Hélène Martini, « l'impératrice de Pigalle » 

Hélène Martini, « l'impératrice de Pigalle » 

Août 2017, Hélène Martini s'éteint à Pigalle. À 20 ans, elle est arrivée dans ce quartier mannequin nue aux Folies Bergère. Quelques décennies plus tard, elle règne sur le quartier. Le journaliste Arnaud Ardoin a enquêté sur cette femme mystérieuse autant que puissante. 

Comment Hélène Martini devient-t-elle « l’impératrice de Pigalle » ?

Arnaud Ardoin : C’est la presse dans les années 60 qui la baptise ainsi… En fait, dès le mois de décembre 1960, date de la mort de son mari Nachat, un Syrien qu’on appelle le Libanais. Il meurt d’ailleurs dans d’étranges conditions. À cette date, elle prend les rênes de l’empire de son mari composé de cabarets à strip-tease, de bar à bouchon et de théâtres. Et c’est vrai qu’elle en impose du haut de ses 36 ans, avec ses chapeaux, ses robes haute-couture, ses manteaux de fourrures en vison. C’est la période où elle crée le mythe. Elle possède une limousine blanche qu’elle gare place Pigalle et chaque nuit, elle fait la tournée de ses cabarets et ramasse les enveloppes tel que lui avait appris son mari Nachat. Elle ne descend pas de la voiture, elle laisse ses lieutenants faire la collecte. À chaque fin de tournée, elle a vingtaine d’enveloppes remplies de billets posées sur le siège. L’impératrice est née, même si à cette période la magazine Détective titre : « L’impératrice du Gay Paris, seule pour défendre son empire face à la pègre de Pigalle ». Elle est à la fois un mythe mais aussi une réalité. Elle est entourée de gardes du corps, bénéficie du soutien de la police qui la protège contre les corses. Hélène Martini incarne la puissance, elle impose le respect.

Comment a-t-elle fait dans ce monde où la pègre est masculine ?

A. A. : Elle est entourée notamment d’un policier qui lui est envoyé par le député Fréderic Dupont, député maire du 7ème arrondissement. Ce dernier est aussi conseiller de Paris, rapporteur du budget de la police, un homme de réseau qui est un proche de la droite patriote et des réseaux de l’OAS. Son avocat et celui de son mari défunt est Maitre Jean-Louis Tixier-Vignancour : celui qui deviendra le premier candidat d’extrême-droite aux élections présidentielles de 1965. Tixier est l’avocat des proxénètes et des parrains de Pigalle. Et puis, Hélène Martini a des méthodes bien à elle : par exemple, elle recrute des femmes corses dans ses établissements pour éviter que la mafia ne vienne la racketter… Elle n’a jamais eu à éviter les balles, elle n’a jamais eu à pousser la porte d’un commissariat, comme protégée par son aura, son charisme… et surtout par son réseau politique et policier.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris, étonné ?

A. A. : D’abord, mon livre est une quête, j’ai presque envie de dire une quête inachevée. Parce que s’intéresser et faire le récit de sa vie, c’est escalader l’Everest. Elle a défendu sa vie, ses secrets avec âpreté. Il a fallu approcher ses proches, ceux qui sont encore vivants et qui protègent son histoire, comme Nicole, sa secrétaire particulière qui l’accompagna jusqu’à sa mort.

J’ai tourné autour d’elle, autour de son appartement nid d’aigle situé au dessus des Folies Pigalle, place Pigalle où elle s’est éteinte le 5 août 2017 la veille de son 93ème anniversaire. Premier étonnement : personne n’avait raconté sa vie. J’ai découvert que beaucoup avaient essayé de son vivant, des écrivains en vue, mais elle a toujours refusé. Un film dans les années 60 a été tourné par Pierre Grimblat, qui s’inspire de la relation d’Hélène et de Nachat, avec Constantine comme vedette. Une semaine après sa sortie, Hélène a réussi à faire interdire le film, ce qui est très rare dans les annales du cinéma. Enfin, ce qui m’a étonné et continue de m’étonne, c’est comment elle a réussi à survivre et à prospérer dans ce quartier où beaucoup ont fini sur le « boulevard des allongés ». Et puis, Hélène Martini n’a pas de dossier de police, elle n’existe pas dans les archives. C’est étrange, quand on connaît ses activités. En revanche, son mari Nachat, lui, a un épais dossier, car la police le surveillait de très près.

Sa vie est un mystère. Comment démêler le vrai du faux ? Par exemple, on sait peu de choses d’elle avant la guerre.

A. A. : C’est en fait ce qui m’a passionné dans cette aventure, de franchir la palissade et d’aller voir derrière la légende Martini, légende qu’elle a consciencieusement tissée. En effet, sa vie est un mystère. Tout est vrai et tout est faux. Par exemple, dans sa biographie elle déclare avoir gagné à la loterie en 1947.  Mais Nachat, dans sa fiche de police, déclare la même chose. En fait, c’était une manière pour le couple de dissimuler l’origine des fonds. De la même manière, malgré de longues recherches dans les archives internationales, allemandes et russes — car elle aurait pu être déportée à Koenigsberg, aujourd’hui Kaliningrad —, je n’ai rien trouvé à son nom de jeune fille Hélène de Creyssac. Autre mystère, celui d’Alice, qu’elle présente comme sa sœur. J’ai d’abord cru à une invention. Alice a bien existé. En fait, la seule trace tangible qui justifie de l’existence d’Hélène de Creyssac, c’est un document daté du 18 juillet 1945, lorsqu’elle arrive à la gare de Valenciennes, de retour des camps. S’appelle-t-elle vraiment Hélène de Creyssac ? Je n’en suis pas certain… Est-ce un nom d’emprunt ?

Alice était-elle réellement sa sœur ?

A. A. : Cela me paraît peu probable. Je trouve la trace d’Alice dans les archives de police lorsque des inspecteurs viennent frapper à la porte d’Hélène en 1949. C’est Alice qui ouvre. Elle se présente comme sa sœur. Elle est hôtesse dans un cabaret qui appartient à Nachat Martini. Il est fort probable qu’Alice fut une amie de cœur… Leur histoire va d’ailleurs mal se terminer. Hélène va la chasser de Pigalle parce qu’Alice fréquente des hommes qui mettent Hélène en difficulté.  Par ailleurs, Hélène était homosexuelle. Elle le cachait, même si beaucoup de cabarets étaient des établissements lesbiens. Hétéro le jour, homo la nuit. Rien de plus simple puisqu’elle dirigeait plus de 300 femmes qui travaillaient à son service. Et puis Hélène à son arrivée en France fut mannequin au Folies Bergères. Elle vivait au milieu de femmes.

Que reste t-il du Pigalle de cette époque ?

A. A. : Je vais reprendre les mots d’Hélène Martini : « Pigalle, c’est fini », disait-elle à la fin de sa vie lorsqu’elle regardait le quartier du haut de son appartement de la place Pigalle. Les cabarets ont fermé. La vie nocturne s’est doucement éteinte. Il reste la place Pigalle, les Folies Pigalle qu’elle n’a pas vendu qui avait été acheté par Nachat Martini en 1952. À cette époque, il avait essayé d’acquérir les Folies Bergère sans succès. Il avait alors acheté le cinéma de la place Pigalle pour le transformer en magnifique cabaret, comme un pied de nez à ceux qui lui avaient refusé les Folies Bergère. Enfin, il reste son appartement en duplex dans lequel elle s’est éteinte. Un lieu dans lequel elle vécut lorsqu’elle n’était pas dans son château de Villemenon, en Seine-et-Marne, un cadeau de son mari Nachat.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Et si le parrain était une femme. Vies et destin d'Hélène Martini, ​Arnaud Ardoin, éditions du Seuil, 256 p., 18 €

Photo : Arnaud Ardoin © Céline Niezawer/Ed. du Seuil

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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