Et si c'était vrai ?

Et si c'était vrai ?

Avant même qu'un événement ne s'achève, les complotistes se jettent sur leur clavier pour dénoncer une conspiration. La presse n'est pas toujours en reste.

L'observateur le plus distrait ne peut manquer d'être frappé par la pollution croissante du débat public, dans les sociétés occidentales, par des affabulations de toutes sortes, et en particulier par les thèses complotistes. Celles-ci surgissent désormais dans des délais extrêmement courts, parfois dans l'heure qui suit la survenue d'un événement. Ainsi, les premières ratiocinations complotistes concernant les attentats du 13 novembre 2015 sont-elles apparues sur les réseaux sociaux avant même que l'événement n'ait fini de se produire, et il n'a fallu que quelques jours au journaliste André Bercoff pour suggérer, sur une célèbre chaîne d'information en continu, que le sauvetage de « l'enfant au balcon » par le jeune Malien Mamoudou Gassama n'était qu'une vaste mise en scène...

La santé insolente d'un certain nombre de sites Internet consacrés à la réécriture permanente du réel à l'aune de la théorie du complot suscite l'inquiétude de tous les démocrates, qui conviennent, avec Hannah Arendt, que « la liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat (1) ». Car alors la démocratie est condamnée à n'être qu'un dialogue de sourds, un entrechoc de « vérités » contradictoires.

Le conspirationnisme, comme toute entreprise abusivement révisionniste, relève essentiellement d'un travail de sape du « monde commun ». En pratique, il désigne moins l'adhésion à un scénario alternatif bien précis que l'obstination à tenir la connaissance commune que nous pouvons avoir d'un phénomène ou d'un événement pour mensongère. En cela, il abaisse la réalité factuelle au rang de l'opinion, la muant en une thèse ou une version sujette à caution. Il destitue les faits de leurs droits et met en concurrence le réel avec des récits à caractère spéculatif qui n'ont d'autre sens que de faire apparaître la théorie du complot comme une hypothèse digne d'intérêt. « La Terre plate ?... Et pourquoi pas ? ! » (un Français sur dix est prêt à croire que c'est possible (2)). Alors que semble triompher l'indifférence têtue aux faits, ce corollaire du conspirationnisme, nombreux sont les dirigeants politiques qui, de Moscou à Washington, ont saisi le profit qu'ils pouvaient tirer d'un usage décomplexé de la théorie du complot. Est-ce à dire que nous sommes entrés dans une ère de la post-vérité, où une part de l'opinion publique apparaîtrait pour la première fois dans l'histoire des démocraties libérales comme imperméable à la réalité ? La réalité : ce qui, nous dit Philip K. Dick, ne disparaît pas quand on a cessé d'y croire.

En 2012, deux journalistes de Libération se sont livrés à l'analyse de 160 couvertures de trois des plus importants hebdomadaires français (L'Express, Le Nouvel Observateur et Le Point). Ils en ont conclu que « le vocabulaire, la structure des phrases et des questions sont toujours les mêmes. Tout est "caché", tout est "livre noir", tout est "secret". Il y a toujours "Ceux qui", au choix, "ruinent la France", "profitent", "fraudent" ou "massacrent l'école". Les newsmags, dans leurs manchettes, nous promettent toujours de révéler "la vérité", ou de nous montrer "les coulisses" (3) ». La thèse de la post-vérité ne permet-elle pas d'escamoter à bon compte une réflexion critique sur la responsabilité de la presse professionnelle dans la banalisation de l'imaginaire complotiste ?

Politologue, Rudy Reichstadt anime un site de référence sur l'analyse du conspirationnisme, Conspiracy Watch.

 

(1) « Vérité et politique », dans La Crise de la culture, Hannah Arendt, éd. Folio essais, 1972, p. 303-304.

(2) « Enquête sur le complotisme », Ifop/Fondation Jean-Jaurès/Conspiracy Watch, décembre 2017.

(3) Camille Gévaudan et Isabelle Hanne, « "L'hebdomator" : notre générateur de marronniers », Libération.fr, 1er mars 2012. http://www.liberation.fr/ecrans/2012/03/01/l-hebdomator-notre-generateur...

 

Photo : © HELMUT FOHRINGER/APA/picturedesk.com/via AFP

 

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