Pierre Michon : «Styliste ? Ça ne me plaît pas»

Pierre Michon : «Styliste ? Ça ne me plaît pas»

Pierre Michon nous a reçus chez lui, dans la Creuse : l'occasion de nous entretenir du Roi vient quand il veut, un livre d'entretiens. Nous l'avons fait réagir à quelques phrases glanées dans ce riche recueil.

Considérez-vous que ce livre fasse partie de votre oeuvre ?

Pierre Michon : Non, ça n'en fait pas partie, c'est en plus.

C'est votre plus gros livre ! 370 pages de texte, plus les annexes. Le roi vient quand il veut, le roi, c'est une métaphore pour dire l'écrivain, Dieu, la grâce ?

P. M. : Je crois que je parle comme tout le monde des Ménines de Vélasquez, et je dis que le roi n'y est pas vraiment, il est dans un petit miroir, le roi n'est pas là, mais il vient quand il veut.

« J'écris court pour garder intacte l'émotion, le tremblement d'un bout à l'autre. La longueur de corde impartie au fildefériste est brève. » Et, à la brièveté, vous ajoutez la rapidité. Une flèche.

P. M. : Abbés a été écrit en quinze jours. Avec rien, en faisant semblant de tout savoir mais en ne sachant rien. Finalement, j'aurais aimé être un médiéviste ou un préhistorien, ces types m'impressionnent. Yann Potin m'a cité, une phrase de La Grande Beune, dans la revue Histoire, j'en ai vaguement honte. Je me dis : Pour comprendre quelque chose à la préhistoire ce n'est pas La Grande Beune qu'il faut écrire, c'est mettre des grosses godasses, aller faire des fouilles toute la journée et parler avec des gens qui connaissent la question. Moi, je tourne en rond devant mon truc. Il y a, dans la posture de l'écrivain que je suis, une sorte d'enlisement dû au peu de contacts. Gracq avait des contacts quotidiens, tout le monde venait le voir, il parlait sans cesse, il était informé par ce qui lui venait d'ailleurs, et il pouvait l'être parce qu'il occupait une position magistrale que je n'occupe pas.

Vous parliez des sources d'Abbés...

P. M. : Oui, j'étais en HP pour des raisons diverses, et en quinze jours... C'était l'époque où on pouvait encore fumer dans certaines chambres, la psy m'a dit : « Si ça vous aide à écrire, fumez. » Et en quinze jours, tous les matins, j'ai écrit Abbés, en rigolant sans arrêt. Je rigolais de la beauté du texte, des fulgurances, parce que c'était fait comme ça : tchac tchac tchac ! La plupart de mes textes ont été écrits comme ça.

Pas Vies minuscules ?

P. M. : Vies minuscules, non, je l'ai écrit en me disant : C'est un petit truc avant que je fasse un chef-d'oeuvre ! Je me suis toujours dit ça, et là je suis dans une situation pourrie parce que la demande, l'attente est telle que je place la barre trop haut. Abbés, c'était une commande pour une revue régionale, de ces revues sur grand papier avec des grandes photos pour flatter le narcissisme culturel des élus. Je me disais : Allez, je ne vais pas m'emmerder, je fais ce truc. Et c'est ce que j'aurais dû faire toute ma vie...

Et vous pensez que c'est la réputation qui vous a privé de cette désinvolture... votre réputation de grand prosateur... Vous les auriez écrits sans assez de souffrance, ces textes ?

P. M. : Je ne souffre pas, non, quand il m'arrive d'écrire, au contraire, il se passe quelque chose qui met fin à la souffrance. L'acte d'écriture est la pointe d'un sismographe qui décrit l'état intérieur. Si l'état intérieur est au mieux, ça marche, mais si l'état intérieur doute de lui-même, du bien-fondé de l'acte littéraire en général et des conséquences possibles de ce qu'il est en train d'écrire, tout s'effondre.

N'est-ce pas là de l'orgueil, la crainte de la médiocrité ?

P. M. : Ce n'est pas la médiocrité que je crains. Quand j'écris, même si ce sont des choses ratées, la phrase est belle...

Qu'est-ce qui est raté alors ?

P. M. : C'est la conjonction de ma vérité avec l'écrit. C'est que ce que je dis n'éclaire pas ce que je suis. C'est sans intérêt pour le lecteur. Le lecteur cherche une vérité qui est en lui et qui serait la même que celle qui est énoncée... C'est tout à coup quelque chose du niveau du corps, tout à coup je me sens avoir une colonne vertébrale, un canal laryngo-je-ne-sais-pas-quoi où s'énonce la parole, et tout ça vient en phase, et je n'ai qu'à écrire les phrases qui se succèdent.

Et vous le racontez avec une telle véhémence que c'est quelque chose de physique.

P. M. : C'est bien pour cela qu'il faut du corps, et le corps en vieillissant est de moins en moins corps.

« L'absence du père, je l'ai instaurée comme ce que Barthes appelait un biographème fonctionnel. Oui, cette absence fait marcher mes textes, mais je l'ai peut-être forgée pour dérober, ou figurer autre chose. »

P. M. : C'est vrai pour Vies minuscules ou Rimbaud le fils, mais pas pour mes autres livres.

Vous dites que votre mère ne vous a jamais parlé de votre père, ou presque jamais. C'est un manque ?

P. M. : Il y a des fantômes partout.

Vous voulez dire que c'était un fantôme pour elle aussi.

P. M. : Pour elle, c'était l'affaire de sa vie. Sur son lit de mort elle n'a parlé que de ça. La fonction du père n'a jamais été inscrite en moi... On en parle là comme si c'était important parce que Sigmund Freud a vécu, sinon on ne parlerait pas de ça.

Plus loin vous dites qu'il n'y a du classique que s'il existe, à côté, du barbare. Dans votre écriture, qui est dénoncée comme classique, y a-t-il du barbare ?

P. M. : Certainement, c'est aussi un trait biographique : je suis fasciné par toutes les manifestations du classicisme, mais je n'ai pas cette éducation, je ne suis pas normalien, je ne manie pas le classique comme si c'était moi, il y a toujours une effraction. Quand j'écris bien je commets une sorte d'effraction.

« C'est ça la littérature : un jeu de vessies et de lanternes où on vous dit que vous êtes maître ès lanternes à l'instant où vous commencez à soupçonner qu'il n'y a que des vessies. »

P. M. : Si j'étais vraiment persuadé qu'il n'y a que des vessies, je ne continuerais plus à m'épuiser dans ce domaine. Il y a une petite lueur d'espoir pour qu'une lanterne brille de nouveau et éclaire quelque chose.

Vous parlez d'un « devoir d'écriture », ça n'existe pas.

P. M. : Si, j'ai cru longtemps que j'avais le devoir d'écrire... Je ne peux pas concevoir de vivre sans l'idée qu'un grand texte va m'arriver.

Que faites-vous pour le provoquer, ce grand texte ?

P. M. : Écoutez : je me suis coupé absolument de tout, pour rester à proximité, je ne sors pas, je reste là scotché pendant que les autres vont se baigner, tout ça pour avoir à portée de main du papier, parce qu'on ne sait jamais, ou des livres afin d'y puiser quelques ingrédients de langage à recycler. Toute ma vie est une sorte de guet pour un gibier qui ne vient pas, c'est Le Désert des Tartares. Je fais tout pour ça, je ne dois pas employer les bons moyens, c'est tout. Il y a quelque chose d'extrêmement juste que dit Bourdieu : depuis la constitution autonome du champ littéraire, depuis Flaubert, Baudelaire, etc., l'amour pour la littérature est devenu un amour fou, complètement déjanté. Qu'est-ce qu'on cherche ? Qu'est-ce qu'on attend ? Qu'est-il donc ce texte absolu qui serait la preuve flagrante que vous êtes entré dans la littérature par la grande porte ? En même temps je crois que tous ces gens qui ont attendu le texte parfait, ça n'a marché pour aucun ! Proust, oui, on dit toujours Proust, il se rapproche de cette mise au jour d'un texte absolu... Les Vies minuscules ? Je ressens pour mes propres textes un dégoût pour la façon dont ils sont lus. Sans arrêt quand les mecs disent « une petite vie humble à la façon de Pierre Michon », mais qu'est-ce que c'est que ces conneries ? Il n'y a pas de vie humble dans mes textes, il n'y en a pas !

Vous placez Vies minuscules à part. N'est-ce pas dû au fait que vous l'avez écrit dans la posture d'un écrivain qui n'écrit pas, celui qui est dans le texte. Après Vies minuscules, ce n'est plus pareil : vous êtes écrivain.

P. M. : J'ai écrit pendant dix ans comme un vrai écrivain. J'ai écrit tous les jours, je ne sais pas ce qui s'est passé en 1990 ou 1991, quelque chose s'est arrêté, je n'ai plus voulu ramer. Vies minuscules est un « long-seller », ce n'est pas un truc qui a flambé.

Pourquoi attendiez-vous de Vies minuscules autant « d'or, de gloire et de femmes » ?

P. M. : C'étaient des conneries de dire ça. Mais il fallait bien faire marcher la pompe à espérance. Elle a beaucoup marché, elle grince maintenant.

Vous protestez lorsqu'on veut vous réduire à un styliste. Ce n'est pas une injure.

P. M. : Non, ça ne me plaît pas. Ce qui fait sonner juste la phrase à mon oreille, c'est qu'elle vient comme ça... Si on peut la surcharger ou la changer, ça ne marche pas. Une phrase emboîte l'autre dans une sorte de coulée parfaite. Mon exemple, c'est toujours Hugo avec ses cent alexandrins par jour, il y a des rebuts, mais ceux qui viennent parfaitement, « Booz endormi », il les a faits comme les autres en deux jours. Ce n'est pas être styliste. Être styliste, c'est peser tous ses mots. Pour moi le styliste absolu, c'est Huysmans, qui sonne comme une casserole, qui a le même sens du rythme que les limaces dans mon jardin.

Il y a du péjoratif dans le mot styliste, mais on loue votre style.

P. M. : Je ne suis jamais content des louanges qu'on me fait. Non, je ne peux pas m'empêcher de penser que j'ai raté mon coup quelque part. Mais où ? Je ne sais pas.

Vous racontez que la chronologie des publications n'est pas celle de l'écriture. Parlons de votre éditeur, Bob (1).

P. M. : Pourquoi j'ai fait Les Onze ? Parce que Bob allait mourir et m'avait dit : « Finis Les Onze », c'est tout. Et là, toute la deuxième partie, qui est le plus beau des Onze, je l'ai faite, et en hiver ! Boum, d'un seul coup ce truc a déboulé. Mais d'où ça vient tout ça ? Voilà ce que je n'arriverai jamais à comprendre. L'amour de la littérature est un amour fou, c'est vrai, mais tout à coup, cet instant sacré de littérature s'inscrit sur la page. Et c'est moi qui l'ai fait ! Et je sais que c'est une page... Comment appeler ça sans ridicule ? Oui, de littérature, c'est bien ça. Ça s'entend ! Il y a un beau texte d'une Américaine, Jill McCoy, à propos de mes livres, qui dit que je suis un écrivain de l'ouïe, et donc extrêmement difficile à traduire. Mais en anglais, en espagnol, et donc dans les pays latinos aussi, les traductions sont nickel, car elles sont toutes à l'oreille. Je crois que c'est une voix, la littérature, c'est du style, certes, mais on sent la langue de chair qui l'articule.

Quand on parle de ces questions, vous citez Faulkner, Borges, et pourtant vous les lisez en traduction.

P. M. : En traduction, oui, mais ceux qui les ont traduits sont des balèzes : le Faulkner de Maurice-Edgar Coindreau et le Borges de Néstor Ibarra sont des textes français, à plein titre.

On parlait de Bob, et vous disiez : « Oui, j'ai fini Les Onze pour lui. » La grâce que vous ne cessez d'attendre a été provoquée par le décès de Bob, par sa mort annoncée. Cet aiguillon-là n'existe plus. Est-ce que ce manque est une des explications des faux départs, des départs différés de vos textes en cours qui vous occupent, qui vous préoccupent ?

P. M. : (Après un long silence) Oui, c'est une des explications possibles. Avoir un dédicataire vivant comme l'était Bob est une chose importante. J'ai besoin de voir de temps en temps des gens qui ont du génie, et Bob, c'était son cas, c'est-à-dire une façon d'embrayer à la vitesse supérieure ce qu'on lui dit et que cette vitesse puisse venir nourrir mon texte en retour... Beaucoup de mes textes ou de mes pages sont nés d'une sorte de reprise à mon compte de propos géniaux que j'avais entendus, de la part de Bob, des mots qui n'ont pas grand-chose à voir avec la littérature.

Vous dites deux fois cette phrase : « Toute vérité dite deux fois est un mensonge. » Bon. Et : « J'éprouve une grande confiance dans le langage, je peux l'adorer ou le détester, mais je ne me méfie pas de lui. J'ai affaire à un ennemi loyal. »

P. M. : C'est-à-dire que c'est un ennemi qui se transforme en mon meilleur ami quand j'arrive à me hausser à cette hauteur, c'est le seul qui puisse m'apaiser. Encore faut-il qu'il se montre.

« J'adore la littérature et je ne cesse de la détester comme un paysan sa terre. »

P. M. : Il y a une exagération dans l'image de l'écrivain, ensuite il y a une exagération du rejet de l'image de l'écrivain, une sorte de dramatisation ou d'hystérisation du rôle de l'écrivain, il y a quelque chose dans tout ça qui est mal ajusté à son objet.

Est-ce qu'il n'y a pas là aussi une coquetterie ou une fausse modestie ?

P. M. : Je ne sais pas. C'est simplement que j'ai mal évalué ce que doit être un auteur.

Ou une vraie modestie, cet orgueil intimidé par les trop grandes ombres au-dessus de nous.

P. M. : Oui, il y a de grandes ombres, mais ce n'est plus ça qui me fait peur, les prédécesseurs, le déjà-écrit et son poids écrasant, ça n'est plus ça, non. Je voudrais faire des choses qui sont à moi, égales, telles qu'elles sont dans Vies minuscules ou dans Les Onze. Mais j'ai toujours peur de déchoir par rapport au peu de réussite que j'ai eue.

« Je n'aime pas avoir raison »...

P. M. : Oh ! que si ! que j'aimerais avoir raison ! Et j'ai raison ! Par rapport à ce que je vous dis, au fait que je ne veux pas déchoir. Mon seul empêchement est là : ne pas déchoir.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Harang. 

 

Photo : Pierre Michon dans la Creuse en 2007 © Jean-Luc Bertini/Pasco. 

Repères

28 mars 1945. Pierre Michon naît aux Cards, dans la Creuse, dans la maison de famille maternelle, où il réside encore en été. Sa mère, institutrice, l'élève seule. Il suit des études littéraires et fait du théâtre.

1984. Vies minuscules (Gallimard) reçoit discrètement le prix France-Culture et lui fait, en trois décennies, une réputation justifiée et inégalée de grand prosateur.

1990. Maîtres et serviteurs (Verdier) .

1991. Rimbaud le fils (Gallimard).

1996. La Grande Beune (Verdier).

2002. Abbés (Verdier). Corps du roi (Verdier) obtient le prix Décembre.

2009. Les Onze (Verdier) remportent le grand prix de l'Académie française.

2012. Vermillon (photos d'Anne-Lise Broyer, Verdier).

Nos livres

À lire : À lire : « Lanny », Max Porter, traduit de l'anglais par Charles Recoursé, éd. du Seuil

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Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF