Journal de bord de la génération « fin de siècle »

Journal de bord de la génération « fin de siècle »

Dans C’était pas mieux avant, ce sera mieux après (L’Iconoclaste), Aurélie Charon affronte le conservatisme et le cynisme ambiants en faisant entendre les voix multiples de sa génération, qui a grandi au tournant du nouveau millénaire. Alors qu’elle réalisait des séries documentaires pour France Inter et France Culture, la journaliste a rencontré des jeunes en Europe de l’Est, à New-York, au Maghreb, au Proche-Orient… et en France. Parfois devenus des amis proches, leurs initiatives lui ont fourni des témoignages précieux en faveur d’un sens du collectif. Entretien.

Dans les premières pages de votre livre, vous écrivez : « On ne peut pas avoir comme unique point commun d’avoir pu mourir un 13 novembre ». Est-ce la tentative de votre ouvrage, répertorier ce qui rassemble cette génération « fin de siècle » que vous décrivez ?

Aurélie Charon : Oui, j’avais envie d’une sorte d’autobiographie collective : faire un journal de bord d’amitiés inattendues à l’intérieur d’une génération, raconter qui nous sommes à travers les questions que l’on se pose. « On ne peut pas avoir comme unique point commun d’avoir pu mourir un 13 novembre », je l’ai surtout pensé par rapport à ma génération en France. En 2014, j’étais partie à Téhéran, Moscou, Gaza, Alger, dans des villes en manque de démocratie pour voir comment la jeunesse s’inventait des lieux de liberté. Les années précédentes, j’étais partie autour de la Méditerranée avec une amie, Caroline Gillet. Nous sondions la vie quotidienne des jeunes dans des villes multiculturelles : Sarajevo, Jérusalem, Istanbul, Beyrouth... Lorsqu’ont eu lieu les attentats de Paris en 2015, je me suis dit qu’il était peut-être temps de « revenir » en France, de retomber sur mes pieds. Comme tout le monde, j’étais sous le choc, je me posais des questions et j’avais besoin de parler à la jeunesse française pour y répondre. Or notre génération souffre de la solitude, d’un manque de perspectives collectives. Je me suis dit qu’on ne pouvait pas juste se retrouver quand il fallait pleurer, ce qui pose effectivement la question de cette génération « fin de siècle » : en l’an 2000, on avait 10 ou 15 ans. Après nos études, il nous a fallu « être réalistes » pour aller là où il y avait du travail. Est-ce qu’une génération réaliste peut rêver à de grandes choses ? C’est notre question. 

Au tout début, j’ai eu l’idée d’écrire un livre sur la jeunesse française, après mes séries radiophoniques (« Une série française » diffusé sur France Inter en 2015, « Jeunesse 2016 » diffusé sur France Culture) et un film (La bande des Français, réalisé avec Amélie Bonnin pour France 3 en 2017). Mais j’ai réalisé très vite que j’étais chargée des rencontres précédentes à l’étranger, que je poursuivais la même histoire depuis une dizaine d’années. J’ai eu l’envie de chroniquer ces amitiés, ce collectif imprévu, ces rencontres qui n’auraient pas pu, ou pas dû avoir lieu. Qui aurait dit que mon meilleur ami serait Amir, qui a grandi à Gaza dans le camp de réfugiés Al Shati tandis que je grandissais à Châteauroux dans le centre de la France ? J’ai rencontré sa famille à Gaza. Aujourd'hui, il est à Paris, et je parle dans le livre de nos échanges qui m’ont fait beaucoup avancer sur ma vision de la France. Inès qui a grandi dans la guerre de Bosnie à Mostar est aussi une personne importante, je raconte le moment où j’ai été témoin à son mariage. Désormais, nos vies sont mêlées. Le mois dernier, on m’a demandé d’écrire un article pour un journal sur « la réconciliation » : j’ai passé le week-end au téléphone avec trois de ces amis très proches, Amir de Gaza, Gal de Tel Aviv et Inès de Sarajevo. Chacun me parlait de la façon dont sa génération percevait la réconciliation dans leur pays. Le livre, c’est aussi pour partager cette chance de connaître ces gens-là. Ils sont en eux-mêmes des raisons d’espérer. 

Vous enchaînez les récits de vie de personnes que vous avez rencontrées, écartelées dès l’enfance entre deux identités contradictoires qui occasionnent violences et persécutions… Est-ce dans le témoignage que se trouve le cœur de votre démarche journalistique ?

A. C. : Oui, la bataille des récits, c’est peut-être la première à mener. Il faut aller là où il y a silence. Quand je suis partie en France en 2015, c’était presque plus difficile au début qu’à Téhéran ou Gaza, parce que personne n’avait envie de parler à un média. On me disait : « Pourquoi j’aurais confiance en toi ? ». On n’a jamais de réponse toute faite à cette question. Je me suis dit que le danger était justement que ces jeunes-là se taisent, arrêtent de parler - parce que fatigués par ceux qui veulent parler à leur place ou par peur d’être rangés dans une case et définis en trois mots. Déjà, raconter les histoires, multiples, d’autres vies que les nôtres, des voix pas formatées, me semble nécessaire. Parler. Organiser et mettre en forme la parole. C’est ce que j’aime faire, à la radio, sur scène ou dans l’écriture. L’air de rien, de façon simple, pour coller le plus à la vie. Ce qui est très différent de « donner la parole », je n’aime pas cette idée, personne n’a besoin qu’on lui donne la parole. Mais créer des espaces pour qu’elle puisse exister, émerger, de façon différente que d’habitude, déplacer, créer des situations, je pense que sous des formes différentes, c’est toujours ça que j’essaie de faire.

Ce travail sur la jeunesse, c’est aussi l’envie de rééquilibrer les récits. Compenser celui entendu chaque jour, qui dit que tout va mal, qu'on ne peut plus vivre en harmonie et qu’on ne pourra plus jamais s’entendre. Lors de notre première série sur la jeunesse algérienne avec Caroline Gillet (« Alger nouvelle génération », diffusé sur France Inter en 2011), on en avait aussi assez de cette idée d’une génération sacrifiée ou résignée. Cela ne correspondait pas à ce qu’on voyait autour de nous. Et les témoignages étaient tellement plus complexes que ce que l’on pouvait penser. 

Les récits et les voix sont au cœur de mon écriture. J’adore l’oralité dans le récit, l’éphémère d’une voix entendue à la radio et qui passe, la mémoire que l'on a ensuite d’un timbre de voix, d’une façon de parler. Le livre me permettait d’en garder les traces. 

Vous décrivez le besoin de parler avec ceux de votre génération dont vous ne partagez aucunement les idées (Alona, militante pro-Poutine au sein du parti Russe unie, Israa porte-parole du Hamas, Serhane, militant du Hezbollah à Beyrouth…). Pourquoi cela ?

A. C. : Toujours dans l’idée que ce qui nous divise m’intéresse autant que ce qui nous rassemble : avec quels récits on grandit ici ou là… et ce que ça fait de nous, ce que cela permet ou empêche entre nous. Je cite Marielle Macé dans le prologue, qui décrit dans son essai Nos cabanes un « nous » ouvert, qui ne s’en tient pas à ceux qui nous ressemblent. Patrick Boucheron parlait aussi de « collectif respirant » dans un entretien. C’est important pour moi de me dire que ce « collectif » d’amis rencontrés à l’origine grâce à des séries documentaires pour la radio est composé de gens qui ne se ressemblent pas. Ce qui est fort, c’est de s’être rencontrés et d’avoir discuté, même si l’on n’a pas les mêmes religions, opinions politiques ou nationalités, même si on ne devient pas tous meilleurs amis. Avec Alona du parti « Russie unie » de Poutine, ou Israa qui travaillait pour le Hamas à Gaza, on ne se fera pas changer d’avis. Mais le fait même d’avoir accepté de se parler est irréversible, et a donc modifié des choses de chaque côté. Je pense que ces rencontres permettent l’entrée du doute dans des vies peut-être trop pleines de certitudes, puisque sous l’influence d’une propagande d’Etat. En ce qui me concerne, je me rends compte aussi de la complexité des choses. Quand j’ai rencontré Israa en 2014, elle avait 23 ans. Le parti du Hamas l’avait choisie comme porte-parole pour donner une image plus moderne, et elle s’était faite recadrer plusieurs fois parce qu’elle rêvait de créer une librairie, avait étudié en Angleterre et avait du mal à rentrer dans le moule. La famille d’Alona en Russie avait beaucoup souffert à la chute de l’URSS. Comprendre d’où viennent les gens et leurs idées, leur complexité, voire leurs contradictions, ça me déplace également. C’est d’ailleurs toujours des moments étranges, je vais chez eux, ils m’offrent un thé, mais j’essaie de leur dire rapidement ce que je pense pour que l’échange soit vrai. 

On lit à travers les témoignages que vous recueillez le rôle des réseaux sociaux pour exprimer son ressenti, son engagement… Quelle est son importance ? Est-il une manière de refaire du lien malgré la réalité des conflits ?

A. C. : Cela permet d’aller plus loin parfois quand certaines frontières empêchent la circulation. Pour les documentaires à la radio, c’est la circulation des voix et des idées que j’aime. Dans une même émission, mêler un récit de Beyrouth avec un de Sarajevo par exemple. Ou une voix de Téhéran avec Moscou. 

Quand j’étais à Gaza, mon amie Gal à Tel Aviv m’avait fait promettre de l’appeler et de lui permettre de discuter avec quelqu’un sur place. J’étais chez Nabila, une jeune prof d’anglais à Beit Lahia, dans le nord de la bande de Gaza. Gal travaille aussi avec des jeunes. Elle a créé un théâtre pour ados en difficultés à Jaffa, le théâtre Etty Hillesum, pour ados de toutes origines et confessions. On a organisé un Skype quand il y avait l’électricité chez Nabila. C’était un moment un peu hors du commun et en même temps très simple, où chacune se posait des questions sur la vie d’un côté et de l’autre et la perception des uns et des autres. C’était 15 jours avant la guerre de l’été 2014. Évidemment, cette discussion n’aurait pas pu exister 15 jours plus tard. La guerre a, comme toujours, fait tout repartir en arrière. Mais la discussion avait eu lieu. Elles ne se sont plus parlées pendant un moment. Maintenant elles échangent parfois, justement grâce aux réseaux. Les « statuts », les « posts », me servent aussi à comprendre. Sur Facebook, j’ai des contacts si différents, de Gaza et d’Israël, quelqu’un du Cachemire et un hindou plus nationaliste. Les réseaux nous cantonnent souvent à une bulle, mais on peut aussi l’éclater et avoir accès à des mondes qui ne sont pas les nôtres. 

Ceci dit, je pense que le virtuel ne nous suffit pas. Si on ne se rencontre pas dans la vraie vie, c’est dur de créer de vrais liens ou de faire advenir des choses. C’est aussi pour cette raison que j'ai créé le Radio live sur scène avec Caroline Gillet et Amélie Bonnin. On crée une situation d’écoute. Amir par exemple, te raconte son quotidien à Gaza, ce qui dégonfle beaucoup de fantasmes. Heddy te parle du Nord de Marseille. Martin, de sa ferme dans le Nord-Pas-de-Calais. Inès de sa famille mixte, croate et bosniaque. Cela dans le réel, face à toi, c’est 10 fois plus puissant qu’un mur Facebook. Ensuite, les réseaux permettent de maintenir ces liens. De mettre nos vies en parallèle et en commun dans le quotidien. 

Ils ont permis aussi pour certains d’inventer des nouveaux modes d’action : Inès a réussi à réouvrir le Musée National à Sarajevo grâce à un collectif de citoyens rassemblés avec le hashtag #jesuislemusee. 

Vous écrivez : « En France nous sommes coincés. Nous sommes une génération coincée entre les cyniques et les naïfs ». Qui sont ces cyniques et ces naïfs, et en quoi le sont-ils ?
A. C. : Disons qu’on nous range dans l’une ou l’autre case, comme s’il n'y avait pas de troisième voie. On croise des cyniques tous les jours : votre enthousiasme les attendrit, mais eux « ne sont pas dupes ». Or, comme dit Amir, qui vient de Gaza, on ne va pas s’excuser de croire que tout peut être différent. J’ai l’impression que le cynisme ou le ricanement nous ont aussi fait perdre du temps. Je ne parle pas d’un optimisme béat, bête, mais du courage de penser qu’en effet, ce sera mieux demain. Ça demande du courage parce qu’on sait que personne n’est armé contre les déceptions, grandes ou petites. C’est aussi un sens de la responsabilité qu’ont tous ceux dont je parle dans le livre. Puisque penser que ce sera mieux demain, c’est penser qu’on a une marge d’action, et donc s’y coller. Les cyniques pourraient dire que c’est une forme de naïveté, mais pour moi, c’est du courage. Ceux dont je parle ont ça en commun : ils sont en mouvement. Et j’adore le mot d’Ariane Mnouchkine qui avait dit que « naïf » venait de « naissant », et qu’elle avait besoin d’être naissante en permanence. 

Vous dites que « la société a avancé plus vite que ceux qui en parlent ». C’est une parole politique, médiatique, que les jeunes doivent se réapproprier ? 

A. C. : Quand j’avais fait la série « Jeunesse 2016 » sur France Culture, j’avais rencontré une trentaine de jeunes en France. Des auditeurs nous écrivaient en nous disant « Où et comment avez-vous trouvé ces jeunes ? Ils sont incroyables ! ». La recherche des voix est évidemment un vrai travail. Cela étant, je me suis dit que ces jeunes là sont beaucoup, et ils sont partout. Ils n’envoient pas un communiqué de presse dès qu’ils font quelque chose, mais il suffit de lever les yeux. Souvent, ils sont engagés de façon locale, pour leur quartier, leur village, leur ville. C’est notre travail de monter le son de ceux qui sont mis en sourdine. La parole médiatique ou politique est parfois en retard par rapport aux idées et aux vies de ceux que j’ai rencontrés. Ils ont un temps d’avance sur l’écologie, sur le sens qu’ils veulent donner à leur vie. J’ai l’impression que cette génération n’a pas envie de sacrifier le sens. Il y a un désir d’être utile. Ils réinventent de nouvelles façons de vivre. 

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

À lire : C’était pas mieux avant, ce sera mieux après, Aurélie Charon, L’Iconoclaste, 352 p., 19€.

À voir et à écouter : « Radio live, une nouvelle génération au micro », sur scène au prochain Festival d’Automne

 

Photo : Aurélie Charon © S.Remael/Ed. L’Iconoclaste

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard