Voyage en « misarchie » : l'utopie politique qui abolit les pouvoirs

Voyage en « misarchie » : l'utopie politique qui abolit les pouvoirs

Voyage en misarchie est un essai d'utopie politique singulier abordant un grand nombre de sujets, économie, justice, droit du travail, écologie, pauvreté, éducation, liberté de croyance… Emmanuel Dockès, juriste spécialisé en droit du travail, y propose des solutions concrètes pour améliorer notre système politique. Si la « misarchie », régime de « haine des pouvoirs » paraît radicalement différent du nôtre en ce qu'il supprime l'Etat et le capitalisme, il respecte autrement les valeurs de liberté et d'égalité et nous montre que nos imperfections n'ont rien d'absolu.

Juriste spécialisé en droit du travail, professeur à l’université de Nanterre, Emmanuel Dockès a publié en mars 2017 Voyage en misarchie, une utopie politique qui mêle un propos inventif à des applications concrètes. Dans cet ouvrage original, le personnage principal, spécialiste de droit de la finance international, échoue dans un pays inconnu dont il découvre le fonctionnement au fur et à mesure de ses rencontres avec les habitants : une jeune abbesse dont il tombe amoureux, un enfant réceptionniste d’hôtel, un étudiant, une rectrice d’université, un entrepreneur… Tous lui en apprennent un peu plus sur le régime de la misarchie, qui signifie « haine des pouvoirs ». L’auteur explore avec son personnage, qui quitte peu à peu sa condescendance, un grand nombre d’aspects, du système monétaire et juridique à l’éducation, des droits de propriété et de succession au développement durable… Ce modèle politique où l’Etat et le capitalisme ont disparu n’est pourtant pas radicalement différent de celui dans lequel nous évoluons, et a l’avantage de proposer des solutions tangibles à des problèmes que nous avons fini par concevoir comme des apories irréductibles. Cet essai détonnant vient d’être réédité dans une édition de poche aux éditions du Détour. Entretien avec l’auteur.

Paru il y a un peu plus de deux ans, votre ouvrage vient de reparaître dans une édition de poche… un succès critique et de librairie ?

Emmanuel Dockès : L’édition de poche a été rendue possible par ces deux succès. Des réunions de discussion autour du livre ont d’ores et déjà été organisées par des gilets jaunes, des centres sociaux, des syndicalistes… Le passage à l’édition de poche, qui réduit fortement le prix, devrait permettre d’amplifier cette diversification des publics. C’est pour moi une question de cohérence. Le Voyage en misarchie porte sur des questions comme : vers quelle société pouvons-nous aller, et comment ? Ces questions appartiennent à tout le monde. Il fallait que ce livre soit accessible à tous, aussi financièrement.

Votre ouvrage se dessine comme une utopie politique maquillée en roman, avec un personnage principal qui découvre un nouveau régime qui aurait évolué plus rapidement que le nôtre… Pourquoi avoir eu recours au genre romanesque pour exposer vos théories et non à la simple forme de l’essai ?

E. D. : Lorsque votre objet est d’imaginer un changement global de société, il s’avère difficile d’adopter la forme traditionnelle de l’essai. Les grands éléments qui constituent nos sociétés, la monnaie, l’organisation des pouvoirs publics, l’éducation, l’entreprise, l’écologie, le système bancaire, etc., sont indissolublement liés. Proposer un système alternatif au nôtre suppose d’intervenir en même temps sur toutes ces dimensions. Ce qui exige d’embrasser une multitude de sujets. Avec l’appareillage scientifique et les références qui conviennent au genre de l’essai, il s’agirait d’un travail encyclopédique. La vérité est que j’ai essayé de le faire. Au bout de plusieurs années de travail, j’étais arrivé à rédiger la moitié de l’introduction… Ce demi-début a fait un livre qu’un peu découragé j’ai publié séparément.

La forme romancée autorise plus de légèreté et de créativité dans l’expression. Par exemple, pour expliquer les solutions qui permettraient de recentrer les marchés sur les biens durables, sans brider la liberté de consommation, il suffit d’envoyer le personnage s’acheter des vêtements. Le marchand lui expliquera comment cela fonctionne. Pour la prohibition des emballages en plastiques, il suffira de décrire l’épicerie dans laquelle passe le personnage. Les théories du droit de propriété peuvent être débattues autour d’un verre en quelques pages. Dans ces conditions, la présentation d’une société alternative globale, dans tous ses principaux aspects, devient possible. La forme romanesque permet aussi de faire des expériences de pensée. Par exemple, les personnages se font embaucher dans une entreprise qui est en train de se lancer. Ce qui est l’occasion de tester et de préciser le fonctionnement des entreprises misarchistes. Cette forme a un autre intérêt, lui aussi à mes yeux central, celui d’en simplifier la lecture. La plupart des lecteurs que j’ai rencontrés se sont laissés prendre par l’histoire, ce qui les a conduits jusqu’à la fin du livre. Sous la forme d’un essai, ou pire d’une encyclopédie politique, seul un très petit public de lecteurs aguerris seraient allés au bout du voyage. Il y a aussi la question du plaisir. Quitter le monde politique actuel pour voyager dans le monde de nos désirs permet de respirer un peu.

Comment construit-on son identité religieuse, culturelle, politique, professionnelle… via les sphères familiale et éducative dans le régime misarchiste de l’Arcanie ?

E. D. : Les individus tendent à être assimilés et à s’assimiler eux-mêmes à leurs qualités, croyances et appartenances, c’est ce que l’on nomme habituellement l’« identité ». Cette propension humaine à construire des identités n’est pas forcément un problème. Elle permet la reconnaissance de qualités et de différences. Elle produit ainsi de la diversité, de la richesse, des possibles et donc de la liberté. Il convient toutefois de s’en méfier. La forge des identités a des tendances réductionnistes. Lorsqu’un individu est totalement assimilé ou même principalement assimilé à une identité trop simple, celle-ci produit un enfermement. Les identités exclusives produisent, en outre, de graves fractures sociales qui sont à la racine du racisme, de la guerre et de tous les pires maux de l’humanité.

L’organisation misarchiste est donc construite non pas pour empêcher la construction d’identités, mais pour favoriser les appartenances et les identités multiples d’une même personne. Elle favorise aussi les changements d’identité au cours de la vie. Cela suppose d’abord la connaissance d’autres réalités, d’autres modes de vie que ceux qui nous sont inculqués au sein de la famille, d’où l’organisation de « rotations infantiles » qui permettent aux enfants de vivre quelques semaines, puis quelques mois, dans d’autres familles. D’où aussi l’importance donnée à la réduction du temps de travail et à la formation tout au long de la vie qu’elle permet : ceci facilite les changements de métiers et donc les changements d’identité professionnelle.

Réciproquement, les communautés exclusives, celles au sein desquelles une personne trouve à la fois un travail, une croyance commune, une famille et une culture sont strictement encadrées et limitées.

La misarchie apparaît en vous lisant comme un régime très spirituel. Et pourtant, il critique l’économie occidentale comme un système de croyances. Quelles seraient les valeurs de ce régime de diminution maximale des pouvoirs ?

E. D. : Les valeurs de la misarchie sont sans originalité : il s’agit de la liberté et de l’égalité. Toutes les démocraties sont basées sur ces valeurs. Elles induisent une crainte du pouvoir, lequel est une réduction de l’égalité – le soumis est en dessous de son chef – et une réduction de la liberté – être soumis à un pouvoir c’est être moins libre. Logiquement, toutes les démocraties sont donc construites sur cette méfiance du pouvoir, qu’on lit dans la remise en jeu périodique des mandats électoraux, dans l’exigence d’une séparation des pouvoirs, dans les droits fondamentaux lesquels sont d’abord des limites à l’emprise du pouvoir sur les individus. La misarchie – étymologiquement la haine du pouvoir — n’a donc guère d’originalité quant à ses valeurs. Son originalité est d’aller beaucoup plus loin que nos régimes démocratiques actuels, lesquels respectent assez peu et de moins en moins leurs valeurs fondamentales.

L’image de très grande spiritualité que vous avez pu retirer de votre lecture de la misarchie me semble erronée, mais je comprends comment cette image vous est venue. La misarchie est un système qui cherche à maximiser la liberté. Ce qui impose d’ouvrir à la diversité et de respecter toutes les croyances, y compris celles qui apparaissent un peu délirantes. La primauté donnée à la liberté sur l’imposition d’une rationalité unique se lit un peu partout dans le livre. Ce qui peut donner une image un peu chaotique. Par exemple, la taille des organisations territoriales n’est soumise à aucune règle. Il en existe de grandes et de petites. Les habitants peuvent les fusionner ou les séparer assez librement. Cela ne produit pas une organisation rationnelle mais libre de l’espace.

Pour autant, ce choix en faveur de la liberté n'est pas un abandon de la rationalité. C’est un choix rationnel, et c'est aussi celui qui laisse s’exprimer le plus la rationalité des intéressés. L’exercice de la raison est une des dimensions de la liberté.

Au final, la misarchie me semble plus raisonnable que nos organisations sociales actuelles. Pour reprendre l’exemple de l’économie que vous citez, certaines théories économiques actuelles, malgré ou plutôt à cause de leur prétention scientifique, m’apparaissent comme une sorte de mysticisme. La croyance dans le caractère auto-régulateur des marchés ou la croyance dans les prédictions d’avenir faites par certains économistes, demeurent très fortes, bien qu’elles aient été constamment contredites par les faits. Ces croyances continuent de structurer l’univers mental de nos sociétés. Il faut en conclure que nos sociétés sont plus mystiques qu’elles ne prétendent l’être.

Comment d’anciennes fonctions régaliennes comme la police, la justice sont-elles conservées en Arcanie, qui est un régime sans Etat ?

E. D. : L’État est un concept du XVIe siècle, directement issu du monothéisme. Il part de l’idée du Dieu tout puissant et la transpose à l’organisation politique. À l’image de Dieu, le souverain revendique la toute puissance. L’inscription dans les institutions de ce mythe de la souveraineté est un faux semblant dangereux. En réalité, la toute puissance n’existe pas, ni n’a jamais existé. L’État est simplement une organisation qui revendique cette toute puissance en se donnant comme attribut principal la souveraineté. Attribuer la souveraineté au Peuple n’est pas une solution suffisante. Le « Peuple » est soit une multitude dispersée et sans pouvoir, soit une entité mythique incapable de parler d’elle-même. La souveraineté finit dans tous les cas comme une légitimité sans limites mise entre les mains de ceux qui se présentent comme les représentants du souverain, que celui-ci soit Dieu, la République, ou le Peuple.

La prétention à la souveraineté cadre bien mal avec l’idée démocratique de méfiance vis-à-vis du pouvoir et de nécessaire séparation des pouvoirs. Aller plus loin dans le respect des valeurs fondatrices d’égalité et de liberté suppose donc assez logiquement d’abandonner la souveraineté et donc l’État.

Cela ne signifie pas qu’il faille pour autant abandonner toute organisation. La misarchie est un régime juridique très organisé. Les fonctions dites régaliennes sont assurées par une pluralité d’organisations. L’impôt, la monnaie, la justice, l’éducation sont confiés à des organisations différentes. Chacune est organisée de manière démocratique, avec notamment des assemblées élues et d’autres tirées au sort. Ces organisations sont plurielles, donc aucune n’est souveraine, ni ne prétend l’être.

Un tel système a besoin d’instances de coordination, budgétaire notamment. Le livre décrit un mode de coordination possible. Mais qui dit coordination ou instance de résolution des litiges, ne dit pas nécessité d’un sommet. On peut imaginer un système juridique qui n’a pas de président de la République, ni même de Gouvernement ou de Parlement généralistes. Au ministère de l’éducation se substitue, par exemple, un district financeur de l’éducation gratuite, avec ses assemblées élues et tirées au sort, dont les compétences sont limitées et qui est obligé de se coordonner avec d’autres districts.

L’État a ainsi disparu en misarchie. Mais pas le droit, ni la monnaie, ni les services publics, ni la police…

Vous détaillez avec précision le fonctionnement des entreprises en Arcanie qui permet à terme une égalité réelle entre le patronat et le salariat sans désinciter l’entreprenariat. Pourriez-vous le résumer rapidement ? Si je souhaite y fonder une entreprise, comment m’y prendrais-je ?

E. D. : La liberté d’entreprendre est une liberté essentielle et qui doit être protégée. Un univers dans lequel il serait impossible ou trop difficile de monter son entreprise deviendrait vite sclérosé et autoritaire. Il convient donc que chacun puisse, s’il le désire, monter son entreprise. Mais attention, une société misarchiste conséquente ne peut pas abandonner le monde économique à la domination des possédants. Les systèmes actuels proclament les principes démocratiques d’une main et de l’autre ils disent que ces principes cessent de s’appliquer aux portes des entreprises. Il convient aussi de démocratiser les entreprises et donc de supprimer le capitalisme. Toute la difficulté consistait à concilier ces deux nécessités, la préservation de la liberté d’entreprendre et la suppression du capitalisme.

Le compromis choisi peut être expliqué à partir d’un exemple simple. Un entrepreneur met son patrimoine, son travail et son énergie dans la création de son entreprise. Pendant plusieurs années, peut-être, il ne se paie presque pas. Lorsque les affaires commencent à marcher, qu’il commence à gagner suffisamment sa vie et que le travail devient trop lourd, vient le moment où il envisage d’embaucher un premier salarié. S’il fallait qu’à ce moment, au nom de l’égalité, il partage son entreprise en deux et que son premier salarié acquière autant de droits que lui sur l’entreprise, cela serait, d’une part, une spoliation injuste et, d’autre part, dans ces conditions, l’entrepreneur n’embaucherait jamais son premier salarié.

Au départ, l’entrepreneur doit donc conserver le pouvoir sur l’entreprise et sur le travailleur embauché. Celui-ci sera un salarié au sens classique du terme. Il s’agit certes d’une restriction au principe d’égalité, mais elle me semble à la fois juste et nécessaire. En revanche, supposons que l’entreprise continue pendant vingt ans avec toujours le même entrepreneur et le même salarié. Si vingt ans plus tard le salarié est toujours un salarié et le patron un patron, alors une injustice nouvelle est apparue. Après vingt ans, en réalité, l’entreprise est celle des deux personnes qui y travaillent. L’égalité devrait alors régner entre eux. C’est sur cette idée de base qu’est construit le droit des entreprises en misarchie. Les entreprises ne naissent pas dans l’égalité. Mais elles tendent vers l’autogestion. La clé est la dimension temporelle. Le temps qui s’écoule sera le temps du rachat progressif, par les travailleurs, de la part qui leur revient. Le temps qui s’écoule sera le temps de la juste rétribution de l’entrepreneur.

Les personnages seront amenés à s’interroger assez précisément sur les techniques qui permettent la réalisation concrète de ces principes, y compris avec des exemples chiffrés et dans le cas de très grandes entreprises. Ceci me permet de montrer comment il est possible à la fois de préserver la liberté d’entreprendre et même l’incitation à entreprendre, tout en supprimant le capitalisme.

La misarchie est un régime ouvert à une évolution permanente vers plus de liberté et d’égalité. L’un des personnages est un éminent chercheur, qui travaille à mettre en œuvre de nouvelles réformes en ce sens, détaille ses propositions dans la dernière partie de l’ouvrage. Pourquoi avoir brouillé son discours ?

E. D. : Je tiens beaucoup à ce passage. Les utopies présentent habituellement des mondes « parfait », « finis ». Outre que ces pensées produisent de l’autoritarisme, elles construisent des mondes qui ne sont même pas désirables : vivre dans un monde parfait ne me tenterait pas du tout. La misarchie est imparfaite et voulue comme telle. C’est un monde en perpétuelle discussion.

Pour ma part, je suis simplement au bout de mon imagination. Le passage auquel vous faites référence est le discours d’un personnage qui décrit comment améliorer substantiellement la misarchie. Je ne doute pas de la possibilité de ce discours. En revanche, j’en ignore la teneur. C’est pour cela qu’il est rédigé dans des caractères incompréhensibles. La misarchie n’est pas le meilleur des mondes, c’est le meilleur des mondes que j’ai été capable d’imaginer.

Auriez-vous vous-mêmes aujourd’hui de nouvelles propositions à ajouter au régime misarchique ?

E. D. : Oui, régulièrement, même si cela ne change pas l’architecture générale. Mon éditeur m’a d’ailleurs permis de faire quelques petites retouches d’un tirage à l’autre. L’édition de poche contient ainsi de nouvelles propositions par rapport aux éditions antérieures, notamment pour lutter contre les discriminations selon le genre. Si le succès continue et que d’autres tirages ont lieu, je ne m’interdis pas d’apporter régulièrement de nouvelles retouches. Les systèmes qui permettent la liberté sont des systèmes par essence perfectibles.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

À lire : Voyage en misarchie : essai pour tout reconstruire, Emmanuel Dockès, Éditions du Détour, 560 p., 13,9€. 

 

Photo : Emmanuel Dockès © SUNYOUNG SHIN/Ed. du Détour

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