Laurent de Sutter : « Une indignation efficace reconfigure nos manières de penser »

Laurent de Sutter : « Une indignation efficace reconfigure nos manières de penser »

S'informer, de nos jours, revient le plus souvent à s'indigner contre la marche du monde. Dans Indignation totale. Ce que notre addiction au scandale dit de nous (L'Observatoire), le philosophe Laurent de Sutter analyse les modes de raisonnement à l'œuvre lorsque nous nous indignons. Entretien.

Une phrase méprisante d’un politique, des scandales liés à la corruption ou l’environnement, des violences et des agressions diverses… S’informer, de nos jours, revient le plus souvent à s’indigner contre la marque que nous imprimons au monde et l’évolution de la société. Dans Indignation totale. Ce que notre addiction au scandale dit de nous (L’Observatoire), Laurent de Sutter analyse les formes de discours mises en œuvre lorsque nous nous indignons à l’appui de plusieurs exemples récents. Remontant l’histoire de la pensée, il montre qu'à notre époque, l'indignation repose sur un discours rationnel et contribue à nous définir, dans un aller-retour entre extériorité et intériorité. Comment éviter de nous épuiser quotidiennement au fil des indignations pour agir et réagir efficacement ? Entretien avec l’auteur.

Vous mentionnez une indignation « totale » : est-ce parce que nous avons aujourd’hui davantage de motifs de nous indigner ? Parce que nous sommes plus nombreux à l’être du fait de la diffusion rapide et massive de l’information ?

Laurent de Sutter : J’ai trouvé qu’il y avait dans ce titre un côté « pulp », qui rappelait ces magazines populaires, ces comics qui se vendaient dans les kiosques dans l'entre-deux guerres aux Etats-Unis. L’adjectif ajoute comme un grain de sel, une touche d'ironie. Quand on parle d'indignation, le réflexe que l'on entend souvent est une véritable indignation contre l'indignation, une dénonciation du fait qu'elle est le signe de l'irrationalité au pouvoir, des dérives des réseaux sociaux, des poubelles de la pensée... J'ai voulu prendre le contrepied ironique de cette réaction première pour introduire au ton que j'ai cherché à développer dans ce livre, avec des phrases très sérieuses mais qui ont vocation à être regardées de manière souriante.

On vit une période très particulière du point de vue de notre relation à l'indignation. Il y a ce sentiment sociologiquement consultable que l'indignation est partout, du fait des nombreuses chambres d'écho qui la rendent visible. Elle commence le matin et ne s'arrête que le soir. Peut-être même que notre inconscient continue de s'indigner pendant la nuit... 

J'ai aussi tendance à croire que l'indignation est totale parce qu'elle fonctionne sur une logique intégrale : soit je suis complètement pour, soit je suis complètement contre. Il y a une logique du tout ou rien qui vomit la demi-mesure comme ce qui lui fait le plus obstacle, son gâche-plaisir. L'indignation dans ce qu'elle a de plus fondamental et viscéral divise le monde, le donne à voir en noir et blanc. La nuance fonctionne selon un autre mode de totalisation : il y a ceux qui pratiquent la nuance et ceux qui pratiquent l'indignation. Ce sont deux modalités de partage de l'espace de discours.

Vous partez à l’assaut, non de l’indignation en tant que telle, mais de ses dérives contemporaines…

Je tente de comprendre le mode de fonctionnement de l'indignation par sa logique interne. Je condamne le fait que, telle qu'on la voit sur les réseaux sociaux, dans les éditoriaux des magazines, etc., l’indignation tourne à vide sans que rien ne se passe, parce qu'elle nous renvoie à notre appartenance à nous-mêmes, à un groupe... Le problème de l'indignation comprise dans ce sens-là est qu'elle fixe, essentialise, renvoie le sujet à lui-même dans son autoconstitution. Or, ce qui m'intéresse dans la participation à la vie publique, c'est la capacité à transformer les choses et à se changer soi-même en abordant un problème, la manière dont ce problème pourrait me transformer, et non qu’il me confirme ce que je sais ou que je pense déjà.

La manière dont la raison s'exprime aujourd'hui dans les formes argumentées de l'indignation contemporaine témoigne du fait qu'elle marque sa limite. Peut-être que nous aurions besoin d'un équipement légèrement différent dans notre relation au monde pour éviter de confirmer tout le temps ce que l'on sait ou ce que l'on croit savoir. 

Pourquoi l’indignation ne relève-t-elle pas selon vous d’une émotion, d’une passion ou d’un sentiment du fait de sa spontanéité et de son expression en tant que sursaut, mais d’une forme particulière de la raison ?

Je voulais parler des formes de discours, de la manière dont elles se déploient et produisent des effets et non de ce qu'il se passe dans la tête des gens, de leur capacité à agir. Il y a plusieurs aspects dans l’usage du mot « raison » que j’effectue.

Le premier est celui de la dimension agonale de l'indignation dont je viens de parler, qui tranche entre le vrai et le faux. Ensuite, pour nous indigner, nous apposons des modalités de raisonnement, des causes (« je suis indigné parce que... »), et un contenu, (« j'ai lu, j'ai vu, j'ai entendu... ») L'indignation est un mode de raisonnement explicatif et documenté. La raison d'être de l'indignation remonte un écheveau de causes. On ne s'indigne pas juste parce que la forêt amazonienne brûle, mais parce que ce fait implique que toute une série de personnes n'a pas pris les mesures qu'il faut par rapport à une certaine vision du monde, que l'on défend elle-même parce qu'elle est rendue nécessaire par un certain état de la planète... Il y a toujours une remontée causale qui, même si elle n'est pas argumentée explicitement, reste induite jusque dans les formes d'indignation les plus violentes. Lorsque l'on s'indigne, on est certain d'avoir de très bonnes raisons de parler et de prendre position ainsi. 

Enfin, le dernier aspect qui explique que la raison moderne entre dans le processus de l'indignation est le lien entre la confrontation à la réalité extérieure et la constitution du sujet en tant que tel. Selon moi, la grande opération de la modernité philosophique réside dans la capacité qu'a le sujet de se constituer par le biais de ses équipements, comme si l'on avait besoin de défendre des choix politiques, esthétiques, éthiques... pour se définir de l'intérieur. Or, ce qui permet d'épaissir ces choix, de leur donner une forme de dignité, dans l'histoire de la modernité, c'est la raison en tant qu'elle synthétise cette capacité que nous avons à nous positionner par rapport aux autres. C'est la réponse que donne Kant dans la deuxième préface de la Critique de la raison pure : le tribunal de la raison est celui du sujet qui juge le monde dans lequel il est grâce aux facultés qui sont les siennes, qui s'exercent à l'intérieur d'un espace limité, fini. Dans l'espace du connaissable, le sujet exerce son pouvoir rationnel sur le monde et lui fait cracher ce qu'il a à dire. Ses capacités l’autorisent à dire non pas la vérité du monde, mais sa vérité : ceci est une œuvre d'art médiocre, cela un choix politique brillant... L'exercice des facultés organisé en tribunal aboutit à une sentence en accord avec les critères que l'on s'est donnés pour juger, j'oserais dire de nos préjugés. 

Pour tous ces aspects, l'indignation peut être donnée comme très rationnelle, voire hyper rationnelle. Loin d’être une éructation momentanée, un cri, elle est une élaboration qui porte un sens et une profondeur. Les indignations ne sont jamais nulles, c'est pour cela aussi qu'il faut les prendre au sérieux. L'investissement réalisé pour pouvoir justifier, légitimer, construire, solidifier... ce que l'on pense et ce qu'on énonce est un effort pour fonder ce que l'on est qu'il serait très malvenu de juger. 

Dans votre ouvrage, vous observez via l’étymologie du mot scandale qu’il était vu comme un piège, comme ce qui ralentit… Le problème vient-il du fait que le scandale n’est plus qu’une étape mais une finalité en soi ?

Effectivement, l'enjeu est la définition du moment de l'indignation. Sa répétition quotidienne et successive nous épuise et nous renvoie sans cesse à ce que nous sommes. On pourrait faire une forme de tableau périodique des éléments d'indignation, une carte de l'indignation sur le modèle de la carte de la distinction de Bourdieu. Dites-moi ce qui vous énerve et je vous dirai qui vous êtes… Le moment où il y a un saut expérimental possible est le moment où ce flux est arrêté par une élection ou parce que l'on est nous-mêmes choisis... Un problème, une question, un scandale, subitement prend la place de tous les autres et cesse en cela d'être scandaleux pour devenir un moteur. L'exemple des Indignados en Espagne est très fort pour cela, car il a traduit une forte mobilisation. Élire une question n'implique pas forcément de se transformer en pasionaria de la révolution, mais de se dire que l'on veut s'engager dans un espace qui ne nous laissera pas intacts, hors de nos jouissances et de ce rapport que nous avons à nous nourrir et à nous réjouir profondément de ce qui ne va pas. Une indignation efficace est pour moi celle qui reconfigure nos manières de penser. 

La raison critique, précisément parce qu'elle nous rend victorieux à tous les coups, ne perd jamais. Personne ne vous dirait « je suis indigné, mais je sais que j'ai tort ». La raison est désignée pour la victoire à celui qui s'en réclame. Il n'y a pas dans ce point de vue de mauvais usage de la raison, elle ne fonctionne que pour autant qu'un certain nombre de gens la suivent. Je propose une ligne de fuite entre les affrontements qui résultent de visions du monde différentes. Qu'est ce que l'on peut faire de cette situation, qu'elle soit vraie, fausse, fondée, que les gens aient raison de s'indigner ou pas ? Cela implique un vrai travail, un processus de construction public de la manière dont la prochaine conséquence sera construite, de la suite de cette chaîne de causes. Il me semble que potentiellement, cela a plus d’intérêt que de continuer un bras de fer de la pensée. 

Vous écrivez que « Ce ne sont pas les éventuelles libertés publiques reconnues aux citoyens ou l’idée vague de l’égalité devant la loi qui détermina la structure des régimes politiques en Occident, mais l’idée que ceux-ci requissent de chacun qu’il ou elle prît position – et que cette position impliquât l’exclusion de toutes les autres positions possibles ». L’indignation est-elle indissociable de la structure du groupe, de la communauté ? Peut-on imaginer s’indigner tout seul ?

Parler de solitude ou d'individu comme si nous étions complètement fermés est quelque chose qui n'a, je trouve, pas de sens. Même si l'on vit en autarcie, complètement isolé du monde, que l'on n'est pas entouré et/ou que l'on n'a pas de moyens de s'informer... même là, dans la réclusion la plus complète, il y a une société qui se construit contre une autre société possible que l'on refuse. Ce que l'indignation nous dit aussi, c'est à quel point nous sommes fondamentalement sociaux, même si l'autre que nous refusons peut faire partie de nous. J'aurais beaucoup de mal à faire la distinction entre une indignation qui serait « pure », sans aucune interaction avec une forme d'extérieur et une indignation sociale.

Peut-on opposer à « l’affirmation rageuse » de l’indignation l’action silencieuse ?

Ce que vous me dites me fait penser à deux choses. D’abord, à William Burroughs et à ce qu'il a dit sur la chute du mot et le silence du verbe. Pour lui, le silence était magique dans le sens où il était l'expression d'une volonté qui transformait le monde en y insérant des choses qui n'y étaient pas avant. Un écrivain rajoute quelque chose dans le monde, fabrique ce qu'il veut. Burroughs se fait l'avocat de la préservation de la possibilité de création du verbe. La seconde chose à laquelle le silence me fait penser est ce livre de François Jullien, Les transformations silencieuses, qui explore la pensée chinoise et le fait qu’elle ne charrie pas de décision, d'avant/après presque vertical du monde où on tranche, mais plutôt des mouvements horizontaux, qui ne se définissent pas par des périodes de temps précises. Dans la vision chinoise, on accompagne l'impermanence de ce qui est, ce que je trouve très beau.

L'action dont vous parlez, j'y souscris donc dans ces deux sens : une action qui au moment où elle a lieu participe d'un mouvement de transformation. Sortir de la rationalité occidentale est une condition nécessaire pour pouvoir agir, quelle que soit l'action désignée. C'est comme cela qu'on transforme l'indignation en autre chose qu'une machine à confirmer. Il est souhaitable que nos indignations nous infirment, nous donnent tort, nous mettent dans une situation de perplexité, de « scrupule » selon le terme que j'utilise dans mon livre, qui nous empêche de nous installer dans une foi confortable. Nous pourrions ainsi passer d’une raison inscrite dans la modernité occidentale à une nouvelle forme de raison : le zen dont parle Deleuze, la Chine qu’évoque François Jullien... C’est ce que j'essaie de mettre en place dans mon livre, non comme une théorie toute faite mais une proposition pour nous perdre un petit peu, plutôt que de confirmer ce que nous sommes en nous indignant.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet. 

 

À lire : Indignation totale. Ce que notre addiction au scandale dit de nous, Laurent de Sutter, L’Observatoire, 144 p., 15€.

 

Photo : Laurent de Sutter © Hannah Assouline

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF