Deuils bouleversés : que peut la littérature ?

Deuils bouleversés : que peut la littérature ?

Un dernier geste, une dernière parole, un adieu, une cérémonie, un rassemblement familial : ces étapes cruciales pour dire au revoir aux défunts sont rendues impossibles par les mesures actuelles de confinement. Que peut la littérature, et en particulier la poésie, face à cette épreuve ? Si elle ne peut rien contre la mort, elle peut agir pour les vivants.  

En façonnant un « objet de beauté dans la langue », les écrivains nous permettent de figurer notre affection, d’honorer les morts, mais aussi de poser des mots sur la sidération et l’effondrement intérieur et de créer un sentiment de cohésion des endeuillés. C’est ce que suggère Myriam Watthee-Delmotte, professeure de littérature à l’UCLouvain (Belgique) et autrice de Dépasser la mort. L’agir de la littérature (Actes Sud, 2019). Spécialiste d’Henry Bauchau, elle consacre notamment ses recherches aux fonctions rituelles des textes littéraires.

La mort d’un être cher est un bouleversement qui laisse sans voix. Comment la littérature peut-elle répondre à cette stupeur, qui nous prive de mots ?

M. W.-D. : Les écrivains qui sont confrontés à la mort ne restent pas, comme la plupart des hommes, sans voix : ils trouvent une manière d’exprimer l’inexprimable, quitte à tordre le langage, à inventer des expressions inédites, à insinuer des contenus de pensée entre les lignes, à rendre éloquents les silences entre les mots. Un écrivain dans le deuil reste un écrivain, il peut traduire la diversité des émotions qui étranglent l’homme ordinaire : la sidération, la révolte, le déni, l’effondrement intérieur, etc. Habituellement, ils ne souhaitent pas publier ce qu’ils écrivent dans le choc immédiat de la confrontation à la mort, parce qu’ils se sentiraient coupables de « faire de la littérature », c'est-à-dire un objet de beauté, avec ce qui pour eux est seulement de la souffrance. C’est donc la plupart du temps leur entourage qui publie ces textes-là, parce que pour ce qui concerne les lecteurs, cela fait un bien fou de voir des mots posés avec justesse sur les affects qui les submergent et forment en eux une boule d’informulés. C’est précisément cet art de la parole qui nous émeut positivement, au moment où nous avons besoin de nous appuyer sur quelque chose pour ne pas nous effondrer dans la douleur.

Vous écrivez : « Parmi nous, les poètes nous offrent de ne pas être seuls face à l’effroyable ». En quoi la littérature permet-elle de faire communauté, de se sentir moins seul dans la douleur ?

La littérature ne peut rien faire contre la mort, elle ne peut pas ressusciter un défunt, mais elle peut agir pour les survivants. Découvrir comment un poète dans le deuil a pu exprimer la tristesse, l’impression d’amputation, d’injustice, d’absurde ou d’abandon, l’angoisse... permet de se rendre compte que l’on est pas seul à rencontrer ce type d’épreuve. Cela ne supprime pas le chagrin, mais cela peut réconforter de savoir qu’on est plusieurs à l’éprouver. Lire ce type de textes donne aussi la conscience de ce qu’on a le droit d’être ébranlé par la douleur, et ce n’est pas négligeable dans une société qui a tendance à vouloir rapidement gommer le deuil afin de préserver l’efficacité sociétale. La littérature peut hurler pour nous lorsque nous gardons le silence, et nous aider à admettre que nous sommes traversés par des affects inavouables comme le remords ou la rancune, le désarroi d’un ratage, ou encore le soulagement de la fin d’une torture, etc. En ouvrant nos yeux sur des misères ou des grandeurs insoupçonnées qui permettent de relativiser notre vécu personnel, elle peut aussi nous aider à évoluer vers la résilience, le pardon, la gratitude. Elle rehausse aussi parfois le sens de ce que l’on éprouve, parce qu’elle met des mots de profonde émotion et justesse sur ce que l’on ressentait confusément. Par exemple lorsque Victor Hugo dit « Les morts sont les invisibles, ils ne sont pas les absents », il formule exactement ce que l’on a besoin d’entendre au moment de la séparation, à savoir que tout ne meurt pas en ce monde, puisque les souvenirs et les sentiments demeurent vivaces chez les endeuillés. Et lorsque Béatrice Bonhomme écrit à son père défunt « Et maintenant tu dors en moi, ton cœur battant au creux du mien », on ne peut qu’être touchés de voir énoncée avec tant de force, en si peu de mots, l’impression que le parent disparu reste vivant à jamais en soi, que les enfants sont ceux qui portent plus loin la vigueur de la vie qui leur a été transmise.

Touché par ces patients qui meurent seuls – du CoVid19 ou non –, et par ces familles interdites d’un dernier hommage, le poète belge Carl Norac a initié un projet, « Fleurs de funérailles ». Il a invité de nombreux poètes (parmi lesquels Caroline Lamarche et Laurence Vielle) à mettre leur plume à disposition des familles endeuillées pour leur offrir un texte d’adieu poétique. Que vous inspire cette démarche ?

C’est extrêmement important, et je me réjouis de voir que les poètes francophones de Belgique emboîtent le pas aux néerlandophones qui pratiquent cela depuis une quinzaine d’années déjà pour les personnes qui meurent dans l’isolement. L’idée initiale revient au poète Wim Brands, qui a pratiqué cela spontanément à Amsterdam pour les sans-abris, les illégaux, les vieillards sans famille, etc. Le bourgmestre d’Amsterdam a encouragé cette pratique comprise comme « le geste ultime de la civilisation » en demandant un texte à différents poètes à chaque décès d’un être isolé. Ensuite, F. Starik (Amsterdam) et Bart FM Droog (Groningen) ont créé « de poule des doods » (« le groupe des morts ») pour, grâce à la poésie, donner de l’humanité et de la dignité aux funérailles de ceux qui n’ont aucun entourage relationnel. De là, cela s’est étendu à Anvers et Leuven. Le projet porté par le poète national Carl Norac s’inspire de « De eenzame uitvaart »(« les obsèques solitaires ») de Groningen ; cet élargissement à la francophonie belge est soutenu par la Maison de la Poésie de Namur, et à Bruxelles, par les Midis de la Poésie, sous le nom de « Fleurs de funérailles », et on ne peut que s’en féliciter.

La pandémie actuelle, qui contraint à des funérailles solitaires et sans cérémonial, nous rend conscients de ce qu’il serait indigne de l’humanité de ne pas honorer les morts sous prétexte de mesures d’hygiène et d’urgence. « Seule l’humanité transforme le cadavre en défunt » souligne le sociologue Patrick Baudry , et c’est par la parole et le rituel que cette transformation s’opère. Car l’homme est ainsi fait qu’il a besoin de symboliser ce qui fait son existence, ses liens effectifs et affectifs aux autres, et a fortiori la mort qui est le grand mystère. Aux obsèques d’un être cher, on peut symboliser l’hommage par des fleurs : il s’agit d’offrir au défunt un objet dont la beauté va figurer notre affection ou notre reconnaissance. La poésie est un objet de beauté dans la langue, une spécificité de l’être humain ; les « fleurs de funérailles » poétiques sont ainsi au cœur de ce qui est la marque même de l’humanité, seule espèce vivante à honorer ses morts.

La fonction rituelle de la littérature est-elle liée à la laïcisation des sociétés contemporaines ?

La littérature, historiquement, s’est constituée par détachement progressif de la sphère de la liturgie où elle s’origine : les tragédies antiques étaient partie prenante des Dionysies, le théâtre occidental est né des Mystères médiévaux, etc. Et elle fonctionne toujours sur le mode du rite, un mot à comprendre au sens large puisqu’il concerne l’ensemble des conduites sociales, en particulier pour réguler les situations à risque. Le rite repose sur l’activation de codes reçus en héritage, investis d’affects liés à des valeurs symboliques partagées par ceux qui appartiennent à une culture commune (ex. la recette des crêpes de grand-mère est la meilleure parce qu’elle est investie d’affects familiaux). Pour ce qui concerne la littérature, il n’y a pas d’écrivain spontané ! Tout auteur est d’abord un lecteur qui a hérité de codes culturels (ex. les genres littéraires). À la fois il active ces codes au minimum, faute de quoi il ne sera pas compris du public, et il innove à leur égard, puisque le critère de reconnaissance de l’art, dans l’Occident moderne, est la singularité.

Sur cet horizon, les textes littéraires relatifs à la mort jouent un rôle essentiel parce qu’ils peuvent rassembler autour de ce que Marie-Frédérique Bacqué présente comme les étapes invariantes de tout processus de deuil : se remémorer la personnalité du défunt, oser mettre des mots (donc symboliser) son décès, et se séparer de celui qui est entré dans le royaume des morts pour retourner vers la vie sans lui, mais munis de son héritage moral. Ces différentes étapes visent à donner au mort une place spécifique, distincte des vivants mais non sans un certain lien maintenu avec eux ; elles contribuent à faire admettre que le défunt appartient, désormais, à une sphère inconnue et sacrée. Lorsque la civilisation occidentale était totalement imprégnée de culture religieuse, les textes lus aux funérailles étaient les textes liturgiques parce que c’étaient ces textes-là qui assuraient la cohésion des endeuillés ; aujourd’hui, lors des obsèques, ce sont davantage des textes profanes qui réunissent autour de valeurs cohésives comme l’amour, la générosité, l’altruisme, l’engagement sociétal, etc. Jamais autant que de nos jours on n’a fait appel à la poésie et à la chanson lors des cérémonies funèbres.

Quel rapport la poésie entretient-elle avec le sacré ? En quoi peut-elle, dans une certaine mesure bien sûr, pallier l’impossibilité d’une cérémonie (religieuse ou laïque) funéraire ?

Le lien de la poésie au sacré tient au fait que cette forme littéraire s’attache non pas à saisir le monde (c’est la tâche du langage ordinaire, ou juridique, ou scientifique entre autres), mais à exprimer ce que le monde a d’insaisissable. Elle met en œuvre une intensité supérieure du langage, pour prendre en charge l’irreprésentable. Et la mort est un des grands irreprésentables auxquels l’humanité est confrontée. Un texte poétique, par nature, rend disponible à ce qui surgit d’impensé, convoqué par un usage différent de la langue, à ce qui ne peut être entrevu qu’en dépassant les limites du langage ordinaire pour suggérer ce qui est au-delà et ouvrir au mystère. D’où un rapport particulier de la poésie à la mort. Mais ce n’est pas un apanage de ce genre littéraire, car tous les genres sont concernés, depuis les plus nobles et classiques comme la tragédie ou l’éloge funèbre aux plus populaires comme le roman ou la chanson. Lorsque la cérémonie funéraire est impossible sur le mode présentiel, le langage permet de la réaliser sur le plan symbolique : on peut ainsi dresser un Tombeau de mots aux disparus, élever une stèle manquante aux oubliés de l’Histoire. Et la littérature le fera mieux que ne le pourra jamais un registre, par la qualité esthétique qui ajoute l’émotion, et favorise ainsi le sentiment de cohésion des endeuillés.

En ces temps de pandémie, de nombreux patients meurent dans la solitude, et leurs proches sont privés de la possibilité d’un dernier geste de tendresse, d’un au revoir, voire d’assister à l’inhumation ou à la crémation. En quoi ces contraintes, liées au confinement, nous ôtent-elles d’un besoin anthropologique essentiel ? Peut-on ici évoquer Antigone (celle de Sophocle ou celle de Bauchau), à qui l’on interdit de rendre les derniers hommages à son frère Polynice ? Qu’est-ce que cette figure nous dit du besoin de l’Homme d’honorer ses morts ?

Les rites sont des anxiolytiques ; ils ont pour fonction de nous accompagner aux moments de transition, dans toutes les crises que nous traversons au fil de l’existence. Baudry a aussi une très belle formule à cet égard : il dit « ce n’est jamais l’homme qui est devant la mort, mais la culture qui s’interpose entre l’humanité de l’homme et une dimension de l’inconnu ». Le livre Portement de ma mère de François Emmanuel, par exemple, montre très bien comment la veillée funèbre, le cortège et la cérémonie funéraires, le défilé des condoléances, le glas, etc., initialement perçus comme irritants par le fils qui enterre sa mère, finissent par lui donner la possibilité d’effectuer vraiment son deuil. Et à défaut de pouvoir ritualiser dans le réel, la littérature permet de vivre quelque chose de similaire sur le plan symbolique. En ce sens, la poésie des Fleurs de funérailles joue en effet un rôle semblable à celui d’Antigone : elle outrepasse l’interdiction légale et pratique une forme sauvage de rite funéraire. Et ce geste est à la fois nécessaire pour accorder au défunt sa dignité d’homme, et pour souder les endeuillés dans le sentiment d’une communauté de destin.

Quels sont les auteurs, les textes qui, selon vous, peuvent nourrir une personne endeuillée ?

Tout deuil est unique pour chacun qui l’éprouve, et les circonstances du décès le déterminent largement : l’âge du défunt et son degré de proximité, le caractère brutal ou lent du décès, la mort solitaire ou collective, subie ou assumée, parfois voulue, etc. Il y a une énorme variation de situations possibles et la littérature les recouvre. C’est ce que j’ai évoqué dans Dépasser la mort. L’agir de la littérature (Actes Sud, 2019), en dix chapitres, par l’évocation de plus de trente auteurs récents dans des genres divers, une sélection que j’ai opérée entre des milliers de textes possibles parce que j’ai voulu mettre en lumière le fait que si la littérature agit, ce n’est pas d’abord en pratiquant la plainte, mais en célébrant la vulnérabilité humaine et en incitant à la tendresse. Chacun de ces textes engage à ne pas fuir la mort mais à l’apprivoiser.

Propos recueillis par Manon Houtart.

 

Couverture du livre

À lire : Dépasser la mort. L’agir de la littérature, Myriam Watthee-Delmotte, éd. Actes Sud, 272 p., 21 €

 

Photo : © Guillaume Souvant/AFP

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes