« Les ruptures nous ébranlent, mais en nous secouant, elles nous dépoussièrent aussi ! »

« Les ruptures nous ébranlent, mais en nous secouant, elles nous dépoussièrent aussi ! »

C'est un succès de librairie ! Avec son Rupture(s), Claire Marin, professeure de philosophie, répond à une attente, une réflexion philosophique sur un sujet qui peut sembler éculé mais qui est aussi universel qu'impensé : la/les ruptures. Un livre stimulant et accessible sur ces « marqueurs temporels » qui jalonnent nos vies et nous construisent.  

Quel rôle joue la rupture dans nos vies ? 

Claire Marin : Les ruptures fonctionnent comme des marqueurs temporels. Il y a un avant et un après, elles définissent des époques, des phases de nos vies, elles les rythment. Mais elles sont aussi parfois l’occasion d’une véritable « mue », d’une transformation du sujet qu’elles obligent à se redéfinir, à trouver une nouvelle place, à inventer une autre manière d’être. Les ruptures nous ébranlent, mais on pourrait dire qu’en nous secouant, elles nous dépoussièrent aussi !

Y a-t-il des ruptures spécifiques à notre époque ?

C. M. : Dans le domaine professionnel ou dans le domaine affectif, la rupture est devenue « conventionnelle », on se sépare « par consentement mutuel », bref, ces euphémismes nous laissent croire que la rupture est un passage obligé et sans douleur. L’idée est plaisante, mais sans doute en partie fausse. Il me semble que cette approche qui minimise les effets de ces ruptures démultipliées dans nos sociétés a aussi pour conséquence de réduire la valeur de l’engagement et plus généralement celle du lien.

Peut-on se remettre de toutes les ruptures ? Nous en gardons une trace profonde écrivez-vous…

C. M. : On s’en remet heureusement la plupart du temps, mais il arrive aussi que certaines ruptures soient dévastatrices et laissent les individus profondément blessés. Dans tous les cas, la rupture est inscrite profondément en nous, elle laisse en effet une trace, qui peut être une fragilité ou une sensibilité différente. Elle modifie notre manière d’être, de nous rapporter aux autres et au monde.  

Vous écrivez aussi qu’on apprend pas forcement de nos ruptures, c’est très iconoclaste !

C. M. : Je ne crois pas qu’on puisse relire toutes les catastrophes de nos vies comme des leçons de sagesse. Il y a des tragédies absurdes qui nous laissent démunis, qui sapent profondément notre confiance et notre élan et qui ne nous apprennent rien sinon le caractère totalement imprévisible des vies humaines et des événements.

Les ruptures réinventent notre rapport à nous-mêmes. En quoi nous permettent-elles d’accepter nos différentes personnalités ? De mettre fin à notre « mauvaise foi » au sens sartrien ? 

C. M. : Elles nous obligent assez souvent effectivement à modifier notre manière d’être et d’agir, et en cela nous forcent à puiser dans des ressources inexploitées, à développer des aspects de notre personnalité laissés en jachère. Et en effet, les ruptures nous confrontent également à nos petits arrangements : elles nous mettent face à des aveuglements, des dénis et rendent impossibles les petits mensonges que l’on se fait à soi-meme. C’est pour cela aussi qu’elles sont souvent si douloureuses.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau. 

 

Sur le même sujet : Apprendre à être rompu, notre critique de Rupture(s)

À lire : Rupture(s)Claire Marin, Editions de l'Observatoire, 160 p., 16 €.

 

Photo : Claire Marin © Hannah Assouline/ Editions de L'Observatoire

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF