Abnousse Shalmani : « Laissons aux exilés le droit de mener une vie ordinaire »

Abnousse Shalmani : « Laissons aux exilés le droit de mener une vie ordinaire »

Dans son premier roman, Les exilés meurent aussi d'amour, Abnousse Shalmani lève le voile sur le quotidien fantasque d’une famille d’Iraniens exilés en France. L’héroïne, Shirin, confie sa découverte de la multiplicité des possibles qu’offre ce nouveau pays, son exploration du désir et de son corps de femme. Un roman vif et coloré, aux personnages déroutants, qui sonde la façon dont l’exil agit sur les liens affectifs.

Votre roman exprime un refus de tout ce qui enferme, tout ce qui fige. Dans cette veine-là, il participe aussi à démonter les préjugés victimaires sur les exilés. « Les Français aiment lexilé quand il se plaint, quand il remercie », écrivez-vous. Vous avez voulu en dresser un autre portrait, moins réducteur ?

Abnousse Shalmani : Chez les exilés, il y a toujours une peur panique de ne pas être aimé. Cela vaut évidemment pour l’humanité toute entière, mais chez l’exilé cela se double du fait de ne pas être chez soi : le besoin de se faire aimer est encore plus grand puisqu’il n’y a plus de repères. Ce que j’ai voulu montrer avant tout, c’est que les exilés sont des « salauds » comme les autres. La sanctification des exilés me dérange profondément : on les déshumanise en voulant les rendre vertueux, or il doit y avoir la même proportion de salauds chez les exilés que chez les autochtones. On ne devient pas tout à coup un saint quand on a été un salaud dans son pays d’origine, et on continue d’aimer, de détester, de charrier des idées stupides aussi. Si on veut accueillir les exilés comme des êtres humains, il faut aussi les traiter comme des êtres humains, sans les mettre sur un piédestal, sans les sanctifier, ni les humilier.

 

Un autre écueil que vous dénoncez est l’exotisation à laquelle les exilés ne peuvent échapper

A.S. : En effet. Cela fait 33 ans que je suis en France, je n’écris et ne lis plus le persan (par contre je le parle), et certains journalistes me présentent encore comme une écrivaine iranienne. Or, ce qui fait la nationalité de l’écrivain, même si je préfère l’idée que l’écrivain n’a pas de nationalité, c’est son rapport à la langue. Ne parlant plus le persan, je ne suis pas une écrivain (sic) iranienne. C’est de l’exotisme forcé. Il y aussi une dimension politique dans cet exotisme. Ce qui rend l’héroïne exotique aux yeux de son premier amoureux, c’est le fait qu’elle soit réfugiée politique : le fait qu’elle a vu le sang, les larmes et la guerre a quelque chose d’excitant. On a tendance à réduire l’exilé soit à son malheur, soit au combat politique. Laissons aux exilés le droit de mener une vie ordinaire.

 

Dans votre roman, l’héroïne a recours aux mots pour colorer le réel, elle voit la langue française comme une « baguette magique », tandis que sa mère aime bricoler pour échapper à la souffrance. La création est-elle selon vous une voie pour dépasser sa condition, d’exilé en l’occurrence ?

A.S. : Je pense même que la création permet de dépasser toutes les difficultés. Ce n’est pas anodin qu’en hôpital psychiatrique on utilise énormément l’expression artistique pour réussir à communiquer avec les patients. J’ai toujours l’impression, pourvu que ça dure, qu’il y a dans la démarche artistique une liberté qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Créer revient à briser les digues et à réussir à dire ce qu’on n’est pas capable de dire dans le réel. La création donne donc aussi la possibilité de modifier le réel. Le personnage de la mère manifeste une capacité à transformer le laid en beau : elle parvient à introduire l’esthétisme jusque dans le deux-pièces insalubre dans lequel l’exil la condamne à vivre avec sa famille. Shirin, quant à elle, découvre qu’en changeant de langue, elle peut changer la réalité, ce qui est peut-être une des définitions de l’art. Mais cela ne concerne pas seulement les exilés : on en a tous besoin.

Personnellement, je ne sais pas ce que je serais devenue sans la lecture, l’art – que j’ai découvert au Louvre–, et l’histoire. Ce sont là des voies pour sortir de sa solitude et vivre d’autres vies que la sienne, ouvrir des portes souvent fermées à cause des préjugés qui nous font obstacle. Et ce, d’autant plus quand on arrive d’un pays comme l’Iran où la Révolution a agi comme une espèce de victoire absolue des préjugés.

 

C’est pour ces raisons que vous êtes passée du registre du pamphlet (qui caractérise votre premier livre Khomeiny, Sade et moi) à celui de la fiction ?

A.S. : J’ai commencé par écrire des scénarios, je réalisais des courts métrages, j’en produisais. Même si déjà à huit ans je voulais déjà devenir une écrivain française, j’étais tétanisée à l’idée de me frotter à la littérature, et au roman par excellence. J’ai donc tardé à venir  au roman. J’ai écrit de nombreux débuts de roman, mais je n’étais jamais satisfaite. Puis il y a eu les printemps arabes, et la photo d’Aliaa Elmahdy, qui s’était mise nue en Egypte pour réclamer des droits pour les femmes, a fait le tour de la toile. Je m’étais moi-même mise « cul nu » à l’école quand j’étais petite, comme ma seule réponse à Khomeiny. Cela m’a frappé de constater que 30 après, la seule réponse à l’obscurantisme restait encore le cul nu d’une femme. Mon essai Khomeiny Sade et moi est sorti d’un coup, dans un élan de colère, tandis que Les exilés meurent aussi d’amour, j’ai pris le temps de l’accoucher, et c’est beaucoup plus difficile. Je suis ravie d’avoir fait l’exercice de la fiction parce que cela m’a permis de distinguer l’écriture pure de l’écriture romanesque. Je ne sais pas si je reviendrai à l’essai, mais pour le moment je suis en train de travailler sur un deuxième roman.

 

En ce qui concerne la langue française, s’agit-il pour vous d’une langue chargée de représentations, une langue liée à certains souvenirs, certaines situations ?

A.S. : Oui, c’est la langue de la liberté, inévitablement. C’est grâce à la langue française que j’ai découvert la littérature libertine, et que, plus récemment, j’ai pu avoir accès à des textes persans traduits en français (le livre des rois, les mythes zoroastriens, les contes soufis, tous ces petits bouts d’Iran que j’ai utilisés dans mon roman). Grâce à la politique éditoriale française, je revenais à ma culture d’origine : la boucle était bouclée ! Puis j’ai découvert la littérature de l’Amérique du Nord et de l’Amérique latine : Fuentes, Marquez, Paul Auster… Tout cela grâce à la langue française ! Plus j’avançais en âge, plus la langue française représentait non seulement la liberté, mais aussi une ouverture incroyable sur le monde. La langue française a été ma clé vers le monde.

 

Pour l’héroïne du roman, la langue a aussi été un facteur d’éloignement avec sa famille.

A.S. : En effet, et ça a été le cas pour moi aussi. Quand un enfant exilé maîtrise mieux la langue du pays d’adoption que ses parents, il est obligé d’être le traducteur de ses parents. Notre modernité nous fait parfois oublier qu’un choix est un sacrifice. On ne peut pas s’approprier une langue qui n’est pas ma langue maternelle, grandir dans cette langue, et vivre dans un pays qui n’est pas celui de l’enfance et de l’adolescence de ses propres parents, sans que cela ne modifie le rapport filial. Il y a donc eu un moment où je quittais le persan et où mes parents ne faisaient qu’entrer dans le français, et où nous n’arrivions plus à communiquer.

Malgré les nombreuses années qui sont passées depuis mon apprentissage du français, le débat entre assimilation et intégration perdure. Cela nous a toujours laissés un peu dubitatifs, parce que c’est avant tout une question d’appropriation. Quand on parle d’intégration, on rend la démarche de l’exilé passive, alors que l’appropriation traduit une attitude active. Il y a une telle victoire à s’approprier une langue, à la faire sienne. L’intégration a lieu précisément dans cette appropriation par la langue. L’exil peut être très douloureux, mais puisqu’il se présente à nous, autant en tirer du positif.

 

Vous voyez donc dans l’exil une forme de richesse, voire une voie d’émancipation ?

A.S. : Complètement. À partir du moment où l’on accepte, où on s’approprie la langue, on finit par se sentir français, à tel point qu’on peut être vexés qu’on nous prennent encore pour des Iraniens. On ne s’est pas donnés la peine d’apprendre cette langue, de s’inscrire dans cette culture pour être sans cesse renvoyés à notre culture d’origine. Arrive ensuite le moment de déception, où on prend conscience qu’on ne sera jamais totalement partie intégrante du pays d’adoption et qu’on n’appartient plus totalement au pays d’origine : on reste dans une sorte d’entre-deux. Personnellement, j’ai essayé d’accepter cette condition de métèque, et d’y voir une forme de liberté.

Evidemment, mon prénom suscite l’interrogation sur mon origine, ce qui n’est pas vexant d’ailleurs, mais inévitablement, je flotte au-dessus des frontières. On me fait parfois remarquer que je suis dure envers l’Iran. Mais on ne fera pas la même remarque à quelqu’un qui critiquerait la bourgeoisie française. Je pense que la critique est très constructive : c’est un manque de critique et de remise en question qui bloque globalement tout l’empire arabo-musulman. Il y a quelque chose de figé dans ces pays-là.

 

Dans le roman, l’exil fait éclater au grand jour les travers sexuels du grand-père et les agressions qu’il a commises, mais c’est aussi l’exil qui permet à Shirin de découvrir le désir et les plaisirs de la chair. « Le grand écart entre l’Occident et l’Orient tient au corps. Là il y a affirmation du corps, ici négation », écrivez-vous. Quel rôle l’exil a-t-il joué dans la découverte, par l‘héroïne, de la sexualité et de son corps de femme ?

A.S. : Je pense que le rapport au corps, et en particulier au corps des femmes, est ce qui distingue le plus les pays entre eux. L’autonomie des femmes est intimement liée à leur corps : plus le corps féminin est libre dans l’espace public, plus la femme a de droits. Dans le roman, l’exil donne à Shirin la possibilité de reprendre possession de son corps.

Pour moi, le fait d’aller au Louvre en arrivant d’Orient est ce qui m’a fait découvrir ma fierté de femme. Même les représentations de la Vierge Marie laissent paraître des seins nus. Ce mélange d’esthétisme, d’art et de corps féminins, c’est enivrant et merveilleux. Ça n’existe pas en Iran, même dans la poésie. C’est dommage.

 

Quel est le rôle qui vous revient, selon vous, en tant qu’écrivaine, pour briser ces tabous autour du corps de la femme dans l’espace public ?

A.S. : Je ne suis pas du tout militante et je refuse de l’être. Il y a deux écrivains qui ont réussi à être à la fois très politiques et de très grands écrivains : Aragon à gauche et Bernanos à droite. Mais généralement, littérature et militantisme ne vont pas ensemble : ce que veut faire la littérature c’est poser des questions, semer le doute, susciter la réflexion. Je crois que les révolutions les plus réussies se fondent sur une démarche intérieure, sur une évolution progressive des mentalités. Petit à petit, on commence à remettre tout doucement en cause des habitudes, des préjugés, et la littérature contribue à ce processus. Pas de Révolution française sans le siècle libertin qui précède : tout le XVIIe siècle, à coups de satires et de romans, a commencé à mettre à bas le pouvoir absolu et le clergé.  Je crois que ce n’est pas efficace de vouloir imposer un point de vue. Le rôle de la littérature, c’est de se demander : « et si ? ». Aujourd’hui, l’émancipation des femmes en Occident n’est plus tant une questions de droits, cela se joue au niveau des mentalités. Comment peut-on changer cela ?  En offrant des personnages féminins complexes, en offrant d’autres visions, en sortant des catégories.

 

Propos recueillis par Manon Houtart

 

Photo : Abnousse Shalmani © JF PAGA

Pour pour les fêtes, offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire !