Philippe Vilain : « Il y a un consentement des écrivains à la marchandisation »

Philippe Vilain : « Il y a un consentement des écrivains à la marchandisation »

Dans la continuité de La littérature sans idéal (Grasset, 2016), l’essayiste et romancier Philippe Vilain déplore dans La Passion d’Orphée l’abandon des écrivains de tout idéal poétique, au profit d’une primauté absolue du sujet. A l’heure de l’industrialisation de la culture, il importe que les écrivains, éditeurs et critiques ne laissent plus les seules lois marchandes définir la littérature contemporaine.

Quels sont les phénomènes qui vous ont incité à adresser cette vive critique des tendances de la littérature contemporaine ?

Philippe Vilain : Cet essai se fonde sur la conviction qu’il y a aujourd’hui, peut-être plus encore qu’à une autre époque, la nécessité de penser son art, sa pratique, et de s’y engager, dans un contexte d’industrialisation de la culture. Je déplore le désengagement certain des écrivains contemporains, en dehors des collectifs comme « Inculte » ou « Ligne de risque », fondé par Yannick Haenel, mais qui n’existe plus. On pourrait dire, pour employer un mot à la mode et le détourner de son sens actuel, qu’il y a un consentement des écrivains contemporains à la marchandisation, et une certaine aliénation à leur pratique. J’ai donc dédié cet essai aux écrivains, pour les inciter à réactualiser un débat sur la littérature. Aujourd’hui, les écrivains sont assez politisés dans leur citoyenneté, mais ils ne défendent pas la littérature contre les lois de la marchandisation, ni même les opprimés de leur communauté. Ils relayent l’indignation mondiale sans s’indigner de leur propre condition, ni de l’injustice d’évoluer dans un paysage évalué selon des conventions marchandes, ni d’une certaine médiocrité de la production générale. Il existe bien sûr des écrivains qui résistent à ces tendances, mais, pour la majorité, la littérature ne représente plus un idéal, elle est seulement un intérêt.

La littérature a quitté l’ère du soupçon, dites-vous en reprenant les mots de Nathalie Sarraute, pour entrer dans l’ère de sa certitude. Que voulez-vous dire par là ?

Que la littérature n’est plus enjeu de débat et de questionnement. Qu’elle se trouve dans l’affirmation même de sa force, que, sereine et sûre d’elle, elle traverse des crises, des adversités sans se penser ni se remettre en question. Une grande indifférenciation globalisante la domine : « tout est littérature ». On se refuse à la distinguer, comme on le fait pour le cinéma, en séparant le « cinéma d’auteur » du « cinéma commercial », comme on le fait en musique même, en distinguant la musique majeure de la musique mineure, en catégorisant la musique selon les genres, Pop, Rock, etc. Mais la littérature indifférencie tout, ce qui est une forme de bien-pensance marchande.

Vous seriez favorable à l’apposition de labels sur les livres ? Ne serait-ce pas réducteur et arbitraire ?

Mais les labels existent déjà sur les jaquettes indiquant les récompenses obtenues, les prix, les succès « meilleures ventes », « vendus à x exemplaires », ou les opinions des critiques. Ces labels reconnaissent et légitiment le livre. On sait que ce qui catégorise et classe la littérature, ce sont avant tout les chiffres de vente. Plutôt que d’abandonner la littérature à ces seules conventions marchandes, il faudrait essayer de la catégoriser à travers des conventions littéraires, a minima à travers les genres « biofictions, docufictions, autofictions », ou pourquoi pas à travers cette distinction « littérature d’auteur » et « littérature d’écrivain ». Catégoriser impliquerait de redéfinir la littérature et le statut de l’écrivain, comme Sartre le faisait dans son « Qu’est-ce que la littérature ? ». Il est entendu que la littérature n’a pas de valeur en soi, qu’elle ne vaut que pour une catégorie sociale et culturelle de lecteurs, qu’elle s’inscrit toujours dans un contexte et dans une culture donnée, mais il me semble que l’on abandonne trop vite la réflexion sur sa définition pour s’interroger essentiellement sur son fonctionnement pragmatique : « quand y a-t-il littérature ? » ou « que peut et que veut la littérature ? », se demande-t-on. On ne la conçoit plus comme un objet capable de susciter des émotions esthétiques mais comme un produit culturel prescriptif qui va avoir un effet bienfaisant ou non sur le lecteur, comme une sorte de nouvelle médecine de l’âme.

Quel type de catégorisation défendriez-vous ?

Je ne sais pas vraiment, j’ai écrit cet essai pour provoquer un questionnement, mais il me semble essentiel de ne pas abuser le lecteur en lui faisant croire que tout livre appartient à la littérature ; une catégorisation minimale informerait le lecteur sur le produit de consommation qu’il achète, et ainsi il ne serait pas « trompé sur la marchandise ». Il faudrait lui signaler le genre auquel le livre appartient (non pas seulement lui dire qu’il s’agit d’un « roman ») et l’orienter sur son caractère plus ou moins commercial. Pour un lecteur lambda, qui n’a pas forcément les outils pour faire la différence, Modiano ou Tartempion, c’est la même chose. Ce nivellement, qui ne prend pas en compte les critères qualitatifs de l’écriture, profite inévitablement à la littérature commerciale. Se refuser à catégoriser, c’est consentir à la littérature marchande.

Vous écrivez que la littérature contemporaine se soucie trop de répondre aux attentes des lecteurs, qui cherchent à apprendre en se divertissant, et vous défendriez une littérature qui brutalise le lecteur, dont l’écriture fasse l’effet d’un couteau, comme dirait Annie Ernaux.

Oui, absolument, parce que l’indéfinition de la littérature épouse une forme de « démagogisme » et je me méfie des auteurs qui se soucient de plaire en collectionnant les sujets d’actualité. L’essence d’une œuvre, à mon avis, est d’imposer son écriture et son sens justement, elle est d’être proprement antidémocratique, de résister à travers les époques et les cultures aux interprétations que l’on peut en faire. Toute œuvre comporte une part d’irréductible et porte en germe une forme de « totalitarisme », de radicalité universelle. Les textes importants de la littérature ne se laissent pas définir par leur réception, ils s’imposent à nous. 

Face à la prolifération des « fictions du réel », vous déplorez la primauté du sujet aux dépens du style. En quoi ce réalisme contemporain, qui s’emploie à recycler le réel, se distingue-t-il du réalisme du XIXe siècle par exemple ?

Le paysage littéraire contemporain est gouverné par une littérature qui prend le réel pour sujet, et qui se déclinent dans les genres de l’autofiction, la biofiction et la docufiction (c’est-à-dire une forme de journalisme littéraire qui se penche sur les faits divers). Les biofictions célèbrent le sacre des triomphants, les vies majuscules. L’auteur qui choisit une vie sensationnelle ou un fait divers notoire se fait en quelque sponsoriser par un sujet culturel, dont il retire directement une reconnaissance. Surtout, cette littérature, qui se prétend très moderne, recycle en réalité les recettes de la biographie romancée et du roman historique, qui étaient encore des genres méprisés intellectuellement dans les années 1980, pour se conformer aux standards marchands. Ce sont des romans qui ne découvrent rien, qui ne participent plus à la succession des découvertes de l’histoire du roman comme l’écrivait Kundera dans L’art du roman. On a maintenant des auteurs qui collectionnent des sujets hétéroclites, et deviennent écrivains à bon compte, portraitistes occasionnels, sur le dos de la renommée de célébrités, sans posséder d’univers personnel. Ils s’arrogent la liberté de déformer ces vies, de les vulgariser pour les rendre les plus accessibles possibles pour le grand lectorat, sans être spécialiste de l’époque et des personnages dont ils parlent. Cette liberté absolue du romancier vire souvent à l’imposture, et cette déspécialisation me semble tromper le lecteur. Mais après tout ce ne serait pas si grave si ces auteurs n’avaient pas perdu leur croyance en un idéal poétique supérieur, si la langue y était un enjeu, or ces textes développent une forme d’impersonnalité journalistique, et entretiennent un lien faible à l’écriture, sans élargissement poétique. Beaucoup sont écrivains, quitte à écrire des livres.

C’est un manque d’audace poétique et politique que vous dénoncez ?

C’est plutôt une question d’intérêts. Moins un livre est écrit plus il a de chance de plaire, puisque le grand lectorat ne s’intéresse pas à la manière de représenter un sujet, mais au sujet lui-même. On a le sentiment que la littérature s’écrit malgré elle, sans être signée, elle se fait l’écho des voix anonymes de la culture-industrie. Les auteurs refusent de se soumettre à une forme de pénitence poétique pour ne pas effrayer le grand lectorat. Il y a des écrivains qui font de la littérature un enjeu poétique comme Matthias Enard, Laurent Mauvignier ou Philippe Forest par exemple, mais ils sont minoritaires.

En cela, la littérature porte la trace du contexte socioéconomique dans lequel elle émerge, celui du néolibéralisme ?

Oui, absolument. La littérature est plus que jamais un produit commercial, victime de l’hyperproduction comme le constate justement le rapport Racine. Par conséquent, elle s’écrit moins, en peu de temps, et se réduit à un travail de composition du sujet, de rédaction. Or, l’écriture se fabrique dans le temps, à travers un travail d’immersion. Dans l’ère de sa certitude, la littérature semble pouvoir se passer de ce travail comme de l’écriture : c’est Orphée qui peut désormais se passer d’Eurydice, qui n’a plus besoin de se retourner. Orphée est l’écrivain contemporain, qui échoue à ramener son amour des Enfers, et avec lui, la beauté, la substance poétique de l’écrire.

Votre essai prend plutôt l’allure d’un réquisitoire. Si vous deviez écrire un plaidoyer, que défendriez-vous ?

On peut lire cet essai comme un réquisitoire contre la littérature marchande mondialisée, ou bien, comme un plaidoyer pour la littérature littéraire exigeante. Tout dépend de notre point de vue sur la littérature. Il est vrai qu’il n’existe pas de contre-discours à cette littérature marchande et que la moindre tentative de compréhension paraît insolite, que la moindre critique, dans une société marchande déniant les évidences, semble offensante. Or, la critique, quand elle se veut honnête, et de compréhension, comme celle que je m’évertue à pratiquer en examinant objectivement la littérature contemporaine, est à mes yeux un acte d’amour : vouloir comprendre, c’est aimer. Par ailleurs, conjonction heureuse, la publication du rapport Racine fait les mêmes constats que ceux de mon essai, en particulier sur l’hyperproduction des livres. Je pourrais me contenter de me taire moi aussi, de penser comme la norme, et me satisfaire d’écrire mes petites histoires, de publier dans des grandes maisons d’édition sans me mettre en danger, ce serait le choix de la facilité et cela m’épargnerait surtout de me faire des adversaires inutiles. Mais cela me semble un devoir de le faire : c’est l’engagement nécessaire et viscéral de l’écrivain pour l’équité et la justice. En cela, je me sens beaucoup d’affinités avec Pierre Bergounioux et Pierre Michon qui observent la disparition du monde paysan, ou avec Didier Daeninckx et Annie Ernaux qui constatent la disparition d’une culture, d’un certain paysage de la banlieue. Personnellement, je regarde disparaître la disparition d’une certaine idée de la littérature exigeante. 

Propos recueillis par Manon Houtart.

 

À lire :  La littérature sans idéal, Philippe Vilain, éd. Grasset, 162 p., 16 €

 

Photo : © J.-F. Paga

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