Delphine Gardey : « Le clitoris a longtemps fait peur »

Delphine Gardey : « Le clitoris a longtemps fait peur »

Le clitoris, objet de découvertes récentes, est désormais figuré, représenté, brandi dans l'espace public. Dans Politique du clitoris, Delphine Gardey replace cet organe au cœur du plaisir féminin dans l'histoire de la médecine à travers les époques et les cultures, et montre de ce fait les liens indissociables entretenus par les sciences, la société et la politique. Entretien avec l'autrice. 

Savoir reconnaître, se figurer un clitoris et comment il fonctionne : ces connaissances progressent dans le champ social, hors de découvertes scientifiques relativement récentes. Pourquoi cet organe au cœur du plaisir féminin a t-il été investi médicalement de manière aussi tardive ? Dans Politique du clitoris, Delphine Gardey revient sur la manière dont le clitoris a été observé à travers les époques et les cultures. Depuis l’Antiquité, où le corps féminin était vu comme exactement constitué d’un vide correspondant au corps de l’homme, à Freud, en passant par la Renaissance, où sa redécouverte a donné lieu à une polémique entre les disciples de Fallope, les sciences n’ont su investir correctement son existence et sa fonction. De l’Orient, où l’excision est pratiquée comme un rituel, à l’Occident, où la chirurgie esthétique dérive dans des mutilations du corps féminin, le clitoris est un organe que l’on tente systématiquement de faire disparaître. En effet, cet organe bouleverse les manières de distinguer sexes masculin et féminin dans l’opposition ou la complémentarité : reconnaitre le rôle central de cet organe au sein de la sexualité féminine, c’est aussi admettre que cette dernière peut se passer du pénis, et donc de l’homme. Pour cette raison, les premières persécutées à travers l’histoire pour avoir utilisé leur clitoris ont été celles qui ne rentraient pas dans les catégories binaires du genre, et inversement, la taille du clitoris a été un critère déterminant pour définir si un individu était bien « femme ». Le mépris continu dont le clitoris a été victime s’explique ainsi inévitablement par des causes sociales, politiques, culturelles… L’évolution actuelle du champ des connaissances scientifiques a bouleversé cette ignorance, et entraîné parallèlement de nouvelles conceptions sociales et politiques du clitoris, que s’attachent à retracer Delphine Gardey dans essai remarquablement clair et synthétique. Entretien avec l’autrice.  

Delphine Gardey est historienne et sociologue, professeure à l’Université de Genève au sein de l’Institut des Etudes de genre et à la Faculté des sciences de la société. Elle a notamment publié sur l’histoire sociale des femmes et du genre, l’histoire des techniques, des corps et de la biomédecine, dans le champ de la théorie féministe et de l’étude sociale des sciences et des techniques et écrit une histoire sociale, matérielle et genrée de l’Assemblée Nationale.

Vous constatez le regain d’intérêt pour le clitoris en tant qu’organe sexuel, mais aussi en tant que concept politique, social, représenté de plus en plus dans l’espace public. Comment expliquez-vous ce phénomène ? 

Delphine Gardey : Dessiner, montrer, ou brandir des clitoris géants dans l’espace public est un phénomène contemporain neuf et intéressant. La raison première de ce phénomène tient aux transformations dans l’ordre du savoir. Activistes, performeuses, artistes veulent faire connaître l’anatomie réelle de l’organe, le montrer tel que les connaissances anatomiques permettent aujourd’hui de le décrire. Il s’agit d’une œuvre pédagogique, didactique, politique. Les filles ont entendu toute leur enfance qu’elles « n’avaient rien » : rien à brandir, rien à montrer, rien qui ne leur permette d’exister comme individu complet et autonome, aussi bien sur le plan sexuel que social. Notre civilisation occidentale a organisé la définition du féminin sur le manque, l’infériorité d’organe (exprimée dans la théorie freudienne), l’envie du masculin, l’assignation à la maternité et à la reproduction. Brandir le clitoris, un clitoris neuf et surprenant par rapport aux connaissances existantes, c’est contester l’ensemble de ce qui a prévalu en matière de représentations savantes et sociales, subvertir les normes, redéfinir les possibles. Les travaux de l’urologue australienne Helen O’Connell, qui a fourni la première description anatomique du clitoris, ainsi que ceux du chirurgien et de la gynécologue français Pierre Foldès et Odile Buisson ont mis en évidence l’anatomie cachée du clitoris : un organe densément innervé qui comprend une partie visible et externe et une partie interne méconnue composant un ensemble complexe et volumineux (pilier, corps, gland, bulbes) dont la taille totale est estimée à 10cm. Le clitoris en impose donc en réalité, il doit s’imposer aux yeux de toutes et de tous, parce qu’il est le siège du plaisir féminin. Or, ce droit au plaisir et ce qu’il ouvre en termes d’épanouissement, de liberté, de construction et d’affirmation de la personnalité ou du groupe social des femmes se doit d’être rendu public. En dessinant un organe inconnu sur les trottoirs, il s’agit de susciter la discussion, de briser le cercle de l’ignorance, de la dévalorisation et du déni. Ces pratiques d’intervention dans l’espace public se veulent édifiantes, elles visent à faire circuler la connaissance, l’expérience, la réflexion.

L’intérêt pour le clitoris enregistre ainsi les transformations dans l’ordre médical et nous rappelle les liens inextricables que science et société entretiennent. Les connaissances ne surgissent pas de nulle part. En matière de corps et de sexualité, les connaissances savantes sont hautement dépendantes des normes et valeurs sociales en vigueur dans une société et une culture, ce que les travaux dans le champ de l’étude sociale des sciences ont montré au cours des dernières décennies. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il a fallu attendre une date aussi récente que 1998 pour que l’anatomie et la physiologie du clitoris soient explorées. C’est à ce voyage érudit et ironique entre science, corps et politique que Politique du clitoris invite.

Avant que le clitoris ne s’expose sur la scène publique et sur les réseaux sociaux, il a été pour l’essentiel dénié, caché, méconnu, réprimé, mutilé. Le fait de pouvoir le brandir dans l’espace public témoigne des transformations déterminantes qui ont eu lieu dans nos sociétés tant dans les relations de genre que dans le rapport à la sexualité. D’autres transformations sont notables et méritent d’être soulignées : la présence de femmes plus nombreuses dans la sphère scientifique contribue à modifier les agendas ou les questions de recherche tant en biologie qu’en sciences sociales et humaines ; enfin, la force contemporaine du mouvement féministe et le renouvellement de ses modes d’action qui empruntent désormais aux répertoires développés depuis les années 1980 par les mouvements LGBTQ+ (occupations de l’espace public, performances artistiques et politiques, « Pride » ou « défilés des fiertés ») jouent un rôle essentiel dans ces nouvelles formes de « médiatisation » des questions sociales et politiques, avec l’affirmation, nouvelle, et bienvenue à mon sens, d’une « fierté » féminine.

Quand la médecine a-t-elle découvert le clitoris ? En quoi cette découverte a-t-elle bouleversé le schéma établi de distinction des sexes ?

D. G. : Avec et après d’autres travaux historiques ou anthropologiques sur le rôle des sciences et de la médecine dans la conceptualisation et la définition des corps, du genre et de la sexualité, mon travail consiste à montrer que l’idée de « découverte » en sciences doit toujours s’écrire entre guillemets. Le corps féminin est « découvert » par les savants depuis la Renaissance parce qu’il a été thématisé par eux comme un continent inconnu à s’approprier. La « découverte » ne signifie rien d’autre que cette forme très particulière de colonisation par la connaissance savante, masculine et blanche de l’expérience intime et de l’identité des femmes blanches mais aussi, et bientôt, des femmes dites « de couleur » et colonisées. L’idée même de « découverte » est à cet égard ironique ou devrait l’être si ce qui a cours pour les femmes réelles en diverses époques et en divers lieux n’était aussi tragique. Les femmes ont-elles eu besoin des hommes (de science) pour découvrir le plaisir ? Il y a donc à mon sens une incroyable arrogance du travail scientifique quand il est question du corps et de l’appareil reproducteur et sexué des femmes.

L’émergence de la notion de « clitoris » au XVIe siècle a dû être négociée avec le mode de représentation savant et politique du monde ancien. Depuis l’Antiquité prévalait en Occident une représentation de la différence de sexe qui reposait sur l’analogie et l’inversion : les femmes ont « à l’intérieur » les mêmes organes que les hommes. La matrice est l’envers du pénis, représentée comme tel par Vésale. Les ovaires sont par exemple les « testicules » des femmes. Le « clitoris » mis en évidence par les travaux des chirurgiens de la Renaissance vient perturber les conceptions savantes et l’ordre politique qu’elles sous-tendent. Les femmes seraient-elles dotées d’un pénis en sus ? Peuvent-elles pénétrer d’autres femmes ? Le clitoris participe-t-il de la structure anatomique « normale » des femmes » ou bien est-il présent seulement chez les hermaphrodites ? Voilà quelques-unes des questions qui alimentent les discussions dans les décennies qui suivent et qui ont des conséquences importantes sur la vie et le destin d’un certain nombre de personnes bien concrètes, et en particulier des femmes qui ont des relations sexuelles avec d’autres femmes.

Vous écrivez après avoir constaté les pratiques de mutilations du clitoris à l’œuvre dans plusieurs cultures et sous des formes diverses : « Le sexe excisé est le sexe « approprié » au rôle social attendu des femmes dans la plupart des sociétés ». Que voulez-vous dire par là ? 

D. G. : Une partie du livre est consacrée aux « clitoris d’Orient », à la manière dont ils ont été investis et fantasmés par les savants européens et à la façon dont la question de l’excision a été traitée comme phénomène rituel et social par l’anthropologie occidentale depuis la fin du XIXe siècle. Ce qui troublera sans doute les futures lectrices et lecteurs de Politique du clitoris, sera de découvrir nombre de « passerelles » entre les conceptions occidentales et « orientales » d’hier à aujourd’hui. Au fond, le clitoris a été conceptualisé ici et ailleurs comme un « en trop », une marque du masculin, une menace, car il a été implicitement ou explicitement imaginé et redouté comme un analogue du pénis. Si la sexualité féminine est désindéxée de la maternité et de la reproduction, si elle se fait seule jouissance et si cette jouissance peut se passer du schéma pénétratif, hétérosexuel, conjugal – en un mot – si les femmes peuvent se donner du plaisir ou en donner à d’autres femmes et se passer des hommes – c’est l’ensemble des institutions sociales et politiques qui se trouvent atteintes, en Occident comme ailleurs.

On a pratiqué l’excision en Occident, jusqu’au début du XXe siècle, on devrait s’en souvenir. La répression matérielle, psychique et sociale de la sexualité féminine a été un élément structurant de nos sociétés. Le clitoris a longtemps fait peur. Cette « puissance » de la jouissance et du plaisir, cette capacité proprement féminine à être, c’est cela qui n’a cessé d’une façon ou d’une autre d’être réprimé, au nom de la science et avec la complicité des médecins – là se trouve sans doute un trait proprement occidental. L’organisation de la différence (de genre), du contrôle de la sexualité et de la reproduction et les rapports de pouvoir qui en procèdent et qui en découlent ont pris d’autres formes dans d’autres sociétés et d’autres cultures. J’essaie dans ce livre de revenir sur le sens attribué à l’excision dans la littérature anthropologique et sur les transformations qui se produisent dans ce champ, grâce aux travaux des femmes et des féministes, notamment. J’emprunte la notion de « sexe approprié » à l’anthropologue Sylvie Fainzang qui montre comment le « marquage » du sexe des femmes ne vise pas seulement leur rôle « biologique » mais déjà et toujours leur rôle social. En deux mots, si on n’enlève pas son clitoris à une femme, on en fait l’égale de l’homme.  

Pourquoi avoir pensé le clitoris selon une politique au singulier, tel qu’on le lit dans votre titre ?

D. G. : Parce qu’il s’agit de dire et de faire comprendre que l’anatomie est politique. Surtout quand il est question des femmes ou d’autres « autres » comme l’ont été massivement dans l’histoire les non-blancs (esclaves, personnes dites de « couleurs » et autres sujets coloniaux et dits « subalternes »). Les savoirs sur le corps, le sexe et la sexualité ont été produits essentiellement dans l’histoire par des hommes et ont contribué à renforcer et légitimer la domination masculine. Les sciences ne sont pas neutres. Pas plus hier qu’aujourd’hui. Elles ont aussi une politique. Savoir de quelle science nous voulons doit être un objectif pour le féminisme et pour un féminisme décolonial. C’est de cela dont parle principalement le livre, quelle que soit la période ou l’aire culturelle considérée. Mon propos, je l’espère, est plein d’espoir et rend compte de multiples initiatives individuelles et collectives qui témoignent des façons dont les femmes d’hier à aujourd’hui, ici et ailleurs, se mobilisent et s’allient pour écrire un autre destin, se réapproprier leur histoire, définir d’autres possibles.

Brandir un organe, c’est une ressource pour aujourd’hui et pour demain, mais la démarche ne peut être seulement « littérale », car les corps sont comme l’a écrit Judith Butler, bien plus que la somme des organes, tout comme l’expérience érotique est bien plus qu’une expérience « d’organe » — ce que savaient et qu’écrivaient les militantes du féminisme lesbien et noir des années 1970 aux États-Unis. Avec Politique du clitoris, il est aussi question des multiples stratégies théoriques et pratiques développées depuis cette période par celles qui ont pris à cœur de développer et faire valoir d’autres formes de l’expérience sociale et intime pour les femmes dans nos sociétés. Il est donc question de savoir et de pouvoir, d’imagination et de liberté.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet. 

 

À lire : Politique du clitoris, Delphine Gardey, éd. Textuel, 192p., 16,9€. 

Photo : © DR.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF