Gérard Noiriel : « Les polémistes comme Zemmour ont besoin de faire scandale pour exister »

Gérard Noiriel : « Les polémistes comme Zemmour ont besoin de faire scandale pour exister »

La verve haineuse d'Éric Zemmour a encore frappé. Après un discours aux accents apocalyptiques prononcé à la « Convention de la droite » organisée par Marion Maréchal-Le Pen le 28 septembre, retransmis en direct sur LCI sans contrechamp ni commentaire, de nombreuses voix se sont élevées contre la violence verbale du polémiste xénophobe. Dans Le venin dans la plume (éd. La Découverte), publié mi-septembre, l'historien Gérard Noiriel a analysé les ressorts de la rhétorique de Zemmour et de l'écho médiatique qu'il rencontre. Entretien. 

La rhétorique apocalyptique des discours d’Éric Zemmour est bien connue : la France se meurt, la société française est en pleine décadence, la chrétienté est sous attaque, et il connait les coupables : une longue liste de traîtres — les élites, les musulmans, les féministes, les homosexuels — et de naïfs — les « droits-de-l'hommistes », qui les laissent faire par bonté ou aveuglement. Pour l’historien Gérard Noiriel, directeur d’études à l’EHESS, c’est cette rhétorique qui le rapproche du polémiste Édouard Drumont, auteur du pamphlet antisémite La France juive publié en 1886.

Dans son nouvel essai, Du venin dans la plume (La Découverte), il s’applique, textes à l’appui, à éclairer les parallèles entre le discours antisémite de Drumont et le discours islamophobe de Zemmour. « Plutôt que d’y voir deux « idéologies successives, je pense qu’il est plus pertinent d’affirmer qu’Édouard Drumont a mis au point les règles d’une « grammaire » identitaire que Zemmour n’a fait qu’adapter à l’actualité de notre temps. » Zemmour semblant immunisé contre les nombreux fact-checking de ses livres ou de ses discours, qui se concentrent sur ses erreurs factuelles et ses arrangements avec l’histoire, Noiriel propose de déconstruire cette grammaire – « les règles que les polémistes identitaires appliquent pour asséner leurs « vérités » – et de faire de sa compréhension une nouvelle arme contre le polémiste.

Drumont est connu pour une virulence depuis encadrée par les lois contre la diffamation et l’appel à la haine, là où Zemmour doit parfois s’exprimer à demi-mot, par des euphémismes, à un public qui comprend le fond de sa pensée. Ce dernier a pourtant franchi un cap à la « Convention de la droite » le 28 septembre 2019. Dix jours seulement après une condamnation pour appel à la haine, le polémiste a récidivé : « Les jeunes Français vont-ils accepter de vivre en minorité sur la terre de leurs ancêtres ou bien se battre pour leur libération ? ». En direct sur LCI.

 

Dans votre livre, vous écrivez que l’apparition de chaines d’information en continu fait partie des bouleversements médiatiques qui ont permis à des idées comme celles de Zemmour de s’imposer dans l’espace public. Comment expliquez-vous la décision de LCI de retransmettre son discours en direct ?

Gérard Noiriel : Les thèmes que développe Éric Zemmour ne sont pas nouveaux. Le Figaro Magazine avait déjà fait sa couverture le 26 octobre 1985 (il y a 34 ans !) sur une Marianne voilée, accompagnée du titre suivant : « Serons-nous encore Français dans trente ans ? » Mais à cette époque, ce genre de discours islamophobes étaient cantonnés à l'extrême droite. Les chaînes d'info en continu les ont banalisés car elle se présentent comme « apolitiques », affirmant donner la parole à tout le monde grâce à des « débats » qui sont en réalité conçus comme des matchs de boxe où ce qui compte n'est pas l'échange d'arguments mais le « clash ». Je montre dans mon livre que la logique de concurrence qui s'est imposée dès la fin du XIXe siècle entre les journaux de masse avait déjà permis à un polémiste comme Édouard Drumont de diffuser largement sa prose antisémite, en multipliant les scandales. De même aujourd'hui, la concurrence pour l'audience pousse ces chaînes à recruter des polémistes sulfureux comme Zemmour.

Cela vous surprend-il que LCI lui ait offert cette tribune quelques jours après sa condamnation pour appel à la haine ?

G. N. : Oui, bien sûr cela me surprend. Cela prouve que la situation est encore plus préoccupante que je ne le pensais. Mais c'est quand même dans la logique de ce que j'explique dans mon livre. Les procès intentés à Zemmour entretiennent sa notoriété sulfureuse. Du coup, la direction de LCI a pensé qu'en retransmettant son discours en direct un samedi après-midi, cela doperait son audience, à un moment où les manifestations des gilets jaunes ne font plus recette. On voit comment la logique économique prime sur les principes moraux et sur la déontologie du journalisme.

Vous écrivez que Zemmour a fait sien le précepte de George Orwell exprimé dans 1984 : « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé. » Son discours et ses livres contiennent de nombreuses allusions biaisées à des périodes historiques, des anecdotes douteuses… Comment faire face à toutes ses manipulations éhontées de l’histoire ?

G. N. : Zemmour cherche à se faire passer pour un historien, alors qu'il ne respecte aucune des règles qui caractérisent notre métier. Dans mon livre, je prends des exemples concrets pour montrer toutes les sornettes que Zemmour raconte sur l'histoire de France. Comme il ne supporte pas nos critiques, il cherche à nous traîner dans la boue. Voilà pourquoi dans son dernier livre Destin français, il s'en est pris violemment à notre corporation en nous accusant de former une « mafia » qui détiendrait le pouvoir et chercherait à détruire la nation française. C'est difficile de lutter contre ces manipulations de l'histoire car les médias ne nous donnent pratiquement jamais la possibilité d'expliquer ce qu'est réellement notre travail. Du coup, tout le monde peut se dire « historien ».

Qu’est-ce que la « rhétorique de l’inversion », que Zemmour a à nouveau mise en œuvre dans son discours ?

G. N. : La « rhétorique de l’inversion » est un aspect très important de son discours. Comme il veut absolument convaincre ses lecteurs que la France va être submergée par les immigrés et détruite sous les coups des « islamistes », il cherche à prouver que les minorités sont aujourd'hui au pouvoir. La rhétorique de l'inversion consiste à présenter les dominés comme des dominants et inversement. Il reprend le même genre de raisonnement pour affirmer que les femmes ou les homosexuels sont aujourd'hui au pouvoir en France. C'est cette grille de lecture qu'il applique à l'histoire. Il explique par exemple que Richelieu a bien fait d'affamer les protestants de La Rochelle en 1627-28 (le siège a provoqué la mort de 22 500 habitants sur 28 000), car ceux-ci voulaient créer un « Etat dans l'Etat » et détruire la nation française.

Faire scandale est le moyen pour Zemmour d’exister sur la scène intellectuelle, pour ensuite se déclarer victime de ceux qui lui répondent ou dénoncent ses propos. Pourquoi écrivez-vous que c’est l’une des armes les plus efficaces des polémistes ?

G. N. : Oui, les polémistes comme Zemmour ont besoin de faire scandale, de multiplier les provocations, les insultes, etc, pour exister dans l'espace public. Plus le scandale est gros, plus les gens sérieux sont nombreux à le condamner (notamment la justice qui l'a condamné à plusieurs reprises) et plus il peut se présenter comme une « victime » des « bien-pensants ». Quand on consulte les réseaux sociaux, on se rend compte que cette victimisation a un impact chez certaines personnes qui s'identifient à Zemmour.

Le CSA a reçu des centaines de signalements après la diffusion du discours de Zemmour sur LCI. Que pensez-vous de ces réactions ?

G. N. : Beaucoup de gens ont été choqués parce qu'ils ont découvert, quand ils ont entendu son discours, en quoi consistait la pensée de Zemmour, ce discours de haine qui cherche à opposer les Français entre eux. Les nombreuses protestations auprès du CSA sont réconfortantes. De même que celles des journalistes de LCI qui ont fait part de leur mécontentement à la direction. Même les journalistes du Figaro, le quotidien qui emploie Eric Zemmour, ont été scandalisés par son discours à la convention des droites. Le Monde écrit que « La société des journalistes du Figaro vient de demander à la direction de mettre un terme à « la situation ambiguë » dont bénéficie Zemmour, qui « se lâche à l’extérieur sans retenue ». Le syndicat SNJ estime carrément que "Zemmour n'a plus rien à faire au Figaro" ». J'espère que mon livre contribuera à cette prise de conscience car on ne peut pas laisser ce genre de polémiste utiliser les grands moyens d'information pour distiller leur venin dans toutes les couches de la population française.

 

Propos recueillis par Sandrine Samii et Eugénie Bourlet.

 

À lire : Le venin dans la plume, Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, Gérard Noiriel, éd. La Découverte, 252 p., 19 €.

Photo : Gérard Noiriel © LIONEL BONAVENTURE / AFP

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF