La polémique sur Yann Moix sert les ventes de son livre, mais dessert le livre lui-même

La polémique sur Yann Moix sert les ventes de son livre, mais dessert le livre lui-même

De polémique en polémique, le nouveau livre de Yann Moix, Orléans, n'en finit plus de faire réagir. Dans ce « roman d'humiliation », l'auteur raconte les violences subies quand il était enfant, alors que ses parents nient tout mauvais traitement. Dans le même temps, les ventes du livre explosent. Quel constat en tirer sur notre propre rapport à la littérature ? 

Alexis Brocas, écrivain, critique littéraire et rédacteur en chef adjoint du Nouveau Magazine Littéraire, décrypte ce phénomène.

Orléans se présente comme le roman d'une enfance martyre. Dans les médias, Yann Moix a ensuite confié avoir été réellement battu par ses parents, qui ont nié ces mauvais traitements. Épisode suivant : son petit frère a publié une lettre ouverte dans Le Parisien en accusant Yann Moix d'avoir lui-même été violent avec lui. Enfin, L'Express a révélé des dessins antisémites qu'a produit l'auteur alors qu'il était étudiant. Sans s'attacher à la nature de ces polémiques et de l'hypothétique caractère détestable de Yann Moix en tant que personnage médiatique, il faut observer le phénomène éditorial qui y est lié : en parallèle de ses interventions, les ventes d'Orléans explosent, un troisième tirage étant prévu moins d'un mois après sa sortie. L'auteur n'est pas le premier à susciter l'opprobre de sa famille dont il fait un portrait à charge, mais l'interrogation sur la véracité ou non du contenu de son ouvrage dit beaucoup de notre propre rapport à la fiction. Pourquoi avons-nous tant besoin d'être sûrs de la réalité d'un écrit défini initialement comme un roman ? Alexis Brocas, écrivain, critique littéraire et rédacteur en chef adjoint du Nouveau Magazine Littéraire, explique ce que cela dit de notre rapport à la littérature contemporaine. 

Sur la quatrième de couverture d’Orléans, Yann Moix dit avoir voulu « écrire la vérité dans sa simplicité nue » dans un « roman d’humiliation, comme il existe des romans d’initiation ». Après lecture, comment définiriez-vous cela : « roman d’humiliation » ?

Alexis Brocas : Je comprends le parallèle que fait Yann Moix avec le roman d'initiation, dans le sens où il raconte sa naissance d'écrivain à travers un processus d'humiliation qu'ont ou que lui auraient infligé ses parents - processus d'humiliation auquel je crois d'ailleurs après lecture du roman. Cela ne veut pas dire que je crois que tous les faits que raconte Moix sont exacts. Mais ce qui est sûr, c'est que l'esprit d'humiliation qui est à l'intérieur du livre, ce qu'il ressent à mon avis n'est pas feint. Et honnêtement, peu importe : le livre est réussi, et c'est cela qui compte plus que la véracité ou la non-véracité de certains faits. Après, il est sûr qu'en le présentant comme un roman où tout est vrai, il s'expose à des attaques qui ne relèvent pas de la critique littéraire. 

Lors d’une interview dans l’émission 7 à 8 diffusée sur TF1 le 18 août, Yann Moix a affirmé : « J’avais envie que le lecteur se fasse frapper par mes parents comme je l’ai été ». Que pensez-vous de cette tentative d’infliger au lecteur ce qu’il aurait lui-même vécu ?

A. B. : Je ne suis pas surpris par la volonté de l'écrivain de transmettre quelque chose qui, au-delà des mots, relève de la sensation et qui le prouve. Il a voulu ne pas épargner son lecteur, et effectivement, il ne l'épargne pas. Les scènes sont violentes. Son but, effectivement, est de plonger le lecteur dans son enfance martyre et de ne rien lui épargner. Après, le livre ne se réduit pas à cela : Yann Moix y parle énormément de littérature, ce par quoi il s'échappait, de ses échecs multiples et assez comiques avec les femmes… Je pense que tout écrivain normalement constitué écrit en réaction au monde dans lequel il est né, et les premiers ambassadeurs de ce monde-là sont les parents.

Le dernier épisode de la polémique tient au démenti puis à l’aveu par Yann Moix de dessins antisémites réalisés alors qu’il était étudiant. Est-ce que cela remet en cause la crédibilité de ce qu’il raconte dans Orléans ?

A. B. : Cela ne change pas ma lecture de l'ouvrage qu'il ait menti ou pas. Je ne lis pas en cherchant la bête de la véracité partout, je le lis comme un roman, c’est-à-dire comme un tout, un monde cohérent où les parties doivent se répondre. C'est le cas ici, et je pense que c'est un bon roman. Ceux qui viennent lire ce livre pour y trouver des révélations personnelles croustillantes seront d’ailleurs déçus, car tout est dans les journaux. Je pense que le fait de s'attacher à la véracité absolue ou non du texte pour l'apprécier est une mauvaise façon de le lire. Cette polémique sert sans doute les ventes, mais elle dessert le livre en lui-même, qui se défend très bien tout seul et dont ces polémiques ne peuvent que parasiter la réception. On en oublie le texte pour se demander si Yann Moix est fou, s'il ment, pourquoi il ne parle pas de son petit frère dans le roman... Cette question, je me la suis posée après ses déclarations, mais le livre fonctionne très bien sans le personnage du petit frère. En tant que critique littéraire, c'est tout ce qui m'intéresse. 

Sur Europe 1, l’avocat de la famille Moix a dit : « Nous sommes contre la censure, nous avons trop de respect pour la littérature et donc nous demandons l’ajout d’un communiqué sur la tranche du livre. S’il avait réellement assumé que ce livre était un roman, nous en serions restés là ». Est-ce là le nœud de la polémique, le genre du livre annoncé ?   

A. B. : C'est vrai qu'il y a une ambiguïté. Il y a écrit « roman » sur la couverture. Or, Yann Moix nous dit que tout est vrai, et si c'est le cas, c'est un récit. En même temps, la forme et l'écriture sont suffisamment travaillées pour qu'on ait envie de lier ça à la forme romanesque plutôt qu'à la forme du récit, qui évoque plutôt un discours brut et ne cherchant pas une beauté formelle. On pourrait donc parler, si l’on aime les étiquettes, d’un roman de non fiction. Le livre de Yann Moix, s'il était un simple témoignage, dans l’acceptation policière ou juridique du terme, n'aurait pas d'intérêt artistique. Le témoignage cherche à dire la stricte vérité sans la retravailler, sans la remettre en perspective. Dès qu'il commence à y avoir travail sur la forme, on entre en littérature. Svetlana Alexievitch a reçu le prix Nobel de littérature avec des livres entièrement composés de témoignages, mais dont elle a fait un montage très sophistiqué et c’est alors qu’elle a créé de la littérature : il y a un vrai travail sur la forme, sur la mise en valeur des témoignages, la manière dont ils sont croisés. Dans son livre sur Tchernobyl, je me souviens de deux citations : la première est celle de l'infirmière d'un pompier qui est intervenu sur le toit de la centrale nucléaire au moment où elle a explosé, qui annonce à sa femme : « Ce n'est plus votre mari, c'est un réacteur nucléaire ». Il y a aussi la réaction de quelqu'un qui se trouvait à Tchernobyl et qui dit : « Nous mourons, nous mourons et deviendrons la science ». Ce sont des phrases extraordinaires qui relèvent de la littérature. De plus, les frontières entre récit, roman, roman de non-fiction, etc. sont des étiquettes. Aucun roman ne s'inspire de rien, rien ne vient de rien. Tous les romans, y compris les plus fantastiques, viennent d'une réalité. Le seigneur des anneaux, de Tolkien, doit beaucoup à l'expérience de l’auteur.

Le « bovarysme » était le danger de perdre le réel dans la fiction. Sommes-nous face aujourd’hui au phénomène inverse, avec une fiction contaminée par l’injonction de réalité ?

A. B. : Il est sûr qu'aujourd'hui, et c'est un peu terrible, nous avons une passion pour les faits réels. Nous donnons une valeur ajoutée à ce qui est prétendu réel. C'est tout le drame dont a pâti l’Américain James Frey, excellent écrivain à mon sens, qui a écrit un premier texte appelé En mille morceaux en 2003, dans lequel il raconte une désintoxication. C'est un texte très violent et par ailleurs très travaillé formellement. Au début, lorsqu'il voulait le vendre à des agents, James Frey le présentait comme un roman inspiré de son expérience. Personne n'en voulait. Pour être publié, il l’a alors étiqueté comme témoignage : tout le monde en a voulu. Le livre a été un immense succès. Certains se sont aperçus ensuite que tout n'était pas vrai, et l'auteur s'est retrouvé piégé. L'argument de véracité, hors cas particuliers, comme le De sang froid de Truman Capote, donne surtout de la vigueur marketing aux écrits.

Ensuite, il y a une méfiance aujourd'hui vis à vis de l'inventé. On a des soupçons vis à vis de la fiction, certains se demandent pourquoi ils perdraient du temps à s'intéresser au destin, aux sentiments fictifs. Je ne crois pas, pour ma part, que la réalité dépasse toujours la fiction. Il y a bien une différence : la fiction ne peut normalement se permettre d’être incrédible. Imaginons qu’un roman, dans les années 80, raconte l’histoire fictive d'un candidat à la présidentielle français qui se ferait attraper dans un hôtel new-yorkais, accusé d'un viol sur une femme de ménage : tout le monde aurait trouvé ça fou et tiré par les cheveux. On aurait raconté l'histoire d'une centrale nucléaire construite sur une faille sismique en bord de mer, protégée par un simple muret, tout le monde aurait trouvé que c'était une fiction mal renseignée. En fait, c'est Fukushima. 

C'est absurde de croire que la fiction est un mensonge. Elle est illusion, mais elle vient de nous, et dit donc quelque chose de nous. Un écrivain que j'aime beaucoup, Tim O'Brien, a bien réfléchi à la question. C'est un ancien combattant de la guerre du Vietnam et un véritable écrivain. Très souvent, ce qu'il écrit n'est pas sa guerre, ses personnages ne sont pas forcément les soldats qu’il a côtoyés, et leurs missions ne sont pas les siennes. Ce sont des histoires qui s'inspirent de ce qu'il a vécu et elles disent souvent aussi bien voire mieux la vérité de cette guerre, parce qu’il connaît intimement cette vérité et a pensé ces textes pour la dire. Il a inventé un concept, la « vérisimilitude », grâce auquel il explique que ces histoires ne sont pas factuellement exactes mais inspirées d'un fond puissamment vécu.

Évidemment, la fiction a un rôle à jouer. Ceux qui rejettent la fiction sont en général ceux qui n'en lisent pas. Très souvent, on me demande pourquoi je me passionne pour la fiction, comme s'il n'y avait rien à en tirer, aucun usage, puisque c'est inventé. Bien sûr qu'il y a des usages, mais non palpables, ténus, parfois éphémères. Dès lors qu'on dit quelque chose, cela dit quelque chose de nous, même si c'est un mensonge, même si on cherche à tromper l'autre. La fiction a encore toute sa place aujourd'hui. D’ailleurs, on continue, au-delà de ces postures soit incultes, soit snob pour la vérité, à lire beaucoup de fiction. 

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

Photo : Yann Moix © ERIC FEFERBERG/AFP

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© Louison pour le NML

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF