Vincent Cocquebert : « On externalise aux millennials les grands défis de demain »

Vincent Cocquebert : « On externalise aux millennials les grands défis de demain »

Des millenials, on dit tout, et surtout n’importe quoi. Et si l’obsession pour cette génération fantasmée comme fluide, infidèle, hyperactive n’était qu’un moyen de donner le visage de la jeunesse à des changements sociétaux violents ? Débusquant le mythe d’une « génération millenial » dans son essai Millenial burn-out (Arkhê Editions), le journaliste Vincent Cocquebert actualise la question du « jeunisme », en se demandant à qui profite cette fascination.

À quoi ressemblent les millenials, tels qu’ils sont décrits par le marketing ? 

Vincent Cocquebert : Cette génération a été définie pour la première fois sous le nom de Génération Y dans les colonnes d’Ad Age, un hebdomadaire américain, en 1993. Or, si on part du principe que les plus vieux des millennials – l’autre nom de la génération Y – sont nés en 80, ça veut dire qu’ils ont à ce moment-là 13 ans : on est en train de parler d’un sociotype qui n’existe pas. Mais les grandes caractéristiques qu’on lui donne sont déjà là : il est dans un consumérisme éthique, joyeux, il attend que les marques s’engagent dans les grands combats sociaux. Ces traits sont dessinés par opposition à une génération X qui serait celle des cyniques désabusés – des consommateurs peu intéressants à cibler. Ce millennial dessiné à gros traits a évolué tout en restant le même trente ans après. On y a rajouté la conscience écologique, le coté fluide, individualiste, narcissique, etc. Ces nouvelles caractéristiques, qui s’annulent d’ailleurs parfois les unes les autres, ont été très pratiques pour donner un visage humain à des nouvelles pratiques managériales et des changements économiques qu’on était en train de mener : réorganisation, morcellement du temps, numérisation. Par exemple, le coté infidèle est venu de façon très opportune expliquer pourquoi les entreprises n’allaient plus investir dans les carrières sur le long terme. La figure du millennial permet de prétendre que ces changements économiques ne sont pas faits de manière unilatérale au forceps mais qu’ils correspondent aux attentes d’un nouvel être en gestation. C’est à ça qu’à servi le matraquage générationnel. 

Qu’est ce qui est faux dans le portrait que l’on nous fait de cette « génération » ?

V. C. : À peu près toutes les généralités dites à leur sujet le sont. On les a par exemple longtemps présentés comme une sorte de « Génération Youporn » qui enchainerait les coups d’un soir alors qu’il n’en n’est rien. On voit plutôt s’opérer un rapport moins libertaire au couple : dans un monde où tout est instable, il devient une cellule de restauration de son estime, de stabilité, et la famille n’a jamais été aussi importante. Il y a bien des nouvelles attentes : une quête de sens, une meilleure gestion vie privée-vie professionnelle, mais ces changements que l’on polarise sur une génération particulière infusent par convergence l’ensemble du corps social. On nous fait croire à un conflit de générations alors qu’on n’a jamais vu des mœurs aussi homogènes entre les adultes et les jeunes. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’on nous présentait autrefois le conflit des anciens contre les modernes comme un conflit de valeurs, avec une culture rock, basée sur la transgression, « papa t’es trop relou », contre un ordre social à l’ancienne. Aujourd’hui la mise en scène du conflit de générations a changé, avec cette idée d’une génération dorée, les baby-boomers, qui aurait tout piqué à la génération maudite, sacrifiée. Déjà, c’est considérer que les 30 Glorieuses sont le point indépassable de l’Histoire et qu’il n’y aura pas mieux, mais c’est surtout oublier ce retour à la solidarité qui est en train de s’opérer au sein des familles – et c’est vrai pour les ouvriers comme pour les cadres – qui n’ont pas attendu l’Etat pour redistribuer l’argent qu’ils ont gagné et dont ils voient aujourd’hui que leurs enfants ne profitent pas. Et rappelons que 46 % des jeunes de 18 à 29 ans vivent chez leurs parents [1]. Comme le dit le sociologue Gérard Mauger, « quand l’Etat recule, la famille avance. » 

Pourquoi les baby boomers se sont-ils jetés sur la figure fantasmée du millenial

V. C. : On mobilise la figure de la jeunesse pour continuer de nous faire croire à l’idée de progrès. Comme on externalise aux millennials la responsabilité de pas mal de transformations économiques et sociales, on leur outsource les grands défis de demain, comme le montre l’Obs avec sa dernière couverture avec Greta Thunberg, « ces jeunes qui vont changer le monde ». Elle est la seule chose qu’on a retenue de la dernière COP ! C’était pareil pour Emma González, qui tient un discours vibrant mais qui est une rescapée (de la tuerie de Stoneman en 2018, ndlr). Au lieu de la traiter comme la victime qu’elle est, les médias la propulsent nouvelle figure du féminisme intersectionnel, chargée de réparer un pays en lambeau. La jeunesse crée une sorte d’hallucination collective, parce qu’on est un pays vieillissant qui ne croit plus en rien. On nous parle des « nouvelles générations », comme d’un grand bloc socialement homogène qui aurait forcément des aspirations en commun. On oublie que la jeunesse est aussi diverse et morcelée que la société, et d’ailleurs pas forcément progressiste. On observe un retour sur les communautés – spirituelles, religieuses, émotionnelles, militantes. Et précisément au moment où l’on voit ce morcellement s’opérer, on ne parle que de générations, les millennials, et maintenant la génération Z, dont les membres seraient tous des petits génies de l’informatique. Les millennials ont servi à justifier l’uberisation de pas mal de choses. Ce qui est en train de se préparer, c’est que les Z vont servir à justifier la fin de l’éducation. Le grand discours qu’on tient ces derniers temps sur eux, c’est qu’ils n’aiment pas les professeurs, qu’ils n’en ont pas besoin, qu’ils sont des petits génies qui apprennent tout sur Internet. Et ces discours sont tenus dans les écoles de commerce. On est en train de nous préparer à ça.

Propos recueillis par Valentine Faure.

 

[1] Selon des chiffres de 2013 de l'INSEE.

À lire : Millennial burn-outVincent Cocquebert, Arkhê Editions, 190 p., 17,90 €

 

Photo : Vincent Cocquebert © IngridMareski/Ed.Arkhé

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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