Laurent Joffrin : « Le génie français, c’est la liberté ! »

Laurent Joffrin : « Le génie français, c’est la liberté ! »

À l'opposé du repli identitaire de Zemmour, Laurent Joffrin, directeur de Libération nous livre une histoire de France jubilatoire qui se nourrit de révoltes et d'indépendance. Nous publions ici une version longue d'un entretien avec l'auteur paru dans les pages de notre numéro d'octobre. 

Le génie français, c’est ce qui fait la substance du roman de la France ?

Laurent Joffrin : C'est une idée, la France. Un patrimoine. Un héritage. Il y a des racines chrétiennes. Des racines monarchiques. Toute une culture. Mais ce qui fait la force d'une idée française, c'est la liberté, la première valeur du triptyque républicain, qui fait l’Histoire et que je raconte comme une histoire avec des personnages qui sont les produits de structures, économique, sociale, mentale... Les structures, c'est le décor. Si on ne parle que de ça, on s’ennuie à périr.

Où votre saga débute-t-elle ?

L. J. : La France prend corps à Bouvines, ou au début de la Guerre de Cent ans. Le royaume de France apparaît avec Philippe Auguste. Avant, ce n'est pas la France, même si elle existe comme telle dans la mythologie nationale. Par exemple, ce qu'on retient des Gaulois, c'est leur volonté d'être libres - non pas libres dans le sens moderne du terme (droits de l'homme, libertés publiques, etc.), même s’il y avait chez eux certains éléments de pouvoir populaire, mais dans le sens d'une lutte pour l'indépendance. Vercingétorix est le personnage qui a été choisi de manière arbitraire par les Républicains au XIXe siècle. Mais des Vercingétorix, il y en a eu plein. Au cours de l'Histoire de la Gaule Romaine, il y a eu des révoltes en permanence. Ce qu'on appelle les bagaudes, par exemple, est une volonté d'être libre à l'égard de l'empire romain.

Quel est le fil rouge de notre, de votre histoire ?

L. J. : La liberté. Elle est souvent vaincue ou écrasée, mais elle reste présente comme espoir, comme idéal. Les premiers chrétiens, finalement, demandent à vivre leur religion librement au sein de l'empire. C'est toujours le même combat qui est à l'œuvre, ce qui oblige à revoir l'Histoire de France autrement. Ce que l’on nous a enseigné, c'est une mythologie de la construction d'une nation et d'un Etat. On a tendance à être indulgent, dans cette Histoire traditionnelle, avec ceux qui construisent l'Etat, et très négatifs envers ceux qui le contestent. Je fais l’inverse. Philippe le Bel a commencé à construire une administration centralisée, mais la révolte des Jacques ou la saga d'Etienne Marcel, me paraissent plus importantes pour notre identité française.

Le génie français, c’est notre côté cabochard ?

L. J. : Il faut réhabiliter la constitution cabochienne. La révolte des bouchers à Paris pendant la guerre de Cent Ans a été portée par des bouchers, avec à leur tête Simon Caboche. Ces révoltés ont fondé une constitution qui ressemble à celle de 1789. Dans l'Histoire classique, on les présente comme des émeutiers sanglants, hirsutes, sans but, sans chef. Idem pour Etienne Marcel, qui essaie d'unifier la population parisienne. C'est la liberté selon la bourgeoisie. De la même manière, l'histoire républicaine est indulgente avec Louis XIV, alors qu'il s'agit d'un pouvoir épouvantable. Le Code noir, élaboré par Colbert, est l'un des documents plus sinistres de l'histoire de l'humanité. Et ces guerres incessantes que Louis XIV a reconnu dans son testament où il écrit : « J'ai trop aimé la guerre ». Il a complètement ruiné le pays, on oublie de le dire. Comme on oublie de relever que la liberté est une aspiration permanente qui est réprimée constamment au cours des siècles par l'Etat, par les pouvoirs.

A la liberté, vous ajoutez l'égalité…

L. J. : L'une ne va pas sans l'autre, c’est ce que je montre dans mon livre. Dans le second tome que je prévois, j’insisterai davantage sur leurs contradictions. Ainsi, la Terreur, c'est l'égalité sans la liberté. Jusqu'à la Terreur, la liberté court sans l'égalité, c'est un privilège réservé à quelques uns. C'est la liberté des citoyens grecs alors qu'il y a une masse d'esclaves et de métèques qui vivent dans une oppression épouvantable. Il faut qu'il y ait une liberté au moins juridique. Et puis, quand on vit dans la misère, on n'est pas libre. À l'inverse, si on établit l'égalité sans la liberté, on perd l'égalité réelle, car ceux qui gouvernent se servent d'abord.

Vous déboulonnez quelques mauvais génies...

L. J. : Prenons Saint Louis, perçu comme un personnage positif. Une journée de Saint-Louis est un festival d'obscurantisme et de bigoterie. C'est Saint-Louis qui a inventé l'étoile jaune : il était catholique fanatique et considérait que toutes les autres religions devaient être abaissées ou éradiquées. Sous son règne, les juifs ont été mis à part et ont été obligés de porter une rouelle jaune (un rond jaune cousu sur le vêtement). En plus, ils étaient rançonnés. Saint-Louis n'a rien de saint. C'est un dictateur. Et l'église catholique l'a canonisé très vite, ce qui prouve qu'elle est une entité politique puisqu'elle a canonisé le roi qui avait aidé le plus la chrétienté. Il a aussi déclenché trois croisades qui ont creusé un fossé avec le monde musulman dont on souffre toujours. Ces croisades qui sont présentées comme des gestes héroïques sont horribles dans les faits.

L’héritage de Charlemagne est également un mythe. Pour beaucoup de Français, c'est un ancêtre, il s'inscrit dans la saga des souverains. Or, il n'était pas français. Il avait un nom allemand — Karl der Große —, et régnait sur l'Europe, et non pas sur la France. Il ignorait ce que pouvait être la France, c'est une entité qui n'existait pas pour lui. Il voulait rétablir l'empire romain sur la base de la chrétienté. Il a fait 30 campagnes d'été militaires pour étendre le royaume franc et consolider l'empire. Le texte de son sacre, en 800, énonce : Karl der Große, gouverneur des Gaules et empereur par la grâce de Dieu. Ce n'est pas l'annonce d'un Etat français homogène et organisé, mais celle d’une réminiscence de l'empire romain.

Avant l’an 1000, toute l’histoire est mythologique. On annexe à la France des gens qui n'avaient aucune idée de ce que pouvait être la France et dont ce n'était pas le but. Le royaume de France va naître à la fin des Mérovingiens et au début des Capétiens. Hugues Capet, le roi des Francs est en île de France. Clovis avait choisi Paris pour capitale. Clovis, dans la mythologie conservatrice, est celui qui baptise la France. Le problème, c'est qu'elle était déjà baptisée. Les gallo-romains étaient souvent chrétiens. Les ennemis de Clovis étaient les chrétiens aryens. Mais comme tout ça est écrit sous l'influence de l'église catholique, on a éliminé les aryens qui étaient une hérésie. Il n'a pas baptisé la France, il a baptisé les Francs.

Vous faites d'Aliénor d'Aquitaine le symbole de l'émancipation de la femme...

L. J. : Oui, c’est une femme émancipée. En tant que reine, elle répudie son mari qui était un bonnet de nuit épouvantable et elle se remarie avec le fils du roi d'Angleterre. La famille Plantagenêt, qui était française à l'origine, régnait sur l'Angleterre. Aliénor fréquentait beaucoup les intellectuels, les artistes, elle avait une cour très brillante. Ensuite, elle a joué un rôle politique par l’intermédiaire de ses deux fils, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre. Richard Cœur de Lion a tout du souverain européen et Jean sans Terre, le mauvais roi contre lequel se bat Robin des Bois en attendant le retour du bon roi Richard. Aliénor prend des décisions, des initiatives, elle légifère en signant de son nom. C'est elle qui est à l'origine du droit maritime international. Elle a joué un rôle politique réel.

Les mauvais génies de notre Histoire contre lesquels l'esprit de liberté combat, ce sont l'absolutisme et le fanatisme religieux...

L. J. : C’est ce contre quoi les philosophes des Lumières se sont insurgés. Tout cela a abouti au XVIIIe siècle et à la Révolution française. Déjà, au XVIIIe, une grande partie de l'intelligentsia s'insurge contre ces principes d'absolutisme, de censure, de pensée unique, avec un roi qui est d'accord avec l'Eglise, mais qui laisse un peu de jeu dans le jeu social. Louis XIV autorisait certaines pièces de Racine ou de Molière alors que leur contenu allait contre l'Église, mais la censure s’exerçait aussi.

La Révolution française, qui vient après, avait-elle déjà conquis les esprits ?

L. J. : Oui, dans les mentalités. Tous les leaders de 1789, de 1793 étaient nourris des philosophes du XVIIIe siècle. Mais les philosophes eux-mêmes n'auraient pas fait la Révolution. Ils étaient pour la mesure, pour la réforme, pour la modération. Ils voulaient une monarchie limitée ou une monarchie éclairée, un despotisme éclairé.

Une fois prononcées, les idées bénéficient d'une force autonome, qui transcende les classes sociales. Elles se sont échangées d'abord au sein d'une partie restreinte de la population. Mais le virus est dans le corps social. Dès lors qu'on accorde le droit de vote aux hommes, au bout d'un certain temps, les femmes vont le réclamer. De même, comment justifier l'esclavage avec : « Les hommes naissent libres et égaux » ? Petit à petit, les idées discutées au sommet infusent la société et les gens s'en emparent pour demander à leur tour les mêmes droits.

La culture française, telle qu'on la connaît aujourd'hui, a abondamment puisé dans la culture italienne…

L. J. : Oui. C’est d’abord le fait de Louis XII puis de François Ier. En allant faire la guerre en Italie, ils étaient au contact de villes dont la culture était elle-même le produit d’un mélange : Venise et Florence surtout, étaient en contact avec l'Orient et le monde islamique. Les philosophes de Byzance ou arabes échangeaient avec les Vénitiens. Et quand les Français arrivaient en Italie, ils trouvaient qu'on vivait beaucoup mieux à Florence et à Venise qu'à Paris. François Ier est devenu quasiment italien. Si on lui avait dit qu'il ne protégeait pas la culture française, il aurait répondu que c'était ridicule, qu’à partir du moment où une culture est riche et belle, il incombe de l'assimiler. Il a demandé à ce qu'on ouvre des chaires d'études de l'arabe à la Sorbonne pour comprendre la philosophie musulmane.

De même, la philosophie des Lumières vient d'Angleterre. Montesquieu a beaucoup voyagé en Europe et notamment en Angleterre. Il a constaté que le parlementarisme britannique était plus civilisé  que la monarchie française et il a été au contact des philosophes, John Locke ou David Hume qui étaient des philosophes empiristes ou rationalistes. Il est revenu de ses voyages avec ces idées de séparations des pouvoirs, de limitation du pouvoir royal, de tribunaux réguliers, de garanties des libertés publiques... Et Voltaire a pris la suite.

Votre livre est-il un anti-Zemmour ?

L. J. : J’ai commencé mon bouquin avant que Zemmour n'écrive le sien. Mais, quand j'ai lu son Destin français, j’ai été horrifié. Il reprend à son compte toute la mythologie nationaliste et les pires historiens du passé. Zemmour, c'est un Juif de l'Action Française. C'est un oxymore, mais c'est ça. Tout ce que je raconte le contredit puisque même les rois ne considéraient pas que la culture française fût quelque chose d'immobile et menacé.

François Ier est resté dans l'Histoire notamment parce qu'il a promulgué l'édit de Villers-Cotterêts qui oblige les fonctionnaires, l'Etat, l'administration, à rédiger les actes en français et non plus en latin ou en dialecte local. Le même passe une alliance de revers, pour des raisons géopolitiques, avec le monde musulman, laquelle a duré trois siècles, jusqu’à l’arrivée de Bonaparte en Égypte, qui rompra la complicité entre les musulmans et la monarchie française.

Pourquoi a-t-on envie de se faire raconter une histoire nationaliste rabougrie ?

L. J. : Je pense qu'il y a une angoisse de l'ouverture. On la trouve dans les classes populaires, parce qu'elles en ont souffert. Mais ce ne sont pas les classes populaires qui achètent Zemmour, c’est une frange de classes moyennes et de la bourgeoisie qui s'estime assiégée et qui pense que la France traditionnelle s'est perdue dans la mondialisation et l'Europe, qu'il faut reconstituer la souveraineté apprise à l'école. Une nostalgie de la grandeur française supposée. C'est l'effet pervers du patriotisme excessif des républicains qui ont voulu absolument construire une Nation républicaine au XIXe siècle et qui ont créé toute cette mythologie de la construction de l'Etat et de la nation. Les gens ont l'impression que cette « grande » France est menacée.

Et puis il y a aussi eu le choc de 1940, l’effondrement de l'armée française. Ça, c'est le mauvais génie français. Il y a une arrogance française doublée d'une angoisse de chute.

Propos recueillis par Nicolas Domenach.

 

À lire : Le Roman de la France, de Vercingétorix à Mirabeau. Une histoire de la liberté, Laurent Joffrin, éd. Tallandier, 480 p., 21,9 €. 

Couverture du livre

 

Photo : Laurent Joffrin © Aurelien Meunier/Getty Images/Via AFP

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