Le manuel de Gérald Bronner pour faire face aux « épidémies de crédulité collective »

Le manuel de Gérald Bronner pour faire face aux « épidémies de crédulité collective »

Gérald Bronner vient de publier Déchéance de rationalité aux éditions Grasset. Dans ce nouvel essai, le sociologue poursuit sa réflexion sur la « démocratie des crédules ». Dancs cette période de post-vérité, d’hystérie sur les réseaux sociaux et de radicalisation des opinions, l’auteur s’interroge sur les moyens de faire revenir de la rationalité dans le débat public. Entretien.

Votre livre nous amène à la rencontre des jeunes du centre de déradicalisation de Pontourny, nous plonge dans des théories plus étranges et farfelues les unes que les autres, dans des sectes millénaristes, nous mène au fond des dédales ministériels et dans un combat contre une gauche qui a abandonné la rationalité. Comment ne pas devenir fou ? 

Gérald Bronner  : En fait, cette folie que nous avons tous l’impression de vivre est souvent – et paradoxalement – un amoncellement de raisons. C’est mon travail de sociologue que de chercher à reconstruire l’univers mental d’individus et de leurs interactions pour comprendre ce qui est en train de nous arriver. Je crois que c’est la meilleure façon de ne pas devenir fou soi-même, pratiquer ce que Donald Davidson nommait la « charité interprétative ». Mais il est vrai qu’il est difficile de ne pas sombrer dans le pessimisme lorsqu’on est témoin de ces épidémies de crédulité collective actuelles. 

Comment redonner des clés de compréhension du monde à des jeunes radicalisés est l’une des questions importantes de ce livre. On a le sentiment, dans ce combat, d’assister à une suite de rendez-vous manqués entre les chercheurs et les politiques. On sent d’ailleurs le désarroi et l’impuissance des politiques : comment l’expliquez-vous ?

G. B. : Ces rendez-vous manqués, je ne suis pas le seul à les avoir vécus si j’en crois les discussions que je peux avoir avec mes collègues. L’un des problèmes que les chercheurs rencontrent c’est la différence de temporalité entre l’agenda de la science et celui de la politique. Les politiques devraient avoir toujours avoir quelque chose qui leur rappelle leurs objectifs à long terme. Même d’excellents esprits sont absorbés par le « court-termisme » et l’obsession de la communication, c’est pourquoi ils paraissent toujours frappés d’amnésie antérograde. De plus, ils chérissent cette tactique politique qui consiste à concevoir nos concitoyens comme un ensemble de segments aux aspirations desquels il convient de répondre, même lorsque ces réponses sont contradictoires les unes avec les autres. Cette logique tacticienne plutôt que stratégique les empêche de faire émerger et de défendre un récit cohérent. C’est cela qui les conduit eux aussi à être frappés parfois de déchéance de rationalité. 

« Il fallait que je parvienne à les convaincre que notre cerveau en général, et donc le leur en particulier, ne produit pas naturellement une representation objective du monde ». Ont-ils changé ces jeunes ?

G. B. : Difficile de le dire objectivement puisque cette aventure a dû s’interrompre prématurément, comme je l’explique dans le livre, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Cependant, j’ai eu le temps de les fréquenter pendant de longs mois. Mon sentiment personnel est que pour certains d’entre eux, des choses enfouies ont bougé, notamment quant à leur représentation du hasard. C’est un point essentiel, car s’il est bien un point qui faisait consensus entre eux, c’est que le hasard n’existe pas. J’ai passé de longues heures à les laisser découvrir par eux-mêmes, que la notion de hasard s’apprivoise et que tout n’est pas forcément régi dans le monde par des entités supérieures. Mais sur ce point je laisse peut-être mes analyses contaminées par le désir que j’ai que cela soit vrai. 

Plus généralement, notre monde est malade des fakes news et des théories du complots. Vous soulignez une irresponsabilité d’une partie de la gauche qui surfe sur les théories du complot tout en vous accusant de vouloir mettre en œuvre une « normalisation des représentations ». Qu’est-il arrivé à cette gauche ? Quel est son objectif ?  

G. B. : Il faut rappeler d’abord que nombre de théories du complot sont portées avant tout par l’extrême droite. Ceci dit, et pour des raisons différentes, il existe une catégorie d’intellectuels qui se réclament de la gauche mais qui contestent l’idée fondamentale de l’universalisme de notre système cognitif. Par conséquent, ils peinent à admettre que lutter contre le faux, ce n’est pas « un peu tout de même  » normaliser les esprits. Partant de là, on pourrait dire qu’enseigner la théorie de l’évolution plutôt que le créationnisme c’est une forme de normalisation, ce que ne manquent pas de prétendre certains crédules du monde religieux. Cette gauche est entièrement obsédée par les variables sociales qui modèlent nos identités. Ils ont raison d’y insister mais rien ne les oblige, si ce n’est l’idéologie, à oublier les invariants qui constituent aussi notre humanité. Notre réalité sociale est en fait l’hybridation de variables sociales et d’invariants mentaux. C’est pourquoi le rationalisme est un universalisme et un humanisme. C’est à mon avis à partir de là qu’un nouveau récit politique pourrait émerger sur les bases solides de la connaissance de l’être humain. Ces commentateurs que vous évoquez s’éloignent ce faisant de ce que me paraît être les fondements philosophiques de la gauche, de là qu’ils cherchent sans cesse à savoir ce que c’est que d’être de gauche et s’accusent les uns les autres de ne pas en être. 

Il ne faudrait pas complètement désespérer… Selon vous, une des solutions réside dans l’éducation et l’engagement citoyen : « Si chaque citoyen raisonnable acceptait de consacrer quelques minutes de son temps hebdomadaire à répondre aux âneries sur internet, on contrebalancerait le poids des croyants qui eux militent de façon quotidienne ». Mais comment faire prendre conscience aux citoyens que, comme vous l’écrivez, « 60 à 70 % des sites défendent des croyances plutôt que la science » ?

G. B. : C’est justement l’objectif de ce livre, d’être aussi un petit manuel offrant de muscler notre système immunitaire intellectuel. Beaucoup de nos concitoyens sont à présent conscients de vivre dans un monde surchargé d’informations douteuses. L’étape suivante est de se demander pourquoi lorsque l’on croit quelque chose vrai sans avoir tout à fait vérifié nous avons envie que cela soit vrai ? C’est une première étape. Ensuite, la pensée méthodique cela s’apprend, la science notamment a beaucoup progressé dans la cartographie de nos erreurs systématiques, c’est une leur d’espoir. Il reste à présent à opérationnaliser ces connaissances dans les processus pédagogiques. C’est une proposition que j’essaye de porter avec d’autres collègues depuis longtemps avec un succès mitigé. 

Alors que l’on parle beaucoup du retour de femmes et d’enfants de Syrie… d’après votre expérience, pensez-vous leur « déradicalisation » possible ? 

G. B. : Je n’utiliserai jamais le terme impossible lorsque je pense à un esprit humain. L’improbable n’est pas impossible. La question à laquelle doit répondre le politique c’est si tenter l’improbable est immoral ou si c’est le contraire qui est vrai ? Je pense en particulier aux enfants – même si sous ce terme il se loge beaucoup de réalités différentes (un bébé, n’est pas un adolescent qui a pu commettre des exactions, pour prendre des exemples se situant aux deux bornes de l’éventail du possible) – il en va, pour moi, de notre honneur de les faire revenir sur le territoire national. Même si défendre son honneur n’est pas sans risque. 

Il y a quand même eu une mobilisation depuis deux ans de tous les acteurs pour prévenir plutôt que guérir. Ne pensez vous pas que, du côté des travailleurs sociaux comme des juges, il y a eu une plus grande prise de conscience des enjeux et de la nécessité d'œuvrer de concert ?

G. B. : Je le crois et c’est une très bonne nouvelle du temps présent. Il y a quelques années mes travaux sur ce sujet ne faisaient pas consensus. Certains voyaient par exemple dans Internet un formidable outil pour aboutir à une vraie démocratie et à une forme de tempérance et sagesse partagée. Je reçois de nombreuses sollicitations venant des mondes sociaux très différents indiquant que cette prise de conscience est généralisée. 

Et du côté des journalistes, pensez vous que le spectaculaire et l'émotion dominent les choix ou que la raison les contrebalance grandement ?

G. B. : Il y a quelque chose que la raison a du mal à contrebalancer en la matière, ce sont les lois du marché de l’attention. La survie économique du journalisme est en partie liée à ces règles. Bien entendu, les journalistes sont en alerte, ils ne cessent de se réunir pour lutter contre les infox, je pense à France Info, qui fait de vrais efforts pour sortir de la logique de l’épidémie de crédulité, et beaucoup d’autres pour ne pas être injuste. Mais tout cela paraît insuffisant. Il faut trouver de nouveaux ponts entre le monde scientifique et le journalisme. Certaines réalités statistiques par exemple sont redoutables à traiter et les erreurs possibles sont nombreuses. Il faut répondre au formidable défi que lance par exemple le fait que les infox se diffusent beaucoup plus vite sur Twitter que la bonne information et qu’elles sont mieux mémorisées.

Enfin, les politiques sont-ils sortis de l'instrumentalisation. Et le temps viendra-t-il d'un véritable travail de concert pour le bien commun ? 

G. B. : Comme je l’ai dit avant, je ne doute pas qu’il y ait du machiavélisme dans le monde politique mais ce n’est pas vraiment ce que j’ai observé ordinairement. Ce que j’ai vu souvent, ce sont des individus que je présumais sincères, évidemment intelligent mais enserrés dans des champs de contraintes si multiples qu’ils ne paraissaient finalement pas avoir grand pouvoir. La question demeure alors : mais qui a le pouvoir ? Est-il possible de faire quelque chose ? Il faut aussi penser les conditions de l’exercice du politique. 

Et Gérald Bronner ministre, un sociologue, pourquoi pas ?

G. B. : Un sociologue pourquoi pas, Gérald Bronner c’est autre chose. Il ne faut jamais insulter l’avenir comme l’on dit, mais ma passion personnelle m’oriente vers la production de mon œuvre plutôt que vers l’administration des choses. 

Propos recueillis par Aurélie Marcireau et Nicolas Domenach.

 

 À lire : Déchéance de rationalitéGérald Bronner, éd. Grasset, 272 p., 20 €

Photo : Gérald Bronner © Loïc Thébaud/Ed. Grasset 

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