« Les footballeuses ont la chance de pratiquer un sport universel »

« Les footballeuses ont la chance de pratiquer un sport universel »

Béatrice Barbusse, ancienne handballeuse et sociologue du sport, est l'auteure de Du sexisme dans le sport, paru aux éditions Anamosa et lauréat du Prix féminin sport et littérature en 2017. Régulièrement sollicitée pendant la coupe du monde de football féminin, elle analyse pour nous les polémiques qui l'ont traversée et les avancées salutaires qu'elle met en perspective grâce à son succès populaire et médiatique. 

« Le football féminin n’est-il pas le refuge de joueuses androgynes ? », « Est-ce que vous avez conscience que les spectateurs viennent un peu vous voir en bêtes de cirque ? »… En France, les premiers reportages consacrés aux premières footballeuses professionnelles dans les années 70 étaient saturés de stéréotypes genrés et sexistes. La visibilité des sportives a heureusement évolué en même temps que leur possibilité d'exercer des compétitions professionnelles de haut niveau désormais internationales. En 2019, notre pays accueille la 8ème coupe du monde féminine de football dont la finale aura lieu ce 7 juillet. L’occasion d’observer un traitement médiatique en pleine expansion, non exempt de polémiques liées au sexe des joueuses : reportage mis en cause sur TF1 pour des propos dégradants, critiques vis à vis de la défaite de l’équipe féminine américaine contre l’équipe masculine des moins de 15 ans de Dallas en 2017… Des joueuses sont aussi vent debout contre le manque de moyens et la vision dénigrante dont est victime leur sport : la joueuse norvégienne Ada Hegerberg, première femme à avoir obtenu le Ballon d'Or en 2018, qui a décidé de boycotter sa sélection nationale, l’attaquante brésilienne Marta, qui dans un discours après la défaite du Brésil en huitièmes de finale, a appelé à valoriser sa discipline…

Béatrice Barbusse, ancienne joueuse professionnelle de handball, présidente du Centre national pour le développement du sport, est également sociologue. À la fin de l’année 2016, elle a publié un essai, Du sexisme dans le sport, qui témoignait de la réduction persistante des femmes de sport, que ces dernières le pratiquent ou l’encadrent, à leur sexe. Elle y était toutefois optimiste, observant que « la féminisation est nette du côté des médias. On a pu assister ces dernières années à la première retransmission télévisuelle d’une compétition internationale de rugby féminin, à la diffusion de la première émission totalement et exclusivement consacrée au football féminin (…) » Pour nous, elle analyse les polémiques qui ont traversé le déroulement de la coupe du monde 2019 et les changements de fond dont elle témoigne en raison de son succès populaire et médiatique.

Le 18 juin, un reportage diffusé sur TF1 a été épinglé pour les propos sexistes qu’y a tenus le journaliste Michel Izard : « Avec des gestes si délicats, au bout de doigts si fins, on peut comprendre que certains rêveraient d’être à la place de la balle », y entendait-on... En 2016, vous écriviez dans votre livre que « chaque fois, la sportive est ramenée à sa plastique, et donc au "corps pour autrui", celui qu’il convient de donner à voir en tant que femme (et non en tant que sportive) pour plaire et séduire ».

Béatrice Barbusse : J’ai été extrêmement choquée par cette phrase. J’ai réagi sur les réseaux sociaux en dénonçant violemment ce comportement. Il se trouve que j’ai rencontré Michel Izard quelques jours plus tard par le biais d’une amie commune dans un bar pour les huitièmes de finale lorsque la France a affronté le Nigéria. J’ai eu envie de lui demander pourquoi il avait eu ces mots là. Il m’a répondu qu’il ne s’était pas rendu compte, qu’il voulait montrer le côté poétique du jeu, et qu’il n’avait pas fait attention à ce qu’il avait dit. Ce n’est pas a priori quelqu’un de sexiste mais je pense que les stéréotypes de genre sont tellement intériorisés qu’il ne s’est vraiment rendu compte de rien. C’est une absence totale de conscience qui constitue en fait l’essentiel des propos sexistes que l’on peut entendre dans les médias à propos des sportives. Ce n’est pas un macho, il n’a simplement pas réalisé que ces propos étaient totalement déplacés. Ce qui est incroyable, c’est que quand je lui ai demandé pourquoi personne ne l’avait remarqué ensuite en visionnant le reportage pour le montage, pour la présentation… il m’a répondu que personne n’avait tiqué. Cela n’a choqué absolument personne avant de passer sur les écrans, et c’est très problématique. Il ne faut pas cesser de dénoncer et de condamner cela si on veut espérer un changement des mentalités.

Si les joueuses sont régulièrement ramenées à leur sexe, on leur demande aussi une forme d’ultraperformance en la comparant à celle de leurs homologues masculins. L’équipe nationale américaine a ainsi été moquée récemment pour avoir perdu en 2017 un match contre l’équipe masculine des moins de 15 ans de Dallas…

Longtemps, il a fallu être un homme pour avoir le droit d'abord de faire et de pratiquer le sport. Le football, comme le rugby ou la boxe, sont des sports qui sont très fortement connotés au masculin. Le football a été créé par des hommes pour des hommes, qui ont toujours refusé que les femmes fassent du foot jusqu'en 1970. Après la première guerre mondiale, elles avaient eu un peu ce droit. Avec Vichy, tout s'arrête. On est dans un sport donc assez particulier. Les femmes n’ont pas été autorisées à le pratiquer jusqu’aux années 70, et il n’a tout simplement pas été pensé pour elles. Désormais, les hommes autorisent les femmes à pratiquer le football en compétition… mais il ne faut quand même pas trop s'éloigner de la norme de la féminité au singulier. Il y a donc ces considérations forcément esthétiques que l'on essaie d'accoler à la femme.

C'est toujours le même va-et-vient entre transgression et conformisme. A la fois, une sportive de haut niveau, quel que soit le sport qu'elle pratique, est transgressive, puisque le sport n'a pas été fait pour les femmes, et en même temps, pour être acceptée dans ce milieu là, intégrée, il ne faut pas trop non plus transgresser et donc céder en tant que sportive et ressembler à ce que l'on appelle « une vraie femme » : se maquiller, avoir les cheveux longs, lisses, les ongles faits… tous ces accessoires qui peuvent démontrer notre appartenance au sexe féminin.

En même temps, l'exemple que vous donniez en 2015 montre autre chose. En raison justement de ces différences physiologiques et physiques apparentes, il est dans la tête d'un homme – au sens de groupe social – inconcevable voire impensable qu'une femme puisse gagner contre un homme, ou plutôt qu'un homme puisse perdre contre une femme. C’est en tout cas ce qu’on lui apprend en général lors de son éducation. Cette peur est vraiment très présente. Donc on va nous rappeler systématiquement que parfois quand on joue contre un ou des garçons, on perd forcément.

Que pensez-vous de la décision d’Ada Hegerberg, première femme à avoir obtenu le Ballon d’Or en décembre dernier, de boycotter la sélection nationale à cause du sort réservé au football féminin ?

Pour que les choses avancent un peu plus vite qu'aujourd'hui, il faut évidemment que les sportives s'engagent dans la lutte pour avoir plus de droits et plus de moyens. La première étape est ce que l'icône féministe américaine Gloria Steinem appelait la « réalisation féministe », c'est à dire qu'elles manifestent ce que j'appelle dans mon livre leur « conscience de genre pour elles-mêmes » : réaliser qu’elles appartiennent à une catégorie dominée et qu’elles sont donc victimes d’inégalités injustes. Il faut avoir conscience de cet état de fait pour pouvoir le combattre. Ada Hegerberg fait justement partie de celles qui en ont conscience, comme la plupart des footballeuses américaines d'ailleurs. 

A partir de ce moment là, il faut avoir le courage de dénoncer, de faire entendre son mécontentement. Il y a un temps de latence bien souvent entre les deux à cause de la peur de ne pas être légitime. Ce que vient de faire Ada Hegerberg est important car on peut le replacer dans le cadre plus global de l'émergence de ce que l'on peut appeler aujourd'hui un « féminisme sportif en ordre dispersé ». Je m'explique. Avec la coupe du monde de football, on voit des américaines comme Megan Rapinoe, Alex Morgan, Abby Wambach, qui rejoignent la tradition américaine activiste… On entend le discours de la brésilienne Marta. On voit des équipes comme le Danemark, l'Écosse réussir à avoir une égalité de prime et salariale pour préparer cette coupe du monde. On voit Ada Hegerberg. Il y a des sportives donc, pour ne parler que du football, et des femmes de sport, qu'elles soient entraîneuses, dirigeantes… qui osent de plus en plus prendre la parole. Elles sont encore minoritaires bien sûr. Il y en a aussi qui n'osent peut-être pas encore prendre la parole parce que tout simplement on ne leur donne pas, mais elles sont là. Hier, j'ai reçu un coup de fil d'anciennes sportives qui sont en train de s'organiser pour dénoncer un certain nombre de choses qui ne devraient plus avoir lieu en 2019. 

C'est ce que vous retiendrez de cette coupe du monde de football féminine ? Un « féminisme en ordre dispersé », qui progresse ?

Je ne retiendrais pas que ça. Cela fait plus de six mois que je travaille sur cette question du féminisme en ordre dispersé, je pourrais vous citer un grand nombre d'exemples qui ne concernent pas forcément le football féminin. Ce sera certainement la suite de mon livre, pour lequel je suis encore en train d'observer, de faire des entretiens… mais je sens bien que les choses bougent, ne serait-ce que par le nombre de sollicitations que je reçois, pas celles des journalistes mais des sportives qui veulent prendre conseil, s'engager… On voit bien que ce féminisme en ordre dispersé, international, commence à éclore. Quelque chose est en train de se dessiner et de se jouer.

La coupe du monde de football a permis de faire émerger cela un peu plus aux yeux du grand public. Les gens se sont bien rendus compte qu'il y avait des footballeuses qui osaient prendre la parole pour dénoncer ces inégalités. Ce qui est intéressant avec la posture d'Ada Hegerberg, c'est qu'il n'y a pas seulement la question des inégalités salariales puisque la Norvège fait partie des équipes qui vont avoir l'égalité de prime, mais sa décision concerne l'égalité en général, dans les moyens logistiques mis en place, dans la considération que les unes et les autres ont. Comme je vous le disais, cela est symptomatique d'une réalisation féministe qui est en train d'éclore, de naître ici et là grâce à des leaders que sont ces femmes que l'on a citées, qui osent dire qu'elles sont féministes. 

Le nombre de téléspectateurs des matchs de football de l’équipe féminine française a dépassé plusieurs fois les dix millions… Comment analysez-vous le succès médiatique de cette coupe du monde de football ? L’emballement suscité marque-t-il une évolution réelle ?

Ces dernières années, l'augmentation des audiences du sport féminin a été continue, que ce soit dans les stades, dans les salles ou à la télévision. On l'a vu avec le championnat d'Europe féminin de handball. On a été très attentifs au sein de la Fédération française de handball à ce qu'il se passait de ce point de vue là pour les handballeuses. On a constaté là aussi que les audiences télé ont été très élevées, et que les salles ont été remplies au delà de ce que l'on espérait. Dans les salles de basket, de handball, de football… pour tous ces sports qui se jouent au féminin, on voit bien que les salles et les stades se remplissent de plus en plus, surtout quand il y a des enjeux qui concernent l'équipe de France. Ce n'est pas une nouveauté dans ce cadre là, ça s'inscrit dans une continuité de ce qui se dessinait depuis quelques mois voire depuis quelques années.

En revanche, au moment de la coupe du monde de football, il y eu un pic, un cap qui a été dépassé incontestablement. Pour une compétition sportive, quand vous faites trois fois plus de dix millions de téléspectateurs, c'est exceptionnel, que ce soit pour les hommes ou pour les femmes. On est dans la continuité aussi des bons résultats de l'équipe masculine de football. Il y a eu une coupe du monde de football l'année dernière en 2018, les gens ont envie de vibrer. Tout cela fait qu'il y a ici un effet découverte, un faisceau de choses qui font que tout concorde. On est dans un contexte social favorable et propice à ce que cette coupe du monde féminine soit un beau succès populaire. Les organisateurs eux mêmes de cette coupe du monde, la Fédération française de football, ont aussi bien fait les choses, en communiquant etc. Pour avoir vécu de l'intérieur l'organisation des championnats d'Europe féminins de handball à la fin de l'année 2018, je peux vous dire qu'ils ont été un beau succès populaire aussi. En étant à l'intérieur, on voit que c'est un travail de titan, c'est le double du travail que l'on doit faire pour l'organisation d'une compétition masculine. Déjà, vous partez avec le risque que tout cela soit déficitaire. Avec le football, ce ne sera peut-être pas le cas, certainement pas d'ailleurs parce que c'est du football justement. Les footballeuses ont la chance de pratiquer un sport universel. Le succès populaire de cette coupe du monde est dû aussi non pas seulement au fait qu'elles soient des femmes mais aussi parce que c'est du football. Ces deux aspects se renforcent mutuellement. 

Vous êtes donc enthousiaste sur la visibilité future du sport pratiqué par les femmes ?

Je suis extrêmement positive. J'ai vu les huitièmes de finale dans un bar dans le 11ème. J'ai vu des jeunes femmes, des jeunes hommes, maquillés aux couleurs de la France, qui se sont éclatés en supportant cette équipe de France. Moi qui combats pour que le sport féminin soit reconnu à sa juste valeur, pour que ces femmes sortent de l'invisibilité, je suis la plus heureuse du monde. Je suis tout cela en tant que sportive avec énormément d'enthousiasme. J'aurais été triste qu'il n'y ait pas ce succès et qu'elles ne soient pas reconnues à leur juste valeur. Je sais que ce ne sont pas les trolls des réseaux sociaux qui ont gagné la partie cette fois ci, ils peuvent nous insulter et nous raconter ce qu'ils veulent, ils ont perdu. Sur les réseaux sociaux, il y a des ethnologues, des anthropologues et des sociologues qui se sont mis à faire ce qu'ils appellent « L'œil de Moscou » : ils vont dans un bar et décrivent des soirs de matchs dans les bars ce qu'ils entendent et ce qu'ils voient. Ils m'ont demandé si je voulais y participer. Je leur ai dit que cette fois-ci, pendant cette coupe du monde, je n'étais pas sociologue, mais sportive et supportrice le jour des matchs. 

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

À lire : Du sexisme dans le sport, Béatrice Barbusse, Anamosa, 264 p., 17,9€

 

Photo : L'équipe américaine célèbre le but de Megan Rapinoe lors du quart-de-finale de la coupe du monde de football féminine de football, le 28 juin 2019 © Mirko Kappes/Verwendung weltweit/via AFP

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