Clémentine Mélois : « J'aime lier le sublime au dérisoire »

Clémentine Mélois : « J'aime lier le sublime au dérisoire »

Dans Dehors, la tempête, la plasticienne et écrivaine Clémentine Mélois procède à une cartographie déjantée de son imaginaire de lectrice. Dans un va-et-vient cocasse entre la littérature et le réel, entre l’esprit d’héroïsme et d’aventure qui surgit dans certains romans et les préoccupations triviales du quotidien, l’autrice dévoile sa vie dans les livres avec vitalité et authenticité. Membre de l'Oulipo depuis 2017, elle partage avec cette famille de pensée le goût pour les jeux d'écriture, l'intérêt pour l'« infraordinaire » et le désir de ranger le monde au moyen d'inventaires, de listes et de collages. Entretien.

Votre livre n’est ni une fiction, ni une autobiographie, ni vraiment un essai… Comment qualifieriez-vous votre démarche ?

Clémentine Mélois : Ce que j’ai essayé de faire dans ce livre, c’est la même chose que ce que je cherche à faire en tant que plasticienne : donner à voir mes idées, mes rêves, mon imaginaire, pour créer une complicité avec le « regardeur ». Pour exprimer mon expérience de lecture, les associations d’idées, les émotions, les souvenirs et les questions qui surgissent quand on lit, les images n’étaient plus suffisantes. Qu’est-ce qui fait que dans La Recherche du Temps perdu, la madeleine qui rappelle un souvenir d’enfance parle à tout le monde ? C’est cet universel dans l’expérience de lecture dont je voulais parler, tout en proposant un point de vue singulier, avec une forme d’honnêteté, sans prétention de démontrer quoi que ce soit.

Les livres se trouvent dans votre esprit au milieu d’une « cacophonie indistincte de pensées, d’anecdotes, de trucs et astuces, de goûts, de gens et de mots », écrivez-vous. Vous montrez ainsi comment la lecture n’est pas un à-côté de la vie, et vous vous inscrivez en ce sens dans la lignée de la pensée de Marielle Macé dans Façons de lire, manières d’être (Gallimard, 2011) , qui affirme : « Il n’y a pas d’un côté la littérature et de l’autre la vie ».

Oui tout à fait, il y a une intrication évidente entre la vie quotidienne et la lecture. La lecture nourrit notre esprit au même titre que les chansons qu’on entend au supermarché, les souvenirs, les bribes de poèmes, les bulletins météo qu’on entend à la radio : tout compose une espèce de cosmogonie. Les paroles de chansons de Daniel Balavoine se mélangent avec Francis Ponge dans mon imaginaire et font de moi la personne que je suis, malgré moi. Pour moi, la lecture est quelque chose de très naturel, ce n’est pas une activité élitiste. C’est comme la nourriture : des fois on a très envie d’un kebab, et on apprécie par ailleurs de manger dans un grand restaurant. La lecture c’est la même chose : il y a des lectures qui sont récréatives, d’autres qui éveillent des questions...Tout cela est complémentaire. Dans les livres auxquels je fais référence dans Dehors, la tempête, il y a des livres jeunesse (Roald Dhal), il y a Tolkien, Simenon... J’ai un point de vue de néophyte à l’égard de la littérature : je n’ai pas eu de formation littéraire, personne ne m’a jamais obligée à lire quoi que ce soit. C’est un plaisir vraiment vivant.

L’un de vos plus grands plaisirs de lecture, c’est lorsque vous lisez des histoires d’aventures maritimes « à l’abri et au sec sur la terre ferme, tandis qu’au dehors la tempête, c’est-à-dire l’infini, fait rage inutilement ». Ce sont les mots de Barthes dans Mythologies, que vous reprenez… La lecture serait-elle donc une ouverture sur l’infini, conciliable avec le goût du confort ? 

Certainement. Il y a une sorte d’imaginaire lié à la lecture qui situe le lecteur bien au chaud sous des draps et des couvertures, avec une lampe torche. Italo Calvino décrit très bien ce sentiment dans Si par une nuit d’hiver un voyageur. Il s’adresse d’emblée au lecteur et lui dit : « Détends‐toi. Recueille‐toi. Chasse toute autre pensée de ton esprit. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. Il vaut mieux fermer la porte ; là‐bas la télévision est toujours allumée. Dis‐le tout de suite aux autres : […] Je suis en train de lire ! Je ne veux pas être dérangé. […] Je vais commencer le nouveau roman d’Italo Calvino ! ». Calvino invite le lecteur à prendre une position confortable dans son fauteuil préféré. A partir de là, surgit tout un monde…  Toutes ces petites choses-là sont assez difficiles à décrire, et cela relève de ce que Georges Perec –  qui est une de mes grandes références – appelle l’infraordinaire. Il dit qu’on parle toujours de l’extraordinaire, alors que ce qui l’intéresse, ce sont les questions qui touchent au quotidien, telles que le nombre de gestes nécessaires pour composer un numéro de téléphone, la façon dont on trie nos petites cuillères, etc.

On perçoit d’ailleurs à travers vos différents livres une volonté de ramener la littérature du côté du réel, de l’ordinaire. Dans Sinon j’oublie, vous prenez comme point de départ des listes de course trouvées par hasard dans la rue, à partir desquelles vous inventez des histoires…

Oui, les petites choses de l’ordinaire sont ce qui stimule ma « racontouze », pour reprendre ce terme de Queneau, fondateur de l’Oulipo. Quand je trouve une liste de courses dans la rue, je vois les ingrédients, l’écriture, le support et j’imagine une histoire. Un jour, j’ai trouvé une liste sur laquelle figuraient les mots « pioche », « essence » et des références de billet d’avion vers le Canada. Je me suis dit : ce type-là a assassiné sa femme, puis il a fui outre-Atlantique. Parfois, je devine qu’un dîner se prépare, ou qu’un monsieur est au régime. La littérature est partout, les fictions sont partout. De ce point de vue là, lire un classique, un livre pour enfant, une liste de course, tout cela est au même niveau : ce sont des générateurs d’histoires. J’ai ce goût pour les listes et les inventaires, les photos trouvées, les histoires qu’on attribue aux passants dans la rue, comme Perec : ses romans, tels que La Disparition, sont en réalité très sombres, mais il y a une forme de tendresse à l’égard des petites choses, des mots, de la façon dont on parle, que je partage vraiment avec lui. Au sein de l’Oulipo, il y a ce goût commun d’organiser, de ranger le monde, et ce goût pour les choses ordinaires auxquelles on ne prête pas attention et qui pour moi sont incroyablement riches.

Vous avez aussi recours à la technique du collage : vous vous amusez à assembler bout à bout des phrases d’incipits célèbres, puis vous formez un texte à partir des phrases toutes faites tirées du monde de l’entreprise, comme « On revient vers vous ASAP » ou « Nous sommes l’avenir de demain »… Qu’est-ce que cette technique du collage permet de faire ?

Ca permet une sorte d’épuisement sémantique. Je suis fascinée par la novlangue qu’on parle actuellement. On entend souvent aujourd’hui des formules un peu vides comme « interroger la question de », « questionner la notion de », ou « je vais partir sur un fromage de chèvre », « on est là sur un bien atypique »… Personne n’est choqué, mais si on met toutes ces phrases bout à bout, leur non-sens surgit. En ce qui concerne les incipits, ça m’amusait de composer un petit texte avec toutes ces phrases devenues mythiques : « Longtemps je me suis couché de bonne heure » (Proust) ; « Aujourd’hui maman est morte » (Camus) ; « C’est fini » (Romain Gary); « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » (Perec). Elles sont complètement ancrées dans notre imaginaire de lecteur, et en composer un texte permet un déplacement assez étrange.

On trouve aussi dans votre livre une forme de démystification de la littérature et de l’écrivain. Vous imaginez les manies des écrivains, leurs habitudes triviales… Pourquoi vouloir rompre la fantasmagorie autour de l’écrivain avec des considérations plus pragmatiques ?

C’est ce qui m’intéresse : lier le dérisoire au sublime. Cela fait émerger quelque chose de notre humanité. Par ce qu’il nous livre de lui-même, ses souvenirs, son intimité, l’écrivain nous révèle la parcelle d’humanité que nous avons en commun. Et c’est cette intimité là que je retrouve quand je ramasse une liste de course par terre : c’est comme si on recevait un clin d’œil par écrit.

Propos recueillis par Manon Houtart.

 

À lire : Dehors la tempête, Clémentine Mélois, Grasset, 17 €, 192 p.

 

Photo : Clémentine Mélois © Grasset/Rudy Spiessert

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes