Steven Pinker : « Mes livres ne sont pas "optimistes", ils énoncent des faits »

Steven Pinker : « Mes livres ne sont pas "optimistes", ils énoncent des faits »

Professeur de psychologie à l’Université de Harvard, reconnu pour ses travaux sur la cognition et la psychologie du langage, Steven Pinker s’intéresse depuis son livre La part de l’Ange en nous (2007) aux progrès de l’humanité et aux raisons qui font que nous avons tendance à ne voir que les problèmes. Son nouvel essai Le Triomphe des lumières – Pourquoi il faut défendre la raison, la science et l’humanisme (éd. Les Arènes), enfonce le clou, chiffres à l’appui. Interview d’un intellectuel à contre-courant du déclinisme ambiant.

Votre livre est optimiste...  

Beaucoup de gens se trompent sur mes livres. Ils ne sont pas optimistes, ils énoncent des faits. Je souligne des progrès comme le doublement de l’espérance de vie, ou la division par deux de la pauvreté en moins d’un siècle. Mais ça ne veux pas dire qu’il y a une force magique qui fait que les choses vont forcement être meilleures dans le futur. Je donne des chiffres et on me répond Donald Trump ! Quel rapport ? Ce n’est pas parce que Donald Trump existe que la durée de vie n’augmente pas.

Pour beaucoup de commentateurs, le creusement des inégalités est la cause du développement du populisme, et notamment de l’élection de Donald Trump aux États-Unis…

Aux États-Unis ce ne sont pas les gens pauvres qui ont voté Trump. Ce sont ceux qui gagnent plus de 200 000 dollars par an qui ont voté le plus lui. Et l’électorat des partis populistes européens ne vient pas non plus des classes les plus populaires. Ce sont les travailleurs indépendants et les cadres moyens qui sont surreprésentés parmi eux. Ce ne sont pas les victimes directes de l’automatisation et de la globalisation qui votent populiste. Certains le font, mais leurs motivations sont plus culturelles qu’économiques. Ces électeurs trouvent qu’on se préoccupe trop des minorités raciales, des immigrants, des femmes, des gays. Et disent : « Et moi l’homme blanc majoritaire, qui va se lever pour moi ? » Ils pensent que Trump s’est levé pour eux. Ils sont peut être un peu moins éduqués et plus ruraux que les électeurs des autres partis. Et j’ajoute même qu’il y a une forte corrélation entre les endroits où le racisme est le plus fort et les endroits qui votent pour Trump. Cela ne veut pas dire que les électeurs de Trump sont tous racistes, mais bien qu’ils baignent dans une sous-culture dans laquelle le racisme est moins blâmé. Mais ils ne sont certainement pas moins riches.

Si les électeurs se tournent vers le populisme, c’est sans doute qu’ils ne sont pas si heureux ?

De manière générale, le sentiment d’être heureux augmente. En France, c’est pratiquement stationnaire, aux États-Unis ça décroit et dans les pays pauvres ça augmente rapidement. C’est tout simplement plus difficile de rendre les gens riches plus heureux. Mais il ne faut pas croire que ce sont précisément les gens mécontents de leur situation qui votent pour les populistes. Il y a toujours un fossé entre la manière dont les gens voient leur situation et celle dont ils perçoivent celle des autres. Quand on les interroge, les gens répondent généralement qu’ils sont heureux mais que le pays ne l’est pas. Que leur quartier est sûr, mais que le pays est dangereux. Que l’école de leurs enfants est bonne mais que le système scolaire est en faillite. Et c’est par rapport à cette vision qu’ils votent.

Aux États-Unis, l’espérance de vie réduit chez les hommes blancs. La mortalité infantile remonte. Bref, certains indicateurs sont inquiétants.

Ces statistiques sont dans mon livre. Mais ce serait irrationnel de dire que deux ou trois indicateurs négatifs remettent en cause l’ensemble des progrès constatés. Tout ne va pas mieux, partout, tout le temps et pour tout le monde. Ce serait un miracle et c’est une mauvaise conception du progrès. Il y a de nombreuses exceptions. Aux États-Unis, on constate des évolutions négatives en zone rurales, notamment chez les hommes blancs de la génération du baby-boom, mais le reste du monde avance. Et ce n’est d’ailleurs pas étonnant. Les États-Unis sont derrière l’Europe, le Canada, l’Australie ou la Nouvelle- Zélande d’un point de vue des Lumières et du progrès. La peine capitale, les guerres inutiles, la culture des armes en sont les exemples les plus flagrants…

Vous démontrez que la violence décroit : moins de guerres, d’assassinats, de génocides… Mais des intellectuels comme François Cusset pointent de nouvelles formes de violence comme le harcèlement au travail ou sur les réseaux sociaux. 

Pour moi, ce n’est pas ça la violence. Si on dit des choses méchantes sur vous sur Twitter c’est ennuyeux, mais beaucoup moins qu’un coup de couteau. Nous n’avons pas de données sur le harcèlement au travail dans le passé, nous n’avons donc pas la preuve qu’il augmente. Et nous n’en avons pas, non plus, sur les réseaux sociaux, tout simplement parce qu’il n’y avait pas de réseaux sociaux. Il faut raisonner à partir de données mesurables et comparables dans le temps, pas à partir d’exemples. 

Peut-on imaginer une égalité des opportunités sans un minimum d’égalité des ressources ? Prenons l’exemple de deux de vos étudiants à Harvard, doués tous les deux… L’un, issue de la bourgeoisie, a voyagé plusieurs fois en Europe et l’autre d’origine modeste, non. Force est de constater qu’ils n’ont pas les mêmes opportunités, la même perspective…

Exactement, la question n’est pas dans les inégalités mais dans les opportunités. C’est souvent une question de moyens si une personne issue d’une famille américaine pauvre n’a jamais voyagé. Et s’il n’imagine pas ce que qu’un voyage en Europe peut lui apporter de plus qu’un séjour à Disneyland, c’est une question culturelle. Nous devons nous préoccuper des ressources des pauvres plus que des inégalités entre les riches et les pauvres. 

Bill Gates, et d’autres patrons de la Silicon Valley, défendent vos livres justement parce que vous ne remettez pas en cause les inégalités dont ils sont les bénéficiaires.

C’est vrai que les inégalités n’intéressent pas tellement Bill Gates. Mais c’est peut-être l’homme qui se préoccupe le plus de la pauvreté dans le monde. Sa fondation a sans doute sauvé 100 millions de vies. La gauche a une obsession des inégalités économiques. Que tout le monde ait à manger et que l’on meure moins en bas âge est bien plus important que de savoir combien de fois Warren Buffet gagne le salaire d’un ouvrier. 

Il est plus facile de déduire de votre livre un programme pour un parti de centre-droit que pour un parti de gauche.

Tout dépend de ce que vous appelez la gauche. Vu du pôle Sud, tout est au Nord. Et quand j’écoute certains intellectuels de gauche, leur point de vue ressemble à ça. De même, la droite américaine trouve Hillary Clinton ultragauchiste. Pour moi, la modération a de solides arguments. Ce n’est pas que les réponses correctes sont systématiquement au centre. Mais les sociétés expérimentent et certaines idées fonctionnent, d’autres non… Généralement, dans une société pacifique et prospère, l’essentiel de la politique doit consister à améliorer ce qui fonctionne déjà. Tout casser et recommencer à zéro, que ce soit depuis la droite ou depuis la gauche, n’est pas la meilleure option. L’histoire l’a montré.

Donc plutôt de centre droit ?

Pas seulement, je donne des arguments en faveur d’une politique sociale-démocrate. C’est grâce aux aides sociales que la pauvreté a reculé. Il y a de nombreux arguments pour la régulation des tarifs de l’eau, du gaz ou de l’électricité, et de même, la taxe carbone est une idée logique pourtant décriée par les populistes de droite comme de gauche. L’instabilité financière, le fait que le système soit trop favorable aux riches sont des problèmes réels, et oui, nous devons résoudre les problèmes, nous devons toujours résoudre des problèmes. Mais la plupart des sujets sont trop techniques pour avoir une vision purement partisane… C’est une forme de fondamentalisme. 

 

Propos recueillis par Jacques Braunstein  

 

Photo : Steven Pinker © Rose Lincoln Harvard University

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