Les alchimistes du populisme

Les alchimistes du populisme

Dans son ouvrage Les ingénieurs du chaos, Guiliano da Empoli, fondateur du Think Tank Volta, a mené une enquête documentée et passionnante sur les hommes derrière les populistes à l’oeuvre notamment en Europe. Des alchimistes d’une nouvelle ère, celle de « la politique quantique ». 

Par Aurélie Marcireau

« Ce que je veux, a‐t‐il déclaré en mars au correspondant romain du New York Times, c’est construire une infrastructure globale pour le mouvement populiste global. » Ainsi parle Steve Bannon, sans doute le plus connu des « ingénieurs du chaos » de la galerie de portraits de Giuliano da Empoli. Ancien conseiller politique de Matteo Renzi, patron du think tank Volta à Milan, c’est en fin connaisseur de la chose publique qu’il a vu émerger en Italie ce que personne ne pouvait prévoir : l’alliance populiste entre le mouvement de Beppe Grillo et celui de Matteo Salvini. Une arrivée au pouvoir aussi improbable que l’était celle de Donald Trump.

Pourtant au fil des pages et de l'analyse de l'auteur, on perçoit en quoi cette accession au pouvoir de ces populistes n’était pas inimaginable… du tout. Elle était même limite scientifique, tant les statisticiens semblent de meilleurs conseillers aujourd’hui que les spin doctors. Ainsi Dominic Cummings, le directeur de la campagne du Brexit, qui affirme : « Si vous voulez faire des progrès en politique, n’employez pas des experts ou des communicants, utilisez plutôt des physiciens. » Ces alchimistes sont : Gianroberto Casaleggio, qui a façonné le mouvement de Beppe Grillo, Steve Bannon, qui a construit Donald Trump, Milo Yiannopoulos, le blogueur anglais, qui a su lui apporter les gamers ou encore Arthur Finkelstein, « un homosexuel juif de New York qui est devenu le plus efficace conseiller de Viktor Orban ».  

Ces ingénieurs du chaos n’aiment pas trop la lumière. Ils maitrisent algorithmes et réseaux sociaux, manient les fake news, les messages ciblés. Ils ont compris comment utiliser des gamers dans les campagnes ou monter des « mouvement plateformes » officiellement ultra démocratiques mais finalement vérouillés comme jamais. Magiciens de l'opinion, ils savent faire en sorte que « les défauts des leaders populistes se transforment, aux yeux de leurs électeurs, en qualités. Leur inexpérience est la preuve qu’ils n’appartiennent pas au cercle corrompu des élites et leur incompétence est le gage de leur authenticité. Les tensions qu’ils produisent au niveau international sont l’illustration de leur indépendance, et les fakes news, qui jalonnent leur propagande, la marque de leur liberté d’esprit. » 

Ainsi se dessine – ainsi ils dessinent –, une nouvelle forme de débat public, une réinvention d’une « propagande adaptée à l’ère des selfies et des réseaux sociaux ». Dans ce nouveau monde, la politique devient donc centrifuge. Il ne s’agit plus d’unir les électeurs autour d'un projet qui rassemble mais au contraire d’enflammer les passions du plus grand nombre de groupuscules pour ensuite les additionner – même à leur insu. Leurs contradictions dans les messages sont inévitables mais restent invisibles aux publics visés. L’auteur nomme cette nouvelle ère la « politique quantique ». Une ère où la démocratie représentative est démonétisée. KO face à une volonté forte de participation de populations qui ont eu le sentiment de voir leur destin leur échapper. Face à ces machines de guerre 2.0, comment lutter ? Comment trouver du commun quand aujourd'hui, les algorithmes façonnent une vision du monde pour chacun d'entre nous ? C'est la tâche qui attend les forces modérées, progressistes comme libérales, quand elles seront sorties de leur état actuel de sidération.

À lire : Les ingénieurs du chaosGiuliano da Empoli , éd. JC Lattès, 203 p., 18€

 

Notre entretien avec Giuliano da Empoli : Chaos technique 

 

Photo : Guiliano da Empoli © Brigitte Baudesson, éd. JC Lattès