« La position du fan n’est pas d’apprécier les choix de l’auteur comme des décrets divins »

« La position du fan n’est pas d’apprécier les choix de l’auteur comme des décrets divins »

La huitième saison de Game of Thrones touche à sa fin. Il est pourtant certain que le dernier épisode de la série ne mettra pas un point final aux théories de millions de fans qui ne font pas que suivre l'histoire, mais se plaisent souvent à la réécrire. Entretien avec Richard Mèmeteau, professeur de philosophie et auteur d'un essai sur la culture de masse, dans lequel il analyse le rapport des fans avec leurs univers fictionnels préférés.

Depuis le succès de blockbusters comme Star Wars – et plus récemment des adaptations cinématographiques des bandes-dessinées de Marvel – toute adaptation de livre est soudainement réimaginée en un univers étendu, dont il est possible de tirer une multitude d’histoires plus ou moins liées à la trame principale. La saga Harry Potter est devenue « The Wizarding World », « le monde des sorciers », dont on peut faire l’expérience à Broadway, au cinéma, dans plusieurs parcs d’attractions et sur le site Pottermore. Plusieurs prequels (1) de la série américaine Game of Thrones – dont le dernier épisode sera diffusé sur la chaine américaine HBO le dimanche 19 mai – sont d’ores et déjà en préparation. Pour le professeur de philosophie Richard Mèmeteau, cette multiplication d'univers fictionnels dans la culture de masse dérive de plusieurs impératifs, sociologiques comme industriels. Dans l’essai Pop Culture. Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités, réédité ce mois-ci aux éditions La Découverte, il analyse également l’importance de la communauté dans la pop culture, celle projetée à l’écran comme celle qui se rassemble dans les salles obscures.

Vous écrivez que « là où la culture savante adosse sa cohérence à la notion d'auteur ou de génie, la pop culture n'offre que quelques pistes puis laisse les lecteurs s'organiser entre eux pour rétablir une unité rêvée. » Quelle est votre théorie sur ces univers pop ?

Richard Mèmeteau : La notion d’auteur a servi historiquement à réclamer un droit de propriété sur une œuvre. Mais esthétiquement et philosophiquement, il était aussi cohérent depuis le XIXème siècle de dire qu’une œuvre devait être avant tout l’expression du génie de l’artiste, les qualités formelles comptant moins que ce lien ineffable entre une vie et une œuvre. Jamais pourtant n’ont cessé d’exister des formes d’art qui relevaient plutôt du divertissement anonyme, de la circulation gratuite de formes agréables, qui n’ont pas eu d’auteur ou qui ne réclament pour elles aucune autorité. La notion d’univers traduit la conscience contemporaine qu’on peut rationaliser dans cette circulation de formes. C’est un concept démocratique dans son usage. Il y a une certaine logique à ce que ces formes sans autorité et donc sans reconnaissance soient investies par des arts mineurs, et des lecteurs qui sont eux-mêmes en marge. La pop culture, sans se réduire à ces jeux sociologiques, prend sans conteste naissance dans ce geste politique : construire ses propres héros à partir de matériaux divers, bricolés. Elle est moins exigeante en ce sens car elle souhaite d’abord jouir de ces formes sans chercher à explorer le lien profond qui la relierait à la vision purement subjective d’un auteur.

La multiplication d’univers n’est donc pas nouvelle à proprement parler. Dans les comics, que je considère comme la matrice – l’une des plus anciennes en tout cas – de toute pop culture, la nécessité de se référer à un univers dérive de plusieurs impératifs « industriels » : maintenir une cohérence en dépit des différents artistes qui utilisent les mêmes personnages, compenser par la quantité les défauts inhérents à un mode de production résistant à une grande liberté artistique, et surtout vendre plusieurs récits qui viennent s’additionner entre eux pour produire un récit final. Depuis l’écriture feuilletonnante, la notion d’univers vient pallier tous ces défauts. La critique reste pourtant sourde à ce qui aujourd’hui est l’occupation principale des fans : tester la limite de ces univers, les investir, discuter en arbitre de ce qui pourrait être « canon » ou pas. Ce qu’on perd en matière de création, on le gagne dans le domaine de la délibération démocratique. S’il n’existe peut-être plus un seul auteur génial, il existe désormais des assemblées d’arbitres, délibérant sans fin.

Vous accordez beaucoup d’importance à l’idée de communauté dans la pop culture et l’actualité semble vous donner raison : le plus gros succès cinéma du moment est celui d’un groupe de super-héros, les Avengers. Que représente la communauté – fictionnelle ou réelle – dans la pop culture ?

R. M. : Au-delà du plaisir pour le spectateur à vivre une passion commune, on peut remarquer que depuis longtemps, les récits héroïques se centrent également sur la constitution de la communauté héroïque : la communauté de l’anneau (Le Seigneur des anneaux), l’ordre du phénix (Harry Potter), les Avengers, etc… L’un des lieux communs les plus forts, théorisés par Joseph Campbell, est cette idée que dans les mythes le héros triomphant doit finalement partager son butin avec ceux qui l’ont accompagné. Campbell y voyait le reflet du geste traditionnel du partage du gibier dans les communautés de chasseurs. Au fond tout se passe comme si les héros, croyant à leur communauté, essayaient de convaincre le spectateur de croire à celle qu’il est en train de former avec les autres spectateurs les regardant sur l’écran. C’est pour cette raison que ces communautés me semblent fonctionner comme des prophéties auto-réalisatrices, qui cherchent à être plus que de simples formes narratives. Ce sont des récits qui se veulent transformateurs. Mais si un tel lieu commun est utile pour nos sociétés aujourd’hui, c’est sans nul doute parce qu’il permet de rappeler la nécessité d’une solidarité dans un monde démocratique divisé.

Les réseaux sociaux confèrent aux communautés de fans une dimension nouvelle, d’une ampleur et d’une force délirante, quitte à s’abimer parfois dans des effets de meutes et de « bashing ». Mais ce qui reste assez enthousiasmant est qu’il y a généralement des avis incroyablement précis et cultivés à collecter et à discuter dans ces communautés. Il n’y a qu’à ouvrir un Wikia (2) sur une série quelconque pour constater le travail incroyable d’encyclopédisation, relevant chaque apparition de personnage, y compris le plus secondaire, chaque citation-clé, chaque modification.

Game of Thrones, la série événement de HBO va terminer l’histoire de la série de livres qu’elle adapte, Le Trône de Fer de George R. R. Martin, avant que l’auteur ne la termine dans ses propres pages. Pensez-vous que Game of Thrones soit devenu une sorte d’univers fictionnel ? Le site The Outline a récemment publié un article intitulé « George R. R. Martin can still fix this shit », encourageant l’auteur à enfin publier « la vraie fin », comme pour restaurer l’histoire dans ses livres…

R. M. : Techniquement, le retard de publication produit un plurivers (3), où les fins pourront commencer à diverger. Je trouve au contraire que la grande force de Game of Thrones jusqu’à présent est d’avoir verrouillé à tous les étages la continuité et le caractère canon de son histoire. Il y avait une seule intrigue (pas si chorale que ça, puisqu’on sait désormais bien qui est le personnage principal de cette histoire), pas d’univers parallèles, pas de « what if ». Le personnage de Bran aurait pu commencer à introduire plusieurs lignes de réalité parallèles, mais au contraire la philosophie de la vie à l'œuvre dans Game Of Thrones semble plutôt être tragique. Les prophéties énoncées jusqu’à présent (et glanées par les fans) se sont réalisées. En revanche, il est inhérent à ce genre de saga qu’elle laisse des trous à combler. L’article dont vous parlez aurait été écrit de toute façon. Car la position naturelle du fan n’est pas d’apprécier les choix de l’auteur comme des décrets divins. Il juge de la cohérence d’un univers, il réécrit l’histoire.

Il existe également une situation inverse : J. K. Rowling est maintenant connue pour continuellement révéler de nouveaux aspects de l’univers de Harry Potter – qui n’étaient pas dans la première série de livres – au cinéma, au théâtre et sur Twitter. Au point que des fans auraient plutôt tendance à lui demander « stop trying to fix this shit ». Que cela révèle-t-il selon vous ?

R. M. : La position des fans peut paraître contradictoire s’ils demandent tantôt de corriger l’intrigue, tantôt de ne pas la corriger. Mais ce qu’ils affirment dans tous les cas, c’est leur désir d’exercer un pouvoir de contrôle, d’arbitrage. Evidemment, il faut se garder de croire que la proposition de certains fans reflète l’ensemble. De façon générale, le fan arrive toujours trop tard et je pense que les plus honnêtes d’entre eux le savent. De la même façon, beaucoup admirent suffisamment J. K. Rowling pour reconnaître qu’elle ait pu penser à tous ces aspects depuis le début. Parmi les fans qui la critiquent, certains écrivent, lisent ses interviews pour apprendre à mieux écrire.

En revanche, le point de crispation a souvent été autour de la possibilité ou non d’écrire certaines choses dans les fanfictions. Car ce problème se règle à coup d’avocats. Un conflit oppose par exemple fréquemment les fans et les auteurs autour des fanfictions érotiques : J. K. Rowling avait par exemple récusé tout slash, c’est-à-dire une fanfiction qui s’attarde sur une relation homosexuelle entre deux personnages hétérosexuels (par exemple Drago et Harry). Mais plus une saga dure, plus elle trouve un nouveau public qui ignore purement et simplement ces premières polémiques. La durée de la saga Star Wars à elle seule se change d’ailleurs en une nouvelle histoire, en un nouveau succès (avec ses drames, comme la disparition des acteurs originaux). Ce sont encore des histoires et des méta-histoires qui ouvrent à de nouvelles discussions. Vous pouvez croire que c’est une perte de temps ou au contraire le lieu privilégié d’un exercice du jugement critique.

En parlant de juger de la cohérence d’un univers, quelle est votre théorie sur la fin de Game of Thrones ?

R. M. : Game Of Thrones est un récit dont une énorme partie a servi à rendre possible une chose incroyable : faire en sorte que le neveu couche avec sa tante et soit en même temps en conflit avec elle pour l’accession au trône… tout en ayant un ennemi commun. On pourrait dire que G. R. R. Martin a considérablement investi dans ce couple improbable que forme Jon et Daenerys. S’il venait à sacrifier ce point nodal de son économie narrative, ce serait un incroyable gâchis. Mais il est intéressant de voir que la Grande Guerre, comme l’appellent les personnages, précède en fait la Dernière Guerre, comme si c’était finalement la guerre la plus humaine qui allait provoquer la fin de l’histoire. Ce sont les causes les plus petites qui font basculer le cours de l’histoire.

Ce qui me conduit à la conclusion que – comme dans le cas de Harry Potter – on risque d’avoir le droit à une fin déflationniste, où la guerre n’est pas épique, mais au contraire assez mesquine, où l’humain aura le dernier mot contre les dragons et les tours de magie. Daenerys risque bien à ce titre de se faire consumer par sa passion destructrice. Il n’y a pas de salut miraculeux dans Game of Thrones. Et même le coup de dague magistral d’Arya n’aura été que le prolongement d’une progression furtive, sans coup d’éclats. Finalement, je crois que la série va nous pousser à attirer notre attention sur le pouvoir des motifs les plus ordinaires. Le seul personnage qui soit effectivement le nœud de l’intrigue et en même temps le plus humain, qui pourrait survivre sans provoquer d’enthousiasme fou, risque d’être Jon Snow (et éventuellement Tyrion). Tous les autres peuvent mourir, car ils ont tous de bonnes raisons de le faire et parce qu’ils risquent de succomber à l’excès de leurs actions passées.

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

(1) Une œuvre qui partage un univers voire des personnages avec une histoire déjà créée, mais se déroule avant son modèle. C'est l'inverse du « sequel »la suite.

(2) Annuaire en ligne sur le modèle de Wikipédia, dédié à la pop culture et au divertissement.

(3) Un univers avec plusieurs lignes temporelles parallèles.

 

À lire : Pop Culture. Réflexions sur les industries du rêves et l’invention des identités, Richard Mèmeteau, éd. La Découverte (Poche), 318 p., 12 €

 

Photo : Daenery Targaryen et Jon Snow dans la saison 8 de Game of Thrones © HBO

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