur le monde des végétaux et ont bousculé cette classification désormais établie comme un préjugé, résultat d’une vision supérieure et infondée de l’homme sur le reste du vivant. Du 12 juillet au 10 novembre 2019, Nous les arbres rend compte de ce changement de perspective amorcé hier et aujourd’hui à son apogée. Présentée à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, l’exposition entend témoigner d’une véritable « intelligence végétale », dans une sorte de long traité battant en brèche la négligence dont les sciences humaines et naturelles ont longtemps fait preuve envers les arbres. La relation de l’homme à la nature n’est pas une première pour la Fondation, qui avait exposé Être nature en 1998, ou Yanomami, l’esprit de la forêt en 2003… Comment rendre compte du phénomène de l’explosion des connaissances et de l’intérêt nouveau suscités par les arbres ? L’exposition jongle entre les espaces, de l’intérieur de la fondation à son jardin aménagé autour d’un cèdre du Liban planté par Chateaubriand en 1823, et avec les supports : dessins, peintures, photographies, films, installations… Elle fait la part belle aux œuvres issues d’Amérique Latine : Brésil (Luiz Zerbini, Claudia Andujar, Cassio Vasconcellos…), Pérou (Sebastian Mejia), Colombie (Johanna Calle), Paraguay (Ogwa, Paz Encina) avec des œuvres également créées par les membres de communautés indigènes comme les Yanomami (Kalepi, Joseca, Ehuana Yaira), les Nivaclé ou les Guarani (Jorge Carema, Esteban Klassen, Efacio Alvarez…). Les artistes mis en avant sont aussi français (Fabrice Hyber, Raymond Depardon et Claudine Nougaret, Agnès Varda…), italiens (Cesare Leonardi et Franca Stagi, Stefano Mancuso, Giuseppe Penone…), ou américains (Charles Gaines, George Leary Love, Tony Oursler…). Enfin, deux artistes originaires d’Iran ont aussi contribué par leur regard (Mahmoud Khan, Salim Karami).

L'arbre, une expérience universelle

Peu de textes accompagnent le parcours : « L’un des partis pris de l’exposition, explique Emanuele Coccia, qui a participé à son élaboration, c’est de permettre au spectateur d’avoir un contact sensible davantage qu’intellectuel avec les arbres ». En déambulant au milieu des œuvres, il est frappant de constater à quel point les cloisons entre les disciplines s’effacent. Les croquis de Cesare Leonardi ou de Francis Hallé, tous les deux botanistes, sont saisissants par leur esthétique. Ce dernier, également collaborateur de l’exposition, y précise même : « Je me demande si le rapport premier aux arbres n’est pas d’abord esthétique, avant même d’être scientifique. Quand on rencontre un bel arbre, c’est tout simplement extraordinaire ». Dans l'essai Botaniste (Grasset, 2019), co-écrit avec Charlotte Fauve, Marc Jeanson nous initie aux aventures de ceux, dont il fait partie, qui répertorient la diversité des plantes grâce à la pratique de l'herbier. Il insiste aussi sur la force de la vision, constitutive de cette étude : « La base de l’histoire naturelle se trouve dans l’œil, qui s’aiguise au fur et à mesure des spécimens rencontrés ». Avec l’arbre, nous dit Emanuele Coccia, « les pratiques cessent d’être définies par ce qu’elles sont, la science devient une forme d’esthétique, l’architecture une forme de botanique au même titre que l’art devient une forme de connaissance botanique… Les disciplines ne sont pas juxtaposées mais produisent un discours commun ».

Le rapport à l’arbre montré ici ne se fait pas vis à vis d’un être spécifique, d'un des objets parmi d’autres qui meublent le monde, mais prend une importance telle qu’il constitue notre être même. Dans le film Mon arbre réalisé par Raymond Depardon et Claudine Nougaret, des villageois discutent leur rapport, pas toujours apaisé, aux arbres qui les entourent et qui ont une véritable fonction sociale : l’arbre dont les branches servent de balançoires aux enfants, celui qui fait de l’ombre à la terrasse d’un restaurateur, celui dont on ramasse sans cesse les feuilles, et dans lequel on peut surprendre nichées des pipistrelles… Dans ses tableaux, le peintre Fabrice Hyber, se prenant lui-même pour sujet, se représente en tant qu’arbre.

Entre évolution et écologie 

L’exposition, en outre, n’oppose pas un passé végétal au présent urbain. Elle montre, notamment avec les œuvres des architectes Cesare Leonardi et Franca Stagi (dont le livre L’architecture des arbres est édité pour la première fois en français) que la ville elle-même est une forêt et que la forêt est déjà une ville, dont l’arbre marque la coïncidence. Si l’étymologie même du terme « forêt » (foris) désigne ce qui est extérieur, renvoyant à la peur romaine des barbares qui s’y étaient dissimulés, l’opposition se fond aujourd’hui dans une volonté de réinventer nos espaces de vie à l’aune des préoccupations écologiques. L’objectif de la fondation Cartier est selon Emanuele Coccia de rendre compte d’une « réinvention culturelle, d’un recalibrage de nos catégories, de nos valeurs et de nos descriptions du monde qui nous permettent de nous rapporter aux arbres, conscients qu’ils sont vivants au même titre que les animaux ». Le végétal a longtemps été dénigré par l'histoire des idées au profit de l’animal dans un raisonnement anthropomorphique. L’incroyable richesse du monde végétal a timidement été envisagée à partir du XVIIIe siècle avec le scientifique Carl Von Linné, comme le souligne Marc Jeanson dans Botaniste : « En son temps, Linné a décrit 6200 espèces, chiffre qui, depuis le XVIIIe siècle, a été multiplié plus de soixante fois par ses successeurs. C’est beaucoup, mais pas suffisant. Selon les estimations de mes confrères, 90% de l’ensemble du vivant reste encore à découvrir, et vite ». En effet, la prise de conscience arrive en même temps que (à cause de ?) la catastrophe écologique liée à nos modes de production et d’alimentation, dont les conséquences sont discutées depuis la fin des années 60 en Occident.

L'intérêt actuel dont bénéficie le monde des plantes et des arbres est dû aussi à un changement de paradigme grâce aux découvertes scientifiques, faisant des espèces végétales la pierre de touche de l’évolution. Selon Emanuele Coccia, l’étude de la cellule eucaryotique, à l’origine de tout vivant, a pu démontrer que celui-ci reposait non sur la compétition mais sur la symbiose. C’est alors que « la plante a incarné mieux que l’animal prédateur l’emblème du vivant : elle est le mystère qui fait que tout vivant donne vie à lui-même et à d’autres que lui sans même être touché, non pas parce qu’elle ne connaît pas l’hostilité, mais parce qu’en tant que système autotrophe, elle ne connaît pas d’hostilité triviale, banale, et a cette capacité en oxygénant l’atmosphère de donner vie aux autres ». L’arbre devient dès lors le « paradigme de l’évolution », selon les mots du biologiste Miroslav Radman cité dans le catalogue de l’exposition, qui approfondit l’état des lieux des connaissances et des débats.

Nous les arbres montre que l'arbre est lié à notre expérience, à notre espace, à notre connaissance, à notre culture. Par-là même, il redessine nos valeurs, en particulier notre rapport à la mort. Ses cernes de croissance renvoient au temps long de sa naissance et des parties de lui-même qui sont comme déjà mortes, alors qu’elles le constituent toujours. L’installation Symbiosia, dans le jardin, créée à partir des données produites par le biologiste Stefano Mancuso, révèle ces cernes intérieurs au tronc de l’arbre comme autant de renseignements sur ce que celui-ci a vécu, les modifications et perturbations environnementales auxquelles il a été confronté et les adaptations engendrées. On trouve aussi dans le jardin un autel de bois, création d’Agnès Varda pour son chat enterré sur l’île d’Yeu. L’arbre, principe de vie et de mort : Nous les arbres parvient ainsi à embrasser la totalité de notre expérience, témoignant de notre humanité et de notre temps.

 

À voir : Nous les arbres, du 12 juillet au 10 novembre 2019 à la Fondation Cartier pour l'art contemporain (261 boulevard Raspail, 75014, Paris). 

À lire : 

- La vie des plantes, Emanuele Coccia, Rivages, 2016, 192p., 18€.

- Botaniste, Marc Jeanson, Charlotte Fauve, Grasset, 2019, 224p., 18€.

- Nous les arbres, Collectif, Fondation Cartier pour l'art contemporain, 2019, 376 p., 49€. 

 

Photo : Cássio Vasconcellos, série « A Picturesque Voyage Through Brazil », #28, 2015, Courtesy de l'artiste et Galeria Nara Roesler, São Paulo © Cássio Vasconcellos

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